Vendredi 8 mai 2009 5 08 /05 /2009 05:15
     Ce poème des Fleurs du Mal ne figurait pas dans la première édition de 1857; il a été introduit dans  celle de 1861, en deuxième place, après le poème «Bénédiction». D’après les diverses sources dont on dispose, on pense qu’il s’agit d’un poème de jeunesse, écrit en 1841 ou 42,  sur le pont même du bateau qui devait emmener Baudelaire vers les Indes. Son beau-père, le commandant Aupick  estimait qu’il menait une vie trop dissipée et qu’un voyage lui serait salutaire.
        A l’origine, ce poème ne se composait que de trois strophes ; la quatrième est postérieure et aurait été ajoutée à la demande d’un ami,  Asselineau, qui éprouvait une vive admiration pour  Gautier et son «Pin des Landes».
    Ce poème rappelle aussi beaucoup un poème de jeunesse de V. Hugo, intitulé «le Génie» et dédié à Chateaubriand. Il y exalte la stature du grand homme qui, tel l’albatros, plane, inaccessible aux mesquineries humaines.

[entre nous : ayez en tête l'idée qui sera peut-être utile dans votre passage : il s'agit d'un texte de jeunesse que CB ne renie pas puisqu'il le publie en 1861. Mais il est évident que cette allégorie reprend un poncif littéraire dominant chez les Romantiques et qu'il en est conscient.]
Lecture

 NATURE DU TEXTE Ce poème a une facture simple : il se compose de quatre quatrains d’alexandrins aux rimes  croisées . Les trois premiers quatrains menent doucement au dernier qui consacre l'allégorie. On aura noté le passage des pluriels aux Q1+2 au singulier : ce voyageur ailé.

ENJEU :nous nous demanderons  en quoi ce poème est une allégorie  (explicitée) sur le poète  et ce qu'elle signifie.

ANNONCE DE VOTRE PLAN :



I- Un texte qui donne l'impression de relater une expérience personnelle mais qui prend assez vite une dimension allégorique.

1- Des faits authentifiés:

--> confirmés par d’autres témoignages : le docteur  Yann, chargé de mission en Chine, publie en 1855 la relation du voyage qui, en 1844, l’a fait relâcher à l’île de la Réunion. Après avoir quitté l’île, il voit pétrels et albatros s’abattre dans le sillage du  vaisseau.

--> bien des éléments dans le texte donnent cette  impression d'authenticité  :une sensation de chose vue, à plusieurs reprises.

- le choix du mot  brûle-gueule qui sonne comme familier ici au marin.


- les temps des verbes: c'est souvent le présent,  qui donne au texte (surtout au q3) l’allure d’un "reportage" plus que d’une allégorie, même si ce présent favorisera le glissement vers  l’allégorie dans la dernière strophe où il devient présent de vérité générale.

- le ton : ce poème qui prend  l’allure d'un petit récit dans les deux premières strophes  devient très oral dans la troisième.

2-mais c'est tout de même peu car simultanément s'impose  le sentiment d'une allégorie discrète dans les trois premières strophes:

a-- seul le dernier vers du q1 donne une dimension symbolique au texte,  mais le glissement  symbolique n’affecte pas directement les albatros mais la mer, désignée par les gouffres amers.


b--  on assiste à la personnification progressive de l’oiseau:

*à travers les multiples périphrases qui  le désignent :   compagnon de voyage peut désigner aussi bien un homme qu’un animal. Mais, dans le deuxième quatrain rois de l’azur est plus explicite : le troisième q. comporte deux périphrases, placées de façon symétrique à l’ouverture et à la fermeture de la strophe : ce voyageur ailé, et l’infirme qui volait.

*à travers des termes qui évoquent l’attitude de l’albatros :
= maladroit, honteux,  gauche, veule;

*à travers  une comparaison, qui suggère que l’oiseau est comme un homme tenant des avirons (8).

        Cette personnification se fait donc à deux niveaux, à travers l’aspect physique (infirme) et les sentiments (piteux, honteux, veule), à travers le glissement subtil du pluriel au singulier qui prépare l’analogie  finale avec le poète.

3- dans la dernière strophe,  le rapprochement est explicite:

 
*il se fait à travers une comparaison : le Poète est semblable au prince des nuées


* il se fait  également en deux temps v13+14 (les éléments glorieux) puis 15+16 ( les malheurs de l'oiseau poète):

avec une expansion de ce que ne disaient pas tout a fait les 3 q quand il est dans son élément, avant sa captivité, avant notre scène, tout le temps en principe donc, l'oiseau a des qualités extarordinaires qui lui permettent de défier l'adversité (v14). Il “hante la tempête et se rit de l’archer” :  il n’est plus seulement indolent , il a gagné une  nouvelle vigueur ; il n’est plus comique, c’est lui qui se rit de l’archer : c’est un être impavide et  que l’on ne peut atteindre, noble et libre, qui se joue des dangers naturels et humains. Il semble avoir une superbe maîtrise, qui fait de lui un être inaccessible.


•il se fait encore par le jeu de correspondances avec les autres strophes :

- sur le sol rappelle sur les planches,

- huées fait écho à comique  ;

-empêchent de marcher à infirme;


On ne sait même plus à qui se rapporte la dernière proposition, à  l’animal, ou au poète qui serait d’une certaine façon animalisé  (gardez en tête l'anacoluthe).


Vous pouvez néglige ce point
*C’est alors que l’albatros est comparé au poète que les termes qui le désignent  sont les plus valorisants :
    - prince des nuées rappelle rois de l’azur mais avec une douceur dans les mots qu’on n’avait pas auparavant, comme si l’oiseau avait retrouvé une nouvelle virginité.
     - les grandes ailes blanches sont devenues des «ailes de géant».




Il convient dès lors de comprendre ce que signifie cette allégorie:

II- Une parabole sur les hommes et le poète :

1- Sur la cruauté des hommes:

a- Cette cruauté  est dramatisée :un petit théâtre (planches) qui prend valeur de théâtre social.

      *particulièrement dans la première strophe
:

 Leur violence est mise en valeur par le rejet du verbe et de son complément qui crée un effet de surprise [ d’autant plus marqué que le verbe prennent est placé sous l’accent :     Pren/nent des albatros//].

  La cruauté de cette prise est renforcée par le fait que le verbe  prennent commande un  très long complément, [qui  se développe dans un mouvement d’ouverture spatiale, en plan large : la strophe passant ainsi du plan  rapproché (des hommes d’équipage prennent des albatros), au  plan large (qui suivent le navire), au panorama  (glissant sur les gouffres amers) : l’univers s’élargit jusqu’à l’infini, rendant l’action du début plus mesquine encore : le monde se déploie dans l’immensité tandis que les hommes se satisfont de petitesses, qu’ils réduisent les vastes oiseaux des mers (l’hypallage—ce sont les mers qui sont vastes, cet adjectif ne qualifie pas habituellement un oiseau) à cette petitesse des planches].

Au terme de la strophe nous relisons le premier vers avec amertume :  souvent indique que cette cruauté est habituelle ; pour s’amuser  témoigne d’un certain sadisme du jeu.

      Dans la deuxième strophe, c’est la notation de temps placée à l’attaque  qui dramatise l’événement :  A peine les ont-ils déposés sur les planches/ tandis que la conjonction que (v6) au début du vers elle aussi  fait comprendre que la transformation est immédiate, ce que rappelle  dans le troisième quatrain l’adverbe de temps naguère, opposé au présent du verbe être, ou l’emploi du verbe volait à l’imparfait ( de durée) (v. 12).

b- la cruauté du sort qui leur est réservé est dégagée par les nombreuses antithèses :rien que leur nombre élevé fait sens ( deux mondes qui n'ont rien en commun)

-6=rois de l’azur / maladroits et honteux ; on leur inflige une humiliation qui est renouvelée en

-9 avec voyageur ailé / gauche et veule ;


-10= si beau / qu’il est comique et laid (antithèse ici  redoublée)

autre antithèses:

-7= piteusement / leurs grandes ailes blanches,  dont la blancheur  rappelle la pureté & la nature royale ;

-12=l’infirme /qui volait .

c- Surtout, elle est de plus en  plus marquée :

Dans la troisième  strophe, où l’on découvre la nature des amusements évoqués dans le premier hémistiche du poème, elle atteint son paroxysme  : tantôt les hommes en mettant de force le brûle-gueule dans la gueule de l’animal  lui donnent une apparence humaine mais dégradante ; tantôt au contraire, ce sont eux qui  imitent les  albatros, pour les railler. Le mot brûle-gueule désigne familièrement la pipe à tuyau très court  mais suggère aussi la brûlure.


- l’emploi des pronoms alternatifs, l’un l’autre, laisse entendre une multiplicité des sévices. La fausse humanisation de l’albatros par les hommes d’équipage qui  lui  mettent une pipe à la bouche, toute dégradante, s’oppose à la personnification qu’opère le poète et qui grandit l’animal.

- les  exclamations vont dans le sens de la cruauté: on croit entendre les moqueries des marins renforcées
                     - par les allitérations en /K/ : comme, comique qu’il bec avec qui et en /g/ (gauche, naguère, agace, gueule)


                                         - par le rythme très haché des phrases : on a ici trois phrases alors que les autres strophes n’en comportent qu’une, soit deux propositions (ici cinq propositions):

                                           [ [- par le rythme des vers :
com/me il est gauche et veule

 Lui,/ naguère si beau]

On a presque l'impression que l’auteur du poème, le Poète, en est venu lui-même à s’identifier aux marins, et à partager leur mépris et leur amusement cruel.

2- L’albatros- poète:

Du poète il sera peu question  dans tout le poème : et même dans la dernière strophe, où la plupart des termes employés rappellent encore l’oiseau. Il faut donc maintenant interpréter bien des aspects

a-les attributs et les domaines de l'oiseau sont tous loués car louables :

son domaine est double et prend des valeurs symboliques : l'air qui lui confère la liberté de mouvement;  l'eau dans laquelle il sait plonger même si les gouffres sont amers (ils ne le sont que pour les hommes) tandis que l'homme est voué au sol (planches) et au feu destructeur (brûle-gueule): dans ce poème, la question de l'espace est capitale. Illimité pour l'oiseau et restreint pour les hommes. Et de plus, élevé. Des déplacements sans risque dans l'air et au sein de la mer. Une double capacité : horizontale et verticale.;

 • sa grandeur:
      =>qui apparaît entre autres avec vastes, grandes, géant :  elle donne l’impression d'aisance, de supériorité, de noblesse   (dite en plus avec les titres de roi et de prince ) accentuée


* par le maintien du /e / caduc (muet) qui donne aux mot des finales rêveuses et douces ( vastes oiseaux, grandes ailes),

* par la disposition des adjectifs de part et d’autre du mot ailes,

* avec l’assonance en  /an/ qui  équilibre les adjectifs.

•la dimension morale est omniprésente : une puissance sans violence.

* l'albatros est un être pacifique : qui vit au milieu des hommes sans leur nuire (il ne fait que les suivre, il est indolent en un premier sens : sans vitalité, lent, nonchalant (le côté rêveur du poète), sans la moindre agressivité), et sans répliquer à leur violence :  il est un compagnon indolent (deuxième sens : insensible) qui ne connaissait pas la souffrance avant d’avoir été attiré sur le bateau.

la dimenson esthétique est peu présente dans les mots (sauf beau) mais on la comprend par antithèse : maladroit 6, gauche 9, alors qu'il est naturellement, quand il est dans son élément,  élégant, harmonieux. On comprend ici la vérité de la comparaison : ce n'et pas le poète qui est beau c'est le poème qu'il donne, les œuvres qu'il offre aux hommes qui ne les entendent pas...

Bref le poète est un être souverain: il ne craint rien quand il est dans son univers : ni le tohu-bohu de la tempête (il est capable d'expérience vertigineuses (les gouffres amers ne le sont pas pour lui)), ni la flèche de l'archer que je crois assimilée à la foudre dans la tempête: il ne craint pas l'éclair de l'illumination, ses risques pour sa santé mentale.[Si on vous interrompt dites que le prof est responsable de cette interprétation exagérée...]

Mais toutes ces qualités se retournent contre lui et deviennent un handicap et en font presque un martyr:en tout cas il devient

b- Un être inadapté au monde terrestre:

  *en exil  sur le sol : son domaine est l’air, celui des nuages ( grand poème en prose de Baudelaire) et plus tard le poète donnera une image plus tragique encore avec ANYWHERE OUT OF THE WORLD (PETITS POÈMES EN PROSE) =sachez dire avec le poème en prose ANYWHERE  et LE CYGNE que l'exil pour CB est

  -ontologique: il se sentira de plus en plus exilé dans la Vie, dans le monde et ce sentiment d'exil le rendra compatissant pour toutes les victimes de cette vie (LE CYGNE - à vous de l'avoir lu). Dites qu'il en viendra à souhaiter dans LE VOYAGE, un monde, la mort où il pourrait trouver du nouveau.


  *ON A DIT LE PARADOXE :  ses ailes de géant l’empêchent de marcher, chute du poème qui dit l'essentel : c’est  son talent qui lui nuit. Ce qui par contre-coup éclaire aussi sur le reste des humains incapable de beauté et d'idéal.



 *les termes disent la passivité à laquelle on le condamne : ils font de lui un être passif : exilé, il est le COD ( complément d'objet direct, réduit à la lettre l') du verbe empêcher (ON PEUT VOUS DEMANDER DE RECONNAÎTRE UNE ANACOLUTHE). COMPRENONS LE SENS : son génie inadapté à son corps d’homme l’aliène au monde. Il a trop de choses dans son souffle, dans ses envols pour supporter un corps terrestre, condamné au milieu solide, étriqué.

c- Inadapté aux  hommes, il en est  incompris:


- au milieu des huées  : la sort du poète est celui d’une solitude absolue, d'une séparation totale auxquelles s’ajoute un sentiment de persécution. Le contraste entre  le monde aérien qui est le sien et celui des hommes se lit dans l’opposition implicite entre les hémistiches des vers internes : l’être qui se «rit de l’archer», est  désormais au «milieu des huées». Il facile de comprendre ces huées et leurs formes quand elle vise le poète : on ne l'édite pas, on le censure, on lui fait des procès (comme se sera le cas pour B lui-même), on le ridiculise dans les journaux, on moque ses allures, ses frasques.(Ainsi les dandys ont été moqués : B rêvait d'écrire un livre sur ce sujet).

- la comparaison avec l’oiseau laisse penser que la nature du poète est plus proche de celle de l’oiseau que de celle de ses véritables semblables les hommes. Il entre en correspondance avec la nature. Sa royauté est d’ailleurs [si on vous cherche des poux sur CB & la nature sachez dire que l'idéalisation de la Nature chez lui, sublime dans le poème LES CORRESPONDANCES (vos classeurs) n'a pas été continue , loin de là: il fera l'éloge de l'artifice en tout (maquillage) et surtout en art] .


cl:      Dans ce texte le jeune  Baudelaire partage avec ses maîtres en poésie (Hugo, Gautier) le goût de l’allégorie, de l’illustration du sort du poète. Comme eux, il éprouve un sentiment d’identité avec la nature, et comme dans le «Pin des Landes», illustre l’ingratitude des hommes pour le monde qu’il fait sien sans ménagement. Mais, bien plus que chez ses devanciers, la fracture s’approfondit: Hugo  se sentait en harmonie avec les arbres, les fleurs, les oiseaux, la mer, mais aussi  avec les hommes auquel il rapportait en prophète le message divin, avec les enfants, avec le mendiant, avec tout ce qui vit et souffre comme lui. Ses combats titanesques l’opposaient à des partisans de la tradition, à des réactionnaires  qui méprisaient tout leur siècle.  Désormais, avec Baudelaire, la solitude du poète est devenue irrémédiable : il se sent en rupture avec les hommes, avec sa propre nature humaine. C’est du commun des mortels qu’il se sent incompris. Aux harmonies qu’ils tisse encore avec la nature(il évoluera aussi dans ce domaine) s’oppose son inadaptation au monde matériel des hommes insensibles et stupides. Baudelaire ne se perçoit plus comme un mage, un homme inspiré de Dieu («C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent»)  mais comme un être en rupture de ban avec l’humanité.




QUESTIONS IDIOTES :

  LES MAÎTRESSES DE CB :

-la VÉNUS NOIRE, JEANNE DUVAL , la beauté exotique & sensuelle;satanique et dionysiaque
-MARIE D'AUBRUN, l'innocente perverse;
-MADAME SABATIER, LA PRÉSIDENTE, idéalisée pendant 5 années platoniques (avant une possession désastreuse).

  *À QUELLE ESTHÉTIQUE (quel mouvement) APPARTIENT CB?

-toujours commencer par dire que mettre une étiquette sur un génie honore l'étiquette mais emprisonne le génie..

-il a beaucoup tenu compte des poètes qui l'ont précédé et n'a jamais renié les beautés du "classicisme";il s'est vite démarqué du romantisme  tout en gardant le mot dans ses écrits esthétiques élogieux et en lui donnant un sens qui ne convient qu'à....lui;

-ce qui le distingue

      *c'est un refus de l'art pour l'art ( =le mouvement parnassien (théorie de TH  Gautier qu'il admira et auquel il dédia ses FDM) mais il est vrai qu'il a eu cette TENTATION en particulier pour certains cycles des FLEURS DU MAL (celui du poème LA BEAUTÉ ),

       *la passion de l'image et l'idée d'un ailleurs qu'il faut évoquer avec les mots, les figures, la musique pour créer une unité dont est incapable la vie humaine au quotidien.

=> Avec  CORRESPONDANCES et bien d'autres poèmes, il a préparé au mouvement symboliste avec Rimbaud et Mallarmé : mais aucun de ces 3 poètes ne sauraient se résumer à cette étiquette. Sachez que le courant symboliste connaîtra un MANIFESTE avec J Moréas en 1886.

cf.http://www.site-magister.com/symbolis.htm

Unique, inclassable il aura déterminé pourtant bien des mouvements ou courants.
Par J-M. R. - Publié dans : Poètes, images de poètes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /2009 16:42

DEUX CONCEPTIONS DU POÈTE SONT SOUVENT OPPOSÉES :


1)LA VISION TRADITIONNELLE : selon elle, quelque chose vient d'ailleurs, d'en haut, parle directement au poète qui devient réceptacle, intermédiaire.

•Les Grecs voyaient dans l’inspiration du poète un enthousiasme, cad, selon l’étymologie, une possession de soi par le  Dieu : «lorsque le poète est installé sur le trépied de la Muse, il n’est plus maître de son esprit, mais à la façon d’une source, il laisse librement couler ce qui afflue”(Lois, IV, 719c) ou encore  à la transe des Bacchantes, possédées par Dionysos, dieu de la vigne, de l’ivresse et de la musique.

Les Grecs invoquaient aussi les 9 Muses
les neufs nuits d'amour de Zeus et Mnémosyne (mémoire). On voit l'importance de Mémoire dans les arts.

Pour plus de précisions allez voir
http://www.dicoperso.com/term/adb0aeb1acaca256,,xhtml

Nombreux sont les poètes qui reprirent cette image de l'inspiration et des Muses, Ronsard par exemple : cf le tableau de Poussin.

Ayez en tête le  premier vers du sonnet de  du Bellay et les deux idées dégagées ci-dessous:

Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

Joachim du Bellay, Les Regrets

Vous voyez que les Muses sont présentes (mais elles peuvent comme pour d'autres poètes désigner des femmes bien réelles (Musset, Aragon), que cette inspiration place le poète hors du commun.

L'inspiration dont parle Hugo serait plutôt de l'ordre d'un Dieu à la fois biblique et panthéiste...Rappelez les expériences mediumniques de Hugo à Jersey...

Le grand poète chatholique Paul Claudel assimila l'inspiration à la Grâce....

Autre possibilité:

b)L'inspiration peut naître non d'une visitation divine, d'une grâce venue de l'extérieur : elle peut plutôt  venir

-de façon assez commune d'un événement, d'un être, d'une situation, d'un lieu , d'un moment biographique, de la mémoire:



   Ainsi, par exemple , Elsa Triolet inspira (en principe) Louis Aragon (fait biographique) qui l'assimila pendant la Résistance (fait biographique, historique  & politique) à la France qu'il chanta en reprenant des formes très anciennes de la poésie française ( fait poétique). 

-de façon liée, cette inspiration  suppose une sensibilité, une réceptivité riches, aiguës: un échange a lieu entre le monde de la nature par exemple et le poète romantique ; songeons à Jeanne Duval qui inspira à Baudelaire un certain type d'images (sensuelles, diaboliques) qui sont en lui sans doute mais qu'elle permet de mettre au jour. 

Baudelaire écrivit de Poe :
"Il avait certes un grand génie et plus d’inspiration que qui que ce soit, si par inspiration on entend l’énergie, l’enthousiasme intellectuel et la faculté de tenir ses facultés en éveil". Poe que nous verrons bientôt.

c) avant et avec la découverte freudienne de l'inconscient , un autre élément d'inspiration est apparu.

Commençons par la fin, si on peut dire : partons du surréalisme*( Google s'impose)

Breton découvre tôt Freud et s'enthousiasme : il voit (avec sa culture poétique, j'y reviens) l'importance de l'inconscient, de ses formes (le rêve, la condensation, l'explosion des images). Il croit à tort que l'inconscient va se livrer immédiatement. Ce qui le pousse à définir le SURRÉALISME ainsi "automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ". Avec Philippe Soupault, il aura tenté l'expérience des CHAMPS MAGNÉTIQUES  celle de l'écriture automatique qui consistait, selon différentes vitesses, à écrire sans censure et sans souci esthétique.

Plus intéressant : on note que les surréalistes ont relu les poètes du passé (surtout ceux du XIXème) avec cette loupe du travail de l'inconscient : ils ont bien vu l'importance du rêve chez les Romantiques allemands et chez Nerval et certaines déclarations ou vers de Rimbaud leur ont paru relever du psychisme le plus profond, le plus souterrain. On pense naturellement au BATEAU IVRE et aux VOYELLES  mais même dans un  poème comme LES ASSIS notre  fascination est grande pour des images comme celles des premiers quatrains :

 

 


Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;


Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !


Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.


Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.



  La Voyance rimbaldienne a beaucoup fait dans ce domaine. Vous pouvez évoquer la peinture surréaliste qui avec Dali, Masson, explora elle aussi l'inconscient.

Sachez deux choses encore : que l'écriture automatique a été abandonnée par Breton, elle était trop risquée (hallucinations) mais que le principe de la venue de phrases imprévues dans un texte a été conservées (J'y reviens avec Y.Bonnefoy): toutefois il faut bien dire que Breton a triché dans l'édition des CHAMPS MAGNÉTIQUES ( censures, corrections...)

=> comme on peut voir les tenants de l'inspiration ont beaucoup de preuves de ce phénomène même si la dernière forme (l'inconscient dictant ) a pu paraître démolir bien des formes et ne pas donner des œuvres sublimes. On a compris que l'inconscient pouvait aider amplement à la création.

Pourtant ce qui passe pour une évidence, l'inspiration, a été contesté ou du moins nuancé par de nombreux poètes.

2)AUTRE IMAGE: LE POÈTE TRAVAILLE.

ENTENDONS : le poète écrit, rature, corrige, abandonne, reprend , calcule, choisit...

a) une banalité par rapport à l'idée mythique de l'inspiration : la Muse , que dicte-t-elle réellement ? Un sonnet entier ?Un ton, un vers? Les poètes ne font-ils pas de brouillons , de corrections, de ratures? Qu'il le veuille ou non , le poète travaille.

b) plus profondément:un poète a joué un grand rôle avec une nouvelle de ses HISTOIRES GROTESQUES ET SÉRIEUSES intitulée GENÈSE D'UN POÈME (le corbeau) E. POE. La traduction par Baudelaire eut un effet rapide et immense.

Reprenons la citation complète :"Il avait certes un grand génie et plus d’inspiration que qui que ce soit, si par inspiration on entend l’énergie, l’enthousiasme intellectuel et la faculté de tenir ses facultés en éveil. Mais il aimait aussi le travail plus qu’aucun autre ; il répétait volontiers, lui, un original achevé, que l’originalité est chose d’apprentissage, ce qui ne veut pas dire une chose qui peut être transmise par l’enseignement. Le hasard et l’incompréhensible étaient ses deux grands ennemis."

Rappel : CB nous livre une petite préface pour cette histoire de Poe; il traduit ensuite en prose le poème de Poe (le poète , FATIGUÉ PAR LES LECTURES et qui a perdu son amour Lénore voit surgir dans son bureau un corbeau qui ne cesse de lui répéter NEVERMORE. Poe nous  livre à la suite ce que B nomme "la coulisse, l'atelier, le laboratoire, le mécanisme intérieur "et que le poète américain  intitula MÉTHODE DE COMPOSITION.

Poe s'en prend à la "comédie de l'inspiration "

 "Beaucoup d’écrivains, particulièrement les poëtes, aiment mieux laisser entendre qu’ils composent grâce à une espèce de frénésie subtile, ou d’intuition extatique, et ils auraient positivement le frisson s’il leur fallait autoriser le public à jeter un coup d’œil derrière la scène, et à contempler les laborieux et indécis embryons de pensée, la vraie décision prise au dernier moment, l’idée si souvent entrevue comme dans un éclair et refusant si longtemps de se laisser voir en pleine lumière, la pensée pleinement mûrie et rejetée de désespoir comme étant d’une nature intraitable, le choix prudent et les rebuts, les douloureuses ratures et les interpolations – en un mot, les rouages et les chaînes, les trucs pour les changements de décor, les échelles et les trappes – les plumes de coq, le rouge, les mouches et tout le maquillage qui, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, constituent l’apanage et le naturel de l’histrion littéraire."

Pour infirmer cette prétendue inspiration, il raconte comment il calcula étape après étape tous les composants de son poème, en commençant par la fin (le dernier mot nevermore).

Il pose qu'il refusa tout hasard ou intuition.

Il s'interrogea sur la longueur du poème, décida qu'il ferait 100 vers , il en aura 108. Il chercha l'impression à faire sentir, la plus universelle, il pencha pour la Beauté, prit comme ton celui de la tristesse due à la mort d'une belle femme, opta pour la solution du refrain, bref et conçut que o et r seraient des  sons indispensables. Nevermore s'imposa donc. Proféré par qui? Par un humain. Puis l'idée d'un perroquet vint vite supplantée par un corbeau, oiseau de mauvais augure..Dans la suite de la nouvelle, il décline toutes les étapes de la création de son poème...

Histoire grotesque ou sérieuse? On ne sait mais l'idée fascina nombre de poètes, à commencer par Mallarmé qui traduisit THE RAVEN lui aussi et travailla ses sonnets pendant des années.


[ Cette position théorique croisa un peu le mouvement parnassien ( à vous) qui faisait de l'art pour l'art et voulait abolir le hasard dans la création.]

Mais celui qui alla le plus loin dans la contestation de l'inspiration c'est le disciple de Mallarmé, Paul Valéry, grand poète du XXème siècle.

Il a comme un rejet de cette ivresse qui révèle une passivité du poète (qui perd toute autonomie et toute responsabilité spirituelle en se disant dépendant  : c'est alors la victoire de la facilité, du lachez-tout qu'on reproche à l'écriture automatique: espèce d'ivresse aveugle."L’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain" écrivit Valéry pour qui  le poème ne naît pas d'un abandon mais d'une conquête sur le hasard, d'une victoire de l'intelligence, d'une construction lente, savante d'une forme qu'on veut la plus parfaite possible.

V ne nie pas l'apport du hasard : c'est une suggestion qui appelle au travail. La conscience est sollicitée complètement: il va devoir se livrer à un calcul des effets poétiques.

Sans savoir d'où vient l'amorce, la chiquenaude initiale, le poète devient ensuite totalement maître. Valéry  écrit justement:« Les dieux, gracieusement, nous donnent pour rien tel premier vers ; mais c’est à nous de façonner le second, qui doit consonner avec l’autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel. Ce n’est pas trop de toutes les ressources de l’expérience et de l’esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don ».
 
   Le poète écrit contre le hasard. Et pour Valéry l’illusion de l’inspiration est l’effet d’un malentendu : la lecture du poème prend quelques minutes, sa composition des mois, parfois des années. Ce qu'on ne sait pas assez.


On pourrait rétorquer à PV que chacune de ses décisions due au goût et à l'intelligence sont des moments d'inspiration...


c)à l'opposé de l'inspiration s'est constitué un art de la contrainte choisie :  on fonda l'OULIPO autour de Queneau , groupe d'écrivains et de poètes  qui comprit dans ses rangs le génial romancier G. Pérec.


Par exemple le poète  se donne un principe (ainsi  L+7( on prend un poème de Rimbaud et on remplace chaque mot par le septième qui le suit dans le dictionnaire ..). Le résulta est amusant mais rarement plus.

Il faut pourtant connaître le nom d'un poète (romancier) mathématicien , qui vit encore, Jacques Roubaud qui a écrit des poèmes avec des contraintes mathématiques...

cf la contrainte baobab...http://www.oulipo.net/contraintes/docs/baobab

Nous sommes bien loin de l'Inspiration...? Est-ce si sûr?

en cl on peut dire qu'il y a deux , voire trois moments dans la création : peut-être un élément déclencheur né du hasard ensuite un travail long sur la composition et des relectures qui doivent autant au travail qu'à l'inspiration. Disons que l'un n'exclut pas l'autre. C'est exactement ce que répète celui qu'on considère comme le plus important poète français vivant, Y. Bonnefoy.
Par J-M. R. - Publié dans : Poètes, images de poètes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /2009 09:54

     
V. Hugo, les Contemplations,

•PRÉSENTATION BIOGRAPHIQUE:

  Le recueil des Contemplations a été publié en 1856 : V. Hugo a  54 ans. Il est alors un poète célèbre depuis  sa jeunesse, et sera le modèle pour d’autres poètes jusqu’à la fin de sa vie (même  des parnassiens comme Théodore de Banville se réclament de lui) ; politiquement, il a connu tous les changements politiques du siècle (son père était général d’Empire,  et il assistera aux Révolutions de 1830, 1848, et à la prise de pouvoir par Napoléon III en 1952, à l’origine de son exil ). Le recueil est marqué surtout par la mort d’une de ses filles, Léopoldine et de son fiancé en 1843 : il s’organise en deux parties, avant, après.



  Le titre, les Contemplations, au pluriel, a une dimension philosophique et religieuse (la contemplation a même souvent une dimension mystique inséparable d'un SAVOIR qui n'a rien de scientifique ou rationnel), qui rappelle Lamartine (et ses Méditations poétiques). L’œuvre se présente dès la préface comme  autobiographique,  comme la quintessence de toute une vie , comme les «Mémoires d’une âme” dans laquelle le lecteur est sûr de se reconnaître comme en un miroir.

 
    Le texte, bref,  que nous allons lire est le poème liminaire de ce long recueil. C’est dire son importance, sa valeur symbolique, son rôle préfacier au seuil de six livres, séparés en deux (AUTREFOIS, AUJOURD'HUI  distingués par la page ne contenant que la date du 4 septembre 1843): le premier livre est intitulé AURORE et le dernier, AU BORD DE L'INFINI.

•Lecture


PRÉSENTATION: Ce poème ne  relève pas d’une forme fixe : il se compose de quatre quatrains alternant alexandrins et hexasyllabes, aux rimes croisées. Il se divise en deux temps : le  récit puis le discours, dans une progression simple et pédagogique. [Daté précisément nous ne savons pas s'il s'agit de la date de l'expérience ou de la date de rédaction du poème ou les deux ensemble].

COMPOSITION : un récit très limité (Q1+2) et ensuite l'intervention d'une voix (Q3+4).

ENJEU :Nous verrons qu’il peut se lire comme une réflexion  sur le statut du poète, et comme une parabole sur l’homme dans le monde.

LECTURE LINÉAIRE.

[TITRE? vous pouvez passer ce crochet.

Dans certaines éditions, UN JOUR, est placé comme titre : au-delà de la valeur temporelle imprécise du mot on ne peut pas ne pas entendre la valeur lumineuse et symbolique du jour: poète de l'antithèse, Hugo a laissé une œuvre gigantesque qui montre le noir absolu mais sans jamais  condamner le lecteur au pessimisme. Il y a de la lumière chez Hugo. Toujours (comme à la fin de CE QUE DISAIT LA BOUCHE D'OMBRE). ]


Q1: IL EST DOMINÉ PAR une OPPOSITION : celle du STATIQUE & du DYNAMIQUE (LE je / LES ÉLÉMENTS); un JE qui laisse vite place au navire.

Le premier quatrain se présente comme l'amorce  d'un récit traditionnel avec un verbe au passé simple à valeur accomplie et ponctuelle:


Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
    Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents,
     De vagues et d'étoiles;


      -  ainsi c’est une notation de temps imprécise qui ouvre le poème. Imprécise elle le restera de même que la notation de lieu..Où est-il exactement? Localisation jugée sans intérêt.

- l'expérience est  personnelle : le texte est écrit à la première personne  avec le je qui se manifeste  très tôt, mais pour s’effacer aussitôt et laisser la place au complément dans les trois vers suivants.

- Hugo n’évoque guère que sa position, à la fois altière (debout), et intermédiaire : il est “au bord des flots mouvants”, à la limite de la terre et de la mer. ENTRE deux éléments. Cette position sera redoublée par d'autres notations dans la suite du poème.


A priori le récit rapporte un événement  d'intérêt limité  : il voit un navire, gonflant ses voiles: expérience banale, mais qui prend  vite un tour symbolique (élément qui prépare la leçon du poème) Voyons l'objet de la contemplation:

Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents,
     De vagues et d'étoiles
;


 -le navire, seulement nommé au 3ème vers, semble doué d’une autonomie qui se traduit par “gonflant ses voiles” (le participe présent faisant croire à l'activité du bateau) ;

-cette valeur symbolique (que nous comprendrons mieux après la révélation de la Voix au q4) est confirmée par les compléments du participe passé :  enveloppé de vents, de vagues et d’étoiles : c’est le dernier complément (d'agent) qui entraîne la dimension métaphorique :  il donne la mesure d’un univers miniature (alors que le navire a plusieurs voiles), comme si les étoiles s’étaient rapprochées du navire.

D’un côté Hugo emploie le participe présent  “gonflant” qui fait du bateau un être actif ; de l’autre, il utilise le participe passé à la valeur passive : le bateau est libre  et soumis à des forces extérieures qui ont d'étranges pouvoirs (d'enveloppement). Quelque chose de mystérieux a lieu, à peine saisissable avant le dernier mot du vers 4.


L’aspect à peine descriptif (ni couleurs, ni formes) du récit est renforcé de son côté  par une harmonie imitative :

   -sonore, avec l’allitération en [v] et [f], qui  donne  le sentiment de la vitesse du bateau dans le vent.
 
   -versificatrice : l’alternance de vers longs et courts semble imiter le mouvement des vagues.


Avec le glissement symbolique du récit, le poète devient  visionnaire :  il voit le navire (lui aussi sans aucune précision réaliste), malgré sa course rapide et surtout, malgré la  triple enveloppe des vents, des vagues et des étoiles.



Q2


A la vue succède l’ouïe : relire la deuxième strophe.

Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux,
  Que l'autre abîme touche,
Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux
     Ne voyaient pas la bouche:

Le récit se poursuit dans une certaine continuité de composition :

 -avec le lien de la conjonction de coordination (et), la présence du pronom personnel JE, le verbe au passé simple et une indication spatiale; avec aussi le même retard (syntaxique, grammaticale) dans l'apparition  de  la voix : on a vu que le navire était désigné assez loin du verbe principal JE VIS.

     -l'indication spatiale va plus loin pourtant grâce à 
penché sur l'abîme des cieux, : étonnante position tout de même:

-ou bien il regarde le ciel à l'envers et a l'impression d'un gouffre,

-ou bien, plus sûrement, il est penché sur l'onde et voit le ciel en reflet.Le motif du miroir s'insinue.

Peu importe : ce qui compte c'est l'abouchement, la proximité, le contact  des deux abîmes et la présence du poète dans le voisinage de ce contact. L'abîme, le gouffre représentant une des grandes obsessions de Hugo.

Voisinage dominé par l'audition donc:



- plusieurs termes désignent l’ouïe avec insistance:  entendre, me parler une voix, à l’oreille, comme s’il s’agissait d’accréditer un phénomène merveilleux, miraculeux : car mes yeux ne voyaient pas la bouche. Première négation du poème : l'expérience est encore plus importante.

-on observe que malgré la disproportion spatiale soulignée (deux abîmes supposent quelque chose de gigantesque voire de vertigineux), la voix sans bouche lui parle à l'oreille.

-Voix sans source  visible, décrite, non qualifiée, sans attribut.


Bien qu’il ne le nomme pas, c’est  quelque chose de sur-naturel qui  s’adresse au poète, qui  retrouve ici glorieusement sa fonction originelle, antique de vates  (le mot désigne en latin le devin, le prophète et le poète).

Qu'est-ce donc que cette voix?

•si vous voulez faire simple dites Dieu et on n'en parle plus. Dieu dans la strophe 4 qui parle de lui à la troisième personne (le Seigneur)
•plus (trop) compliqué:Elle symbolise la nature animée toujours par le SURNATUREL [ si on vous demande une précision = le surnaturel est la Nature divine, ou (même chose) le dieu panthéiste*: pour Hugo, dans le vivant, dans la nature, tout est conscience, tout parle, même la pierre) et la Voix ici parle pour Dieu (et plus bas q4 de Dieu. Tout dans la nature se dédouble (le matériel est spirituel) et peut prendre la parole].


En tant qu’inspiré par cette voix, on comprend peu à peu que  le poème (que tout poème de H) est lié à l'invisible, a une origine non seulement sonore mais sacrée, devient sacré lui-même, et rivalise  avec le texte sacré par excellence, la Bible.  Hugo  fait songer ici à Moïse à qui s’est adressé Dieu dans le buisson ardent, Dieu/Voix qui parle mais qu’on ne peut pas voir.

En peu de vers et de mots une étape a été franchie :la fin du quatrain avec le verbe placé sous la négation rappelle par inversion le début du premier quatrain : “mes yeux ne voyaient pas la bouche” fait écho à  “je vis” :  le regard  ne suffisait plus ; Hugo est passé à une dimension  supérieure,  plus spiritualisée, plus épurée, plus intériorisée, qui passe par la voix.


 Le poète est donc  proche de cette  VOIX surnaturelle (signe du divin caché en tout)  qui reste cependant invisible dans son origine. Sa position de poète  reste intermédiaire :

-entre terre et mer (v1);

-entre les deux abîmes (il est penché sur l’abîme des cieux) :il est  au centre d’un axe vertical (entre les deux abîmes) et horizontal (au bord des flots mouvants); mais aussi

-entre (le surnaturel,) le divin  et les hommes, par le truchement du poème qu'il leur adresse.






Deuxième partie du poème : du récit indéterminé au discours.

Dans les deux derniers quatrains, le poète s’efface et son poème se confond avec la voix divine. Il n’est plus seulement inspiré par disons Dieu pour aller vite, il est la voix de Dieu.

Nous lisons et entendons la Voix sans origine nommée mais venant donc de l’abîme. Nous entendons ce que le poète a entendu : poète medium, transmetteur, truchement de la Voix. Poème comme écrit sous la dictée [ sachez dire si nécessaire les séances de spiritisme, de tables tournantes cf annexe infra].

 

Q3


«Poète, tu fais bien! Poète au triste front,

        Tu rêves près des ondes,

Et tu tires des mers bien des choses qui sont

        Sous les vagues profondes!






Si le poète s’efface devant  Dieu,  en revanche, Dieu l’approuve tout de suite (tu fais bien) en le tutoyant, le met en avant, l'approuve, pour rappeler son  sacerdoce* :

-sa fonction, ses actions  : 1-tu rêves et 2- tu tires :


  -1-rêver a le sens  (vieilli, oublié aujourd’hui) de réfléchir, contempler.

[ vocabulaire : onde=modification se produisant à la surface de l'eau, consistant en une alternance de soulèvements et d'abaissements qui donnent l'illusion d'un déplacement.]

    -mais le poète n’est pas seulement un contemplatif, plongé dans son monde intérieur. Il agit en véritable Titan :=>
   -2-il tire des mers bien des choses qui sont sous les vagues profondes. Il touche au lointain, au secret, au caché, à l'inatteignable, il passe l'écorce, l'apparence des choses. On mesure la difficulté de sa tâche (qui n’est pas matérielle) :


- aux nombreux pluriels,
- à  l’importance quantitative des choses qu’il dégage, même si ici l’imprécision domine;
- à la profondeur de sa quête (sous, profondes).

=>Le poète arrache, extrait des profondeurs, drague dans l'ignoré vertigineux. Ses visions sont garanties par la Voix. Ce que doit bien retenir le lecteur au seuil du grand livre LES CONTEMPLATIONS.


Cette fonction est douloureuse, et le poète semble s’y sacrifier : son front est triste, marqué par la souffrance aux causes humaines multiples mais à la cause poétique évidente : sa tâche est infinie, interminable. Il a tellement à dire, c’est sa responsabilité.


 La gravité de son œuvre se fait ressentir à travers les rimes  front ondes sont profondes, à la tonalité grave. De même la ressemblance musicale entre triste et tire semble créer un lien de causalité entre les deux termes.


Bref on comprend que son importance ait été rappelée dans la double apostrophe : Poète, Poète au triste front (v9). Ainsi reçoit-il l’onction* divine qui le confirme dans son rôle, et par l’emploi du point d’exclamation, le seul de tout le texte (v9).




Q4




Après la célébration du poète, voici la raison de l’approbation du v 9/10 à relire :

«Poète, tu fais bien! Poète au triste front,

        Tu rêves près des ondes,



Pourquoi donc?

La dernière strophe en effet développe le 3ème quatrain tout en revenant à la première strophe  dont elle donne l’explication dans un ordre symétriquement inversé  : on mesure alors toute la portée allégorique de cette scène MODESTE AU DÉPART.

La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
     Tout destin montre et nomme;
Le vent,c'est le Seigneur ; l'astre, c'est le Seigneur ;
      Le navire, c'est l'homme.»


On se souvient du Q1 et des éléments évoqués aux vers 3 et 4:

Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
      Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents,
     De vagues et d'étoiles;



L’explication est simple et la voix pose des équivalences (avec le même présentatif c’est, c’est)  dans une répétition presque biblique :  tout se ramène à Dieu, mer, vent, astre (eau, air, feu), tout est Dieu, tout est divin   ; trois vers y sont consacrés.[Retenez  certaines de ses formules panthéistes célèbres: Dieu est l'invisible évident; Dieu dilaté c'est le monde...] La Voix dit la valeur du visible qui n’est pas que visible. Dans le visible, le matériel est doublé d'éléments spirituels qu'il faut savoir entendre, lire. Dire, s'il s'agit d'un poète.


  Deux vers sont consacrés à la mer (juste prolongement de ce qui domine le Q3) avec l’image la plus difficile  du poème à cause de son ambivalence (misère ou bonheur),  et du caractère moins évident de la construction grammaticale:

-ambivalence: la mer est le cours de notre vie, fût-il tragique ou heureux: la mer houleuse ou étale donc, c’est selon. LES CONTEMPLATIONS sont fondées sur une tragédie. La dualité (tragédie/ bonheur du livre est annoncée).Mais ce n’est pas tout.

- la construction étonne : on peut parler de brachylogie (construction TRÈS elliptique). Il faut comprendre encore:la mer c’est Dieu que toute vie exprime, met en évidence (montre) et NOMME (fonction qui revient en principe au poète). Quelque chose fait sens dans une vie. Tu as raison poète d'être là,  à contempler la mer.

L’ellipse a une fonction bien particulière:elle nous pousse  (lecteur) à reconstituer la phrase intégrale en donnant un tour plus mystérieux à l’interprétation, et en  nous invitant  à lire nous aussi notre destin, à l’interpréter. Tout est signe à déchiffrer.

•Le poème s’achève sur l’homme, placé sous la protection de Dieu,  n’ayant droit qu’à un mot mais final  et semblable à un point d’orgue. Il nous renvoie à nous-même, à notre course dans le monde.


Mais en sachant une chose majeure acquise grâce  au rapprochement des quatrains extérieurs: Dieu, qui est partout et en tout,  enveloppe notre destin. Nous sommes sans doute ballotés, courant sur des abîmes mais  au milieu d'éléments appartenant ou témoignant du divin.



   Concluons : ce poème  bref  est capital : par sa position  liminaire, il prend une valeur emblématique que lui  confère aussi l’emploi des images symboliques. Nous ne serons pas surpris de lire dans les CONTEMPLATIONS, des récits et des dialogues séparés mais souvent mêlés comme ici, et, au plan thématique, des images de gouffres, de voyages, de Voix d'ombres et de lumières..

  Le poète est proche de la nature : ici il  rêve près des ondes. Il est aussi 
inspiré par  Dieu, par le surnaturel, indissociable du naturel : V. Hugo revient ici à la conception classique  de la poésie, celle de l'inspiration divine  (pour Montaigne, la poésie “la langue originelle des dieux).[à GARDER POUR LA SYNTHÈSE Les Grecs voyaient dans l’inspiration du poète un enthousiasme, cad, selon l’étymologie, une possession de soi par le  Dieu : «lorsque le poète est installé sur le trépied de la Muse, il n’est plus maître de son esprit, mais à la façon d’une source, il laisse librement couler ce qui afflue”(Lois, IV, 719c) ou encore  à la transe des Bacchantes, possédées par Dionysos, dieu de la vigne, de l’ivresse et de la musique. Mais à la différence du poète platonicien, le poète hugolien n’est pas transporté, possédé :  sa poésie fait corps avec la voix de Dieu, devient parole divine, sans que le poète perde rien de son attitude digne, de sa souffrance qui  l’élève, de sa rêverie philososphique qui fait de lui un penseur autant qu’un inspiré.] Et le dieu qui l’inspire  est panthéiste : ce qui revient à désigner sa mission: mémoire, témoin et prophète le poète se doit  dire le monde dans sa totalité


  La fonction du poète est clairement établie : il sert de lien entre Dieu et les hommes, leur apporte le "message" qui leur permet de comprendre leur place au sein de l’univers. et leur promet une angélisation...  C’est la raison pour laquelle il choisit des formes poétiques simples,  et s’exprime dans une langue accessible à tous, immédiatement compréhensible.





POUR QUESTIONS SAUVAGES :


                                            ***

• bien mettre en relation la composition des CONTEMPLATIONS : notre petit poème est une ouverture et il aura pour le gouffre un écho GIGANTESQUE avec AU BORD DE L'INFINI (partie 6) et surtout CE QUE DIT LA BOUCHE (toujours la voix, la bouche)D'OMBRE, histoire de l'humanité chantée par un spectre et allant d'Adam et sa faute à la libération de l'homme.Le dernier poème ( À CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE, évoquant sa fille mort, noyée...). On comprend aussi l'importance de l'eau dans notre poème, même si le poème est antérieur à la mort de Léopoldine: en se relisant, en décdant de le classer en tête de recueil , Hugo ne pouvait pas ne pas comprendre misère et bonheur que donne la mer...

                                            ***

place de Dieu chez Hugo? Omniprésent comme on a compris. Ajoutez qu'il écrivit
Dieu,  un immense poème (posthume) qui fait partie avec La Fin de Satan et LA LÉGENDE DES SIÈCLES de ce qui était prévu comme un ensemble métaphysique.

•il connaît parfaitement la Bible mais n'est pas catholique au sens strict, il s'en faut.

•il a parlé de poème-autel. Vous avez compris que Hugo se voit aussi comme prêtre de l'espèce humaine.

• sa vision profonde: le vivant est UN, Dieu est en tout , tout est conscience,  l'univers se mire en lui-même : herbe miroir de la pierre, elle-même miroir de l'homme qui est miroir de dieu etc.
 
______________

*anecdotique : sachez que des photos prises par son fils à Jersey ont pour légendes : Hugo causant avec Dieu, regardant Dieu...

*autres points voisins : il croyait en la métempsychose, faisait tourner les tables (il dialogua avec Galilée, Mahomet, Dante etc..on a ses textes), entendait des voix spectrales dans son sommeil...


Par J-M. R. - Publié dans : Poètes, images de poètes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 11:45
Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 23 avril 2009 4 23 /04 /2009 10:27
Je me contente de m'aligner sur la double feuille photocopiée qui est dans vos classeurs. Mais finalement je m'en distingue beaucoup.

Sur quelle base travaille votre mémoire? L'INGÉNU(1767), CANDIDE(1756) (extrait du nègre de Surinam en devoir, peut-être l'incipit ).


Si on vous demande d'autres titres de V: ZADIG (1747), MICROMÉGAS (1752), JEANNOT ET COLIN 1764, HISTOIRE DE JENNI 1775. Il en fit des dizaines.

 Bien dire , à un moment ou un autre  de l'entretien que V. n'avait pas le sentiment de faire une grande  œuvre avec ce qu'il appelait ses "coïonneries".

Pour cette fiche bien vous rappeler les deux formules morales et philosophiques qui concluent le conte (malheur est bon à quelque chose/malheur n'est bon à rien, cette dernière revenant au narrateur Voltaire qui ne veut pas faire de la souffrance un moyen de salut ).

CONSEIL POUR LA PRÉPARATION DU BAC : avant de lire (ou après) cette fiche , relisez 3 ou 4 chapitres de l'INGÉNU.

Gardez ce que vous voulez de l'intro: en gros =1) légéreté du conte qui permet 2) d'attaquer facilement bien des travers de l'homme et de sa société. Dites bien que PERRAULT (un moderne dans la célèbre QUERELLE  a joué un grand rôle dans la réévaluation littéraire du conte).

Si tous les contes de V. ne vont pas dans ce sens, il y a dans les deux titres les plus connus un des traits majeurs de son art : un naïf découvre le monde et apprend. Ce qui peut être aussi la situation du ...lecteur. Sur le modèle du Persan, se voir autrement.

1)les éléments traditionnels du conte:

-dans CANDIDE, il y avait...la formule attendue à l'ouverture des contes est bien là.

-si l'on est aveugle et surtout sourd à l'ironie de V, le début de Candide nous mène  en un lieu, en principe, idyllique où règnent pouvoir et richesses...Nous sommes dans les comparatifs et les superlatifs. On croirait presque au merveilleux...

-ne parlez que de l'imprécision des décors (que savons-nous de la montagne de l'incipit? duc hâteau en Westphalie dans CANDIDE?), que des invraisemblances de l'aventure (l'ingénu qui est le fils du couple parti 20 ans avant ; la médaille comme par hasard ...; en prison il tombe fatalement sur un janséniste qu'il convertit facilement etc., les ); l'invraisemblance est plus nette dans CANDIDE: le défilé géographique est sidérant (Westphalie, Portugal, Amérique latine, Venise, Turquie), on  traverse même avec le héros le pays d'ELDORADO qui n'exista jamais. Dans l'incipit l'invraisemblance est soulignée par l'IRONIE (71 quartiers de noblesse ).

-dites que nombre de personnages secondaires sont  stéréotypés et inconsistants au plan psychologique (le bailli, l'abbé Saint-Yves, Pangloss dans Candide) et  que le changement de Mlle Saint-Yves et du huron sont très révélateurs d'une transformation du conte influencé sans doute par le roman. Jusqu'alors , V agitait des pantins aux ressorts simples [À l'inverse Jacques et son maître pourtant héros de roman, n'évoluent pas.]


-Le nom peut être fantaisiste dans le conte ( chez Perrault, le marquis de Carabas) : que dire du nom de TOUT-À-TOUS?
Et de Pangloss( qui parle de tout...) et Candide est dit l'esprit le plus simple....


-si vous avez du temps, dites que le schéma classique du conte ( quête du personnage principal, épreuves, adjuvants, opposants) se retrouve parfaitement dans notre INGÉNU.

-le conte s'achève comme chez Perrault ( en vers chez lui ) par une formule qui a une dimension morale et philosophique : "il faut cultiver notre jardin (CANDIDE)" et une sentence double dans L'INGÉNU : Gordon garde comme devise malheur est bon à quelque chose ( ce que dit aussi JLF) tandis que d'honnêtes gens ont pu dire : malheur n'est bon à rien.

Mais quand V parle dans Zadig, de "petits morceaux de philosophie allégorique" il nous éclaire sur ce qu'est dans son esprit le conte à visée philosophique.

2)L'ART DU DÉTOURNEMENT : dans le conte philosophique, le conteur est plus important que ses héros improbables..Il joue du décalage en permanence.

- le conte  philosophique est plus nettement ancré dans la "réalité" que le conte traditionnel (même si la misère paysanne est bien évoquée dans LE PETIT POUCET de Perrault):

        *si dans un conte il y a des rois, chez V. le roi n'est pas anonyme. Sans trop insister, il  fait référence tout de même à une double réalité : celle de l'époque de Louis XIV et la sienne (sous Louis XV). Sans aller jusqu'à parler de réalisme on doit admettre que certains éléments parlent aux lecteurs contemporains de l'auteur. Les mieux informés sur le siècle de Louis XIV savent bien que le Père de la Chaise n'est pas une fiction. Et que l'empire des jésuites est toujours réel malgré les interdictions.

- le conte philosophique pratique bien des détournements littéraires :

      *dans l'incipit de CANDIDE, V. réécrit avec amusement la chute du Paradis terrestre.

       *dans l'incipit de l'INGÉNU, IL SE MOQUE DES RÉCITS DE FONDATION et du merveilleux chrétien en racontant la visite de Saint Dunstan .

       * La simplicité des portraits dans le conte permet aussi la caricature ( le bailli).

        *dans le personnage de Mlle Saint-Yves, V apporte avec le dilemme ( coucher ou non, sauver et se déshonorer) qui la tue finalement une touche qui relève du tragique tandis que sous l'influence de Diderot il insiste beaucoup sur un pathétique jamais lu sous sa plume de conteur. Dans l'ensemble l'INGÉNU relève souvent d'une esthétique de la scène et fait penser au théâtre.

        *avec les conseils du Père Tout-à-tous au chapitre XVI on assiste à un pastiche de la casusitique jésuite. De même que le discours de Pangloss est supposé être une parodie de Leibniz. Le narrateur reprend même des termes philosophiques (raison suffisante) pour décrire l'amour physique que vont se permettre  Cunégonde et Candide.

Le narrateur dans le conte voltairien s'en donne à cœur joie.


3)UNE AMBITION DIDACTIQUE ET CONTESTATAIRE :LE TRIOMPHE DE LA SATIRE ET DE L'IRONIE.

Je vous laisse le plaisir de dire que le conte voltairien a un message à délivrer (horreur);parlez de masque philosophique.

*il a bien une dimension philosophique en ce qu'il amène à réfléchir sans peser, sans ennuyer : Candide s'interroge sur L'OPTIMISME philosophique (d'un Leibniz) devant le Mal dans le monde des hommes, L'INGÉNU pousse le lecteur à méditer sur la destinée, la providence ou l'absence de sens d'une vie. Gordon voit - au début - la Providence partout. V comme dans CANDIDE tente de lier le Mal et les hasards des destinées en montrant plutôt la part que le hommes prennent dans le mal qu'ils se font subir. Difficile de se consoler comme Gordon : certes quelque chose de bon a été dû au malheur pour lui (en prison il a rencontré l'Ingenu) mais Mlle Saint-Yves est morte : son malheur s'il a eu des conséquences positives n'est bon que pour les survivants. On ne saurait l'oublier. En même temps, si le conte montre que le monde cloche, il laisse entendre qu'on peut agir : écraser l'infâme et son emprise (qu'est-ce? Cf cours sur V, prière à Dieu), diminuer l'inhumanité des gouvernants...Faire des contes pour un écrivain, défendre Calas de façon posthume etc.

*le conte philosophique est aussi un procès d'une certaine pratique philosophique, abstraite, systématique, dogmatique ( pensez aux titres de noblesse de Pangloss au ch 1), celle que délaisse l'Ingénu en prison (Descartes) et la promotion d'une raison qui, servie par la fiction, met en pièces toutes les fausses certitudes.

-dans CANDIDE plutôt, on assiste à la contestation de la philosophie systématique et de la métaphysique avec le personnage de Pangloss. Très profondément le conte voltairien s'en prend à l'AUTORITÉ et montre que certains héros s'en passent peu à peu. Libre au lecteur d'en tenir compte...


*la dimension satirique est évidente : à vous . Facile

       -contestation politique : le fonctionnement de Versailles, l'éloignement du Roi par rapport à ses sujets. Injustice de la justice royale : critique des lettres de cachet.

       -grande critique rétrospective contre Louis XIV et sa révocation de l'ÉDIT DE NANTES qui fut inhumaine pour les huguenots et priva l'état français de sujets excellents.

        -[avec le nègre de Surinam(devoir) V. attaque l'économie marchande ( dont il est pourtant un des grans défenseurs) et surtout la part de la religion dans la colonisation....]

       -contestation religieuse:

              -satire des dogmes et du respect religieux qui est plus dû aux coutumes qu'à la lecture biblique : Hercule veut être baptisé tout nu dans une rivière.

              -satire assez douce des jansénistes (Gordon est sympathique alors que V avait une sorte d'horreur fascinée envers Blaise Pascal auquel il tenta de répondre malgré la mort qui les séparait);

               -satire féroce des jésuites qui conduisent à leur profit la politique royale avec un cynisme et un machiavélisme stupéfiants (l'espionnage partout).

       

        -contestation globale de la transmision du savoir : le huron apprend mieux qu'un jeune français parce qu'on ne lui a pas mis dans la tête trop de ces préjugés qui égarent la raison.V. affirme souvent sa foi en l'éducation par les sciences .


* ce qui frappe et que tout le monde retient : l'ironie voltairienne qui lève tous les masques et 
qui s'appuie

      -sur des alliances de mots assez peu compatibles : Saint Dunstan est dit SAINT DE PROFESSION...On ne peut  être sanctifié qu'après sa mort.Tout le paragraphe 1 de l'incipit  dans L'INGÉNU est un chef-d'œuvre de pastiche et d'ironie (d'emblée la notion de miracle est récusée, ce qui sera lourd de conséquences dans tout le conte..Le conte devenant fable de la vérité contre la fable mythique des religions...)

      -sur des sous-entendus plaisants : "le prieur , aimé de ses voisins , après l'avoir été autrefois de ses voisines...".Un prieur qui connut bien des maîtresses...

      -sur les formules du Huron qui emploie souvent la périphrase pour qualifier le pape; la Bastille est elle aussi dénommée ainsi au chapitre IX"le château que fit construire le roi Charles V..." etc.

     -sur les antiphrases : V qualifie la confidente à Versailles de Mlle Saint-Yves de "bonne amie", de "brave personne" alors que c'est elle qui la pousse au pire.

      -sur des éléments de composition : Gordon, le janséniste qui croit comme Pascal que la vie est un cachot se transforme dans un cachot au point de ne plus croire en la doctrine de Port-Royal !!!

         -le sommet de l'ironie étant dans l'utilisation par TOUT-À-TOUS de la pensée de saint Augustin , l'ennemi juré.

[dans l'incipit de Candide tout est fondé sur les explications menées grâce à des causes ou des conséquences : ..car son château avait une porte et des fenêtres...]

L'ironie repose sur une connivence, quitte à blesser le lecteur qui est soudain complice..

*mais la critique est complétée par l'affirmation de valeurs auxquelles le conteur croit :

              -le huron est sympathique mais ce qui interesse V c'est de montrer sa progression, sa transformation culturelle : il n'est pas Rousseau et n'est pas nostalgique d'une civilisation plus ancienne que la sienne.V défend et la notion de civilisation et celle de progrès.

             -le corps, ses plaisirs, ses bonheurs ne sauraient être rabaissés et méprisés comme le veut la tradition chrétienne.

              -le choix du conte est capital : léger et sérieux, il ressemble à une conversation avec le lecteur. Il est un dialogue qui ne demande qu'à être prolongé. Éthique de la discussion, emblème de l'ambition des Lumières ( qui ne manquèrent pas, il est vrai de se battre entre eux..)

cl : le conte philosophique garde du conte un goût pour le rapide (l'accéléré même), le schématique, le peu vraisemblable ; mais sans ennuyer jamais, il suggère au lecteur des éléments critiques et même une vision du monde, certes modeste mais efficace en ce qu'elle est plus accessible  que l'ÉTHIQUE  de Spinoza par exemple....Le conte voltairien a l'élégance de ne pas tout vouloir dire...et de nous laisser penser.


La fantaisie du conte sert l'œuvre indispensable de la Raison, obsession voltairienne.

Questions vicieuses :



CANDIDE  a un sous-titre  (ou de l'optimisme), pas L'INGÉNU : quel sous-titre donneriez-vous à L'INGÉNU ? L'INGÉNU OU de l'éducation : celle de Saint-Yves, de Gordon et de l'ingénu lui-même).


Quelle différence faites-vous entre CANDIDE  et L'INGÉNU?

Le premier détruit tout avec ironie avant de proposer une morale  au dernier chapitre (cultiver notre jardin); le second est l'éloge de la progression d'êtres grâce à la civilisation , la culture, l'éducation: la critique est présente, les malheurs aussi  mais les changements des personnages sont plus importants.




SI ON VOUS DEMANDE QUELS ÉCRIVAINS ONT ÉTÉ LES HÉRITIERS DE VOLTAIRE DANS LE CONTE DITES QU'ANATOLE FRANCE EN FUT UN (avec l'île des Pingouins, par exemple) mais qu'en revanche l'esprit voltairien est nettement critiqué dans le personnage de Homais dans MADAME BOVARY.


QUEL AUTRE GRAND PHILOSOPHE contemporain de Voltaire  publia des contes lui aussi?

DD évidemment :Les deux amis de Bourbonne. Ceci n'est pas un conte. Madame de la Carlière.
Ajoutez que JLF contient des contes dignes d'intérêt : l'amitié du capitaine pour son ami-ennemi ; Madame de la Pommeraye qui prouve p 216 que le maître de Jacques aime les contes .

Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 13 avril 2009 1 13 /04 /2009 08:30
Fiche rapide : JE SUIS , de loin, LA PHOTOCOPIE REMISE EN DÉBUT AVRIL. LES PARESSEUX SE CONTENTERONT D'ELLE. Les sérieux l'oublieront vite.



∆ cours  long : une fiche de résumé devrait suffire si vous avez retenu mentalement quelques points majeurs. 



∆ abréviation : PL=philosophe des lumières 

 ∆ avoir une idée de leurs adversaires : Palissot et sa comédie Les philosophes , Fréron, la tête de Turc (pardon !Emrecan) de Voltaire,  le petit abbé dans JLF p 170/1; les jésuites, les pouvoirs publics, le pape etc.. On appelle nos philosophes  les CACOUACS (méchants), sorte de peuplade bizarre.

∆ de qui parlons-nous ?Montesquieu Voltaire, (La Mettrie, Helvétius, Maupertuis, D'Alembert), Rousseau, DD, d'Holbach etc..

Une remarque sur l'emploi du mot philosophe en France au 18è siècle : il ne désigne pas  forcément une spécialité, une profession  ( ce qu'est un DD) mais une façon de vivre, de penser: l'évolution de l'Ingénu (il finit guerrier et philosophe intrépide, sans avoir écrit une seule ligne) et la vie de JLF le prouvent bien. . Il y a convergence du mot honnête homme et philosophe : aux bonnes manières de l'honnête homme (Dumarsais en parle) s'ajoute l'esprit critique des Lumières.


 [∆ bien savoir répondre à une question sur l'image de la lumière (flambeau dans Dumarsais: l'opposition ombre/lumière est dans la Bible, dans Platon etc: autrement dit elle est très ancienne la lumière n'est pas religieuse pour nos philosophes, elle est naturelle et accessible à tous; notez que la version anglaise ou allemande (aufkläung)  insiste sur le phénomène d'éclairage et non pas sur toute la lumière qu'ils sont supposés répandre. La virulence de cette image vient des Français .


∆ avoir bien en tête le texte de Kant; AYEZ SUR LA TABLE ,SI VOUS L'AVEZ LU..., AU MOMENT DE L'INTERROGATION , JLF POUR CITER LA PAGE 103 QUE J'AURAI COMMENTÉ UN JOUR, ESPÉRONS-LE : "LE PHILOSOPHE EST ODIEUX À...."




LISEZ L'INTRODUCTION  de la fiche photocopiée: bien dire qu'il y a héritage et nouveauté.

• avoir en tête que le phénomène est européen même si nous avons tendance à n'évoquer que des Français (ou un Suisse...). Anglais et Allemands sont essentiels.

• il n'y a heureusement pas de figure type du philosophe des Lumières et l'union (fragile) autour de l'ENCYCLOPÉDIE  ne doit pas masquer les nettes différences entre les penseurs (la ligne de front se situant entre matérialisme et spiritualisme). On est dans le siècle de grandes polémiques (Voltaire/Rousseau;Voltaire/D'Holbach;Hume/Rousseau etc..). Rousseau a sur le progrès des positions qui sont en rupture par rapport à ses ex-amis. Et de plus, qui dit siècle dit évolution, changements : avec R et DD on voit poindre d'autres formes et d'autres modes de penser ou de sentir : le sentiment jouera un grand rôle après 1750. Un Montesquieu est tout de même fort éloigné par exemple d'un D'Holbach : question de générations.

il est  contrairement à ce que tait DUMARSAIS et ce que suppose maladroitement l'image de lumière (on croit qu'avant c'était la nuit), un héritier:Todorov parle d'époque de synthèse et non d'innovation radicale.

            

       - des grandes avancées scientifiques du 16ème et 17ème:Copernic, Képler, Galilée et surtout Newton et des avancées de l'empirisme* anglais: Locke tient une place fondamentale;

      - des grandes ruptures opérées aussi par les philosophes majeurs du 17ème :Descartes, Leibniz (qui sont aussi à l'époque de grands scientifiques), Hobbes (pour la dimension politique) et Spinoza de façon plus discrète mais fondamentale,



      - des libertins que nous avons vus et dans notre corpus, Fontenelle appartient aux deux moments et fait figure (avec P. Bayle) de passeur.


[entre nous : il n'y a pas,dans ce siècle, en dehors de Rousseau et de l'Écossais Hume ou des Allemands vers la fin du XVIIIème comme Kant, il n'y a pas de penseurs de la taille de Descartes ou Leibniz ou Spinoza.C'est à des philosophes du 17ème ou à des libertins qu'ils doivent beaucoup. ]

•il est un philosophe écrivain ou un écrivain philosophe :


   On trouvera naturellement des exceptions dans le passé mais Descartes n'écrit pas de roman, Spinoza ne touche pas à la poésie, Hobbes n'écrit pas de pièces de théâtre: nos grands "penseurs" sont aussi (et surtout) des écrivains et de grand talent:

- à vous:

  *Montesquieu est capable de livrer un immense traité comme L'ESPRIT DES LOIS  et de rédiger LES LETTRES PERSANES;

   *Voltaire est à la fois ......à vous.

   *Rousseau aussi bien penseur politique que romancier ou autobiographe qui fait franchir au genre un pas majeur. À vous.

   *le plus étonnant étant sans doute DD.: à vous . De plus il est celui qui pratiqua le plus le dialogue mais pas vraiment dans la tradition de Socrate/Platon. Ses amis le surnomme tout de même SOCRATE  et il a rêvé toute sa vie de rédiger une œuvre sur lui.

Retrouvant Aristote, les Lumières ajouteront des domaines à la philosophie : ainsi naît l'esthétique avec Baumgarten en Allemagne mais en France les Salons de DD (commentaires de tableaux exposés) auront une importance considérable. La notion de goût et celle de critique prennent leur essor avec les Lumières.

• un penseur s'affranchissant (tentant de s'affranchir ) de tous les dogmes, les préjugés,

-(1) il aspire à l'autonomie (voir Todorov pour ceux qui l'ont acheté et citer Kant ):

-autonomie de chaque homme qui doit pouvoir penser par lui-même (cesser d'être mineur);

-autonomie de tout peuple qui doit pouvoir décider de son sort : importance du CONTRAT SOCIAL de JJR contre des formes de gouvernement qui ôtent au peuple son droit à décider d'un destin commun.


-(2) il s'en remet à la raison (note1,ici infra) et ne recherche que (3) la vérité.

  Citez Fontenelle et Dumarsais. Insistez sur les précautions qui existent dans les deux textes de ces rationalistes. Refus d'une raison dogmatique chez Dumarsais: quand un philosophe ne sait pas, il se tait et réserve son jugement. Refus de l'autorité chez Fénelon:les savants ont beau avoir de grands titres, ils sont ridicules. Autorité bafouée dans de nombreux contes de V. (CANDIDE). Tout ce qui nous est imposé de l'extérieur, d'autorité et sans adhésion réfléchie est contesté.Voltaire croit en la raison mais croit aussi que la raison ne peut tout.

•chercheur de vérité, il s'intéresse naturellement aux sciences de la nature (DD participe à tous les débats, D'Holbach fait de la minéralogie etc.) mais surtout à l'analyse de l'homme :  l'empirisme* (j'apprends progressivement par les sens, par l'expérience) d'un Locke est  déterminant ( refus de la notion d'idée innée : JLF dit bien que la raison est le produit de l'expérience); au plan psychique, les découvertes de R sur lui-même  sont considérables. cf les Confessions.

un penseur soucieux des autres, un homme social et sociable : bien redire la  phrase tirée de Térence et présente dans Dumarsais: rien de ce qui est humain ne m'est étranger. (il faudrait faire une place à part pour la question de la femme : elles ont une place importante par leurs salons (Mme du Châtelet (amie de Voltaire), Mme du Deffand etc.); un JJR est franchement phallocrate, DD et Laclos écriront des textes qui ne sont pas déshonorants pour les hommes; Condorcet sous la Révolution demandera le droit de vote pour elle : enfin il faut connaître à la même époque OLYMPE DE GOUGES....(fiche mail envoyée en avril))

  -un homme de salon (cf chez D'Holbach), de Café , de rencontres donc: la présence agitée de DD au café Procope est célèbre. À Paris viennent de grands étrangers comme Hume et Sterne que rencontra DD.

  -un voyageur curieux de tout, observateur : admiration de Voltaire pour l'Angleterre, errance fréquente de JJR qui alla en Angleterre; séjour de Voltaire chez Frédéric II de Prusse, DD en Russie chez Catherine II..

  -un homme de "dialogue" : la Correspondance de Voltaire avec l'Europe comme celle de DD contiennent  des milliers de lettres;

  -un penseur attentif aux autres civilisations même si ses connaissances en sont médiocres (mais un DD se tient au courant de tous les témoignages sur les Indiens d'Amériques et combat le 'racisme" d'un Buffon). La technique du Persan ou de l'Ingénu qui consiste à se regarder avec les yeux des autres est exemplaire de ce point de vue. L'ailleurs, l'autre servent souvent à humilier l'Europe et l'Européen. cf DD : SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE.

 [Il y aurait beaucoup à dire (à critiquer)sur ce point:si on vous ennuie sur ce point, ayez en tête ce que j'ai mis ci-dessous dans ce qu'on reproche à certains penseurs des Lumières. En tout cas, Rousseau et DD ont toujours combattu colonialisme et esclavage.]



  -un penseur attentif à penser la société comme un Tout qui a une histoire: c'est ainsi qu'on voit naître avec Voltaire entre autres l'Histoire  "moderne"  (la "science" historique) même si depuis les Grecs et les Romains il y eut des historiens enquêteurs-témoins et même si, vus d'aujourd'hui, leurs travaux ne sont pas à nos yeux franchement historiques. On a pu dire que l'Histoire "moderne" naissait au 18ème.


   -un penseur obsédé par la question de la Justice et surtout du Droit (naturel qu'il ressent dans sa conscience):il touche ainsi l'économie, la société, le rapport entre les hommes. Posant la liberté au centre de tout il vise un droit universel, intemporel, placé au-dessus de toutes les formes soumises à l'Histoire.


  -un penseur qui ne néglige personne dans la société :(si Voltaire, roturier anobli fier de sa particule, déteste le peuple entendu comme populace et n'a aucun espoir pour les paysans...), vous avez lu que JLF défend le peuple et les paysans, que Rousseau dans son deuxième discours et avec le CS se permet d'expliquer rationnellement l'inégalité et met le PEUPLE  au cœur de la politique.

   -un homme soucieux de vulgarisation, de diffusion des connaissances (ENCYCLOPÉDIE-autre fiche envoyée par mail)

&

    -forcément, au rebours de Gousse, soucieux de réfléchir à l'instruction et à l'éducation. Place immense de l'ÉMILE  de JJR. Plus tard Condorcet aura en charge une reflexion sur l'enseignement.

     -un homme le plus souvent ayant foi en un concept qui apparaît lentement : le progrès ( votre fiche (deuxième colonne mais sans exagérer  leurs attentes à tous, y compris celles de Voltaire )) mais attention un JJR va totalement à l'encontre de cette position. Dév.ses deux discours, surtout le premier.

     -un écrivain qui sait heureusement mêler sérieux et fantaisie : le conte philosophique (Voltaire( et DD(deux amis de Bourbonne, Madame de la Carlière)-autre question de synthèse) et le roman philosophique ( DD: JLF)


un homme de combat :voir fiche.

  Il y a une dynamique des Lumières qui  dépasse les autres grands moments de la philosophie.

  Voulant expliquer, faire connaître, diffuser le PL doit beaucoup lutter pour dénoncer ou imposer sa pensée.


    Il prend des coups pour l'audace de ses textes
(Rousseau voit ses livres condamnés, brûlés (ÉMILE & CS).DD fut mis en prison en 1749 pour un de ses essais philosophiques. Même L'ESPRIT DES LOIS  de Montesquieu est condamné par la Sorbonne en 1750..

    De même l'ENCYCLOPÉDIE  connaît la censure de son propre éditeur Le Breton; les réactions du pouvoir politique et religieux mènent à des interdictions fréquentes. Heureusement le directeur de la Librairie, M. de Malesherbes protège du mieux qu'il peut l'entreprise.

     Il prend de tels risques qu'il lui faut publier en Suisse ou en Hollande.

    Mais le symbole du combat c'est évidemment Voltaire.Vous savez, en principe, son rôle dans l'affaire Calas, dites deux mots sur sa défense du chevalier de La Barre, condamné à mort en 1766 à 19 ans pour blasphème (langue, poing et tête coupés,c orps brûlé, privé de sépulture). Pendant l'enquête on trouva un texte de V chez le jeune chevalier.V, énergique malgré ses 72 ans, fit faire une enquête dans la ville et comprit que La Barre avait été accusé à la place des philosophes dont un juge voulait se venger. La Révolution réhabilita la mémoire du chevalier en 1793.La plaidoirie de V a été magistrale. On en trouve un écho dans l'article TORTURE de son DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE.



un combattant au nom de l'universel. Todorov a une formule heureuse :à l'intérieur des frontières d'un pays tous les êtres ont le doit d'être des citoyens égaux (ce qui signifie l'abolition de l'esclavage, reconnaissance des droits des femmes (Laclos, Olympe de Gouges); tous les habitants du globe sont , d'emblée des êtres humains. La conséquence et politique et morale , ce que montrera Kant. On verra apparaître surtout la notion de DROIT UNIVERSEL, relevant d'un doit naturel. Ce qui donnera la déclaration des droits de l'homme et du citoyen (en 1789).

cl : il ne faut pas exagérer le pouvoir des philosophes et leur attribuer la Révolution française. Ils ne touchaient pas exactement le Peuple( l'ENCYCLOPÉDIE  n'était lue que par une élite) mais ils ont contribué à former les esprits : V influença les débuts de la Révolution, Rousseau la phase jacobine. Ils ont posé les conditions d'une réflexion universelle sur le bonheur en société. Nous n'avons conservé que la part individuelle et individualiste de leur pensée.(On peut dire que Voltaire l'a emporté sur Rousseau...]


Bilan : le pl  n'est pas

-seulement philosophe (mais écrivain)

-métaphysicien, théologien de formation car il rejette la notion de philosophie abstraite et systématique ( fixée en un système parfait mais froid et irréaliste: le grand penseur allemand Kant sera lui un immense penseur systématique (ce qui ne l'empêchea pas de dire des énormités sur la hiérarchie des races dans œuvres secondaires).

-seul, confiné dans son cabinet de réflexion (comme le montre Rembrandt) ou sa cellule (comme on imaginait Pascal) mais bien ouvert à toutes les rencontres comme l'étaient les humanistes du 16ème, et prêt à combattre pour ses idées, en prenant des risques.

-au service de la seule pensée mais pour le partage, la diffusion large de cette pensée qui dépasse le seul champ de la philosophie.


 

Que sont devenus les philosophes depuis le XIXème?

 Le plus souvent des professeurs et des universitaires influencés par de grands penseurs étrangers (allemands), de plus en plus spécialistes de philosophie et de rien d'autre. Rarement des contestataires  ou des artistes écrivains (mis à part Nietzsche) sauf au XXème où l'on retrouve un penseur qui a toutes les possibilités  littéraires d'un philosophe à la française : Sartre qui toucha à tous les genres mais ne fut pas vraiment  un homme attentif à la science. Polémiste talentueux, il théorisa la notion d'engagement en la poussant bien plus loin que celle d'un Voltaire. Mais on ne saurait lui trouver beaucoup de ressemblances avec les philosophes des Lumères.


RÉCAPITULATIF : LES VALEURS DES LUMIÈRES

•la connaissance, la raison liguée contre les préjugés, les dogmes, les superstitions; connaissance qui voit naître des sciences comme la psychologie, la sociologie (Montesquieu), l'ethnologie, l'anthropologie(JJR).

•le progrès (sauf JJR); rejet de tout ce qui humilie, réduit l'homme et l'empêche de se libérer.

•la civilisation: le mot apparaît au 18ème. Civilisation qui doit conduire au bonheur terrestre et non céleste.

•tolérance; fraternité (mot que Voltaire utilise volontiers, même s'il est d'origine religieuse)

•humanité de tous, rien de ce qui est humain ne m'est étranger; reconnaissance des différences. Avec un peu d'anachronisme on peut penser à la déclaration (ironique sans doute de Don Juan: va, va je te le donne pour l'amour de l'humanité...). Les croyants nombreux au XVIIIè respectent Dieu mais s'intéressent beaucoup plus à l'Homme qu' ils débarrassent de la notion de péché originel. Le rapport de l'homme à l'homme devient plus intéressant que le rapport de l'homme à Dieu.

  Une seule chose est commune à tous les hommes: leur humanité.C'est ce qui fait qu'il y a un droit de l'homme. L 'homme est enfin SUJET DE DROIT.

  Cette humanité veut se défendre contre les pouvoirs qui la menace : on verra beaucoup de projet de PAIX perpétuelle en Europe. La guerre est l'obsession des Lumières qui en connurent peu par rapport aux siècles suivants.

•liberté , liée à la notion de droit naturel:la liberté est l'expression juridique de la nature de l'homme: elle est un droit naturel.

La liberté étendue à tous les hommes (avancée immense de JJR) entraîne

• l'égalité: tout homme a des droits et comme on n'est pas plus ou moins homme tous les hommes sont égaux.

• esprit critique, à commencer par soi. Admettre le regard d'autrui, d'ailleurs sur soi (d'où l'importance des civilisations lointaines).

•laïcité (à voir avec la question religieuse)






L'ENVERS DES LUMIÈRES. Ce qu'on leur reproche :leur procès est ancien et il a encore aujourd'hui des procureurs (il n' y avait pas pire accusateur des Lumières que le nazisme). La papauté, en particulier Jean-Paul II, ne manquait jamais une occasion de dénoncer leur héritage.Un examen intelligent a été proposé par Régis Debray dans AVEUGLANTES LUMIÈRES chez Gallimard.

   • dans l'"anecdotique"



-on observe que l'apôtre de la tolérance et de la discussion que fut Voltaire a pu être à son tour un fanatique anti-fanatiques et a pu tomber aussi bas dans ses attaques contre Rousseau (lettres anonymes...tout de même...).


-on note qu'un Voltaire est plus que réticent à l'égard du Peuple qu'il veut maintenir sous tutelle : sa détestation de Rousseau vient qu'il a bien deviné que son bien-être bourgeois allait être menacé ainsi.

-le même Voltaire, grand pourfendeur des guerres et des conflits était très fier d'avoir inventé un canon plus mortel que les autres: il tenta de le faire employer par de nombreux pays....

-on s'étonne de voir DD faire confiance à Catherine II de Russie pour réformer son pays. Cet aveuglement volontaire choque nombre de ses amis.

   •plus sérieusement :

-on trouve curieux que Montesquieu, adversaire de l'esclavage des noirs dans un de ses textes ait vécu sans broncher à Bordeaux, ville qui faisait sa fortune sur ce commerce immonde, codifié par le sinistre CODE NOIR.CF http://pagesperso-orange.fr/jacques.morel67/ccfo/crimcol/node51.html.

(CERTAINS ONT PU ACCUSER Voltaire(l'auteur du négre de Surinam!!) D'AVOIR PROSPÉRé DANS LA NAVIGATION DE L'ÉBÈNE.
- les croyants leur reprochent d'avoir divinisé l'homme et de l'avoir mis à jamais dans une situation de liberté dangereuse. Commençait alors l'ére du TOUT EST PERMIS.

       =>c'est oublier que la liberté n'a pas duré et que Bonaparte a liquidé les acquis des Lumières le plus vite possible. Mise au pas de la femme, reprise de l'esclavage aboli tardivement par la Révolution française etc..

-la question de l'universel se pose toujours : on accuse les Lumières d'avoir prétendu atteindre à l'Universel et d'avoir servi ainsi à justifier le colonialisme (le raisonnement étant le suivant : nous sommes supérieurs, nous voulons le Bien des autres, nous allons les forcer à se soumettre à notre Vérité qui est évidemment LA Vérité).

                     => le colon a sans doute repris de tels arguments (et Jules Ferry a eu des propos pro-colonialistes mais dans une situation historique bien différente): c'est oublier tout de même que les philosophes du type des Lumières n'étaient plus là et on ne saura jamais ce qu'ils en auraient pensé  et c'est oublier de se demander aujourd'hui si le relativisme absolu (une sottise au plan logique) qui l'emporte  dans tout l'Occident est préférable.


-la question du progrès qui naît avec certains penseurs des lumières leur est reprochée, en raison des ravages que certains progrès ont occasionné: c'est plutôt le positivisme du XIX qu'il faut attaquer.


∆ si j'ai le temps je vous ferai une note sur philosophes des Lumières et révolution française.



(NOTES


(1)Dans la question de la RAISON qui sera parfois mythifiée, une œuvre du XVIIème domine le siècle des Lumières, celle de Newton:  si Descartes (qu'admire donc Fontenelle) qui passe pour un philosophe de la Raison domine encore en France, peu à peu l'influence du génie anglais sera prépondérante et déterminera les Lumières avec comme vulgarisateurs Voltaire et D'Alembert. MÊME SI LES ÉCOLES NE L'ENSEIGNENT PAS. À commencer par les jésuites...Mais une réforme lente fera promouvoir le modèle newtonien. Heureusement L'ACADÉMIE DES SCIENCES commandée par Fontenelle fera tout pour le diffuser (ce qui prouve son éclectisme puisqu'il fut surtout propagateur du cartésianisme).

 

 

Grâce à Newton (qui est pourtant un fervent croyant) la science s'autonomise, n'a de rendre de compte à personne qu'à elle-même et la raison cesse d'être théologique et métaphysique.

Newton impose à tous un nouvel espace mental quasiment révolutionnaire (qui doit bien sûr aussi  à Copernic, Galilée etc). On pourra écarter toutes les crédulités et en particulier l'occultisme et on voudra étendre à tous les domaines les principes méthodologiques de Newton.

 

Désormais on veut conquérir EXPÉRIMENTALEMENT les lois de la Nature sans en chercher les causes lointaines et divines. Tous les domaines  scientifiques seront atteints même si la notion d'attraction a parfois entraîné bien des sottises.

 

On voudra même fonder une science expérimentale de l'homme (Hume). Un Voltaire par exemple voudra étendre la raison aux domaines des mœurs, de l'histoire, de la politique et même de la religion (d'où son déisme). V veut chercher un homme semblable à lui-même dans toutes le sociétés malgré les coutumes différentes. Comme toutes les Lumières il cherche les lois d'intelligibilité de l'homme, des groupes, des sociétés (des lois (Montesquieu)) et... des horreurs produites par les hommes.

 

 

Un point divisera les philosophes à propos de la Raison : est-elle innée en l'homme et se développe-t-elle avec l'éducation, la recherche (version spiritualiste, la raison serait donnée et d'origine divine), ou bien est-elle acquise avec les expériences et le développement de la pensée qui dépend de la matière (c'est la position de J et de DD et donc de nombreux matérialistes). Sur ce front la bataille sera très violente entre les philosophes.


 



           

Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 12 avril 2009 7 12 /04 /2009 08:20
 La forme des textes : comment exprimer un point de vue hétérodoxe ?

1- Le choix d’une certaine prudence éditoriale

Écrire mais ne pas publier : les États et empires de la lune écrit dans les années 1640-1650 n’ont pas été publiés du vivant de leur auteur mais de façon posthume par les soins de Le Bret qui les avait expurgés, corrigés, arrangés.

   >Dans un contexte TRÈS différent Laclos, avant de connaître un immense succès publie les LD  avec seulement ses initiales sur la page de garde.I l joue aussi (comme DD dans JLF) sur le thème des lettres retrouvées et fait précéder son recueil de deux  textes qui le préfacent, l’un d’un éditeur supposé et du rédacteur supposé lui aussi  (rédacteur au sens où il a lu, corrigé, annoté les lettres, purement fictives, je le rappelle).


  - écrire mais publier tardivement : c’est le choix de Jacques des Barreaux qui a choisi de publier un recueil de ses poèmes choisis en 1670, à plus de soixante-dix ans, quelques années avant sa mort.
- c’est ce qui fit d’Assoucy qui écrivit ses Aventures alors qu’il était fort âgé et qu'il les publia l’année même de sa mort.

2- Cacher la virulence du propos :

a- le propos polémique peut parfois rester ponctuel, isolé : c’est la tactique de d’Assoucy : cet éloge paradoxal du voleur est un cas particulier dans une œuvre qui rapporte les déconvenues picaresques du héros.

b- corriger une affirmation trop explosive,  pour la rendre plus anodine, ou pour en rendre le sens réel plus incertain : ainsi procède Jacques des Barreaux qui écrit :
Avoir l’esprit purgé de erreurs populaires


 mais ajoute aussitôt avec une certaine hypocrisie :

Porter tout le respect que l’on doit aux mystères


 ou encore


N’avoir aucun remords / vivre moralement

c- par le moyen de l’humour : les textes de Cyrano  et de d’Assoucy ne prennent pas la forme d’un essai, d’un dialogue philosophique. Ils se présentent comme des récits comiques, voire burlesques, des textes qu’ils ne faut pas prendre au sérieux,  des œuvres divertissantes, que le XVIIème siècle considérait comme dépourvues de noblesse.

d- pour mieux brouiller les pistes, faire tenir par un adversaire du héros un discours que l’auteur ne réprouve pas tout à fait : dans l’extrait des ÉTATS DE LA LUNE, les prêtres, ennemis du héros (duquel on ne peut s’empêcher de rapprocher Cyrano, puisqu’il s’exprime à la première personne) en viennent à distinguer Dieu et Nature, ce qui finalement correspond à la thèse de notre auteur qui pourrait bien se passer de Dieu.....  Pareillement,  c’est au voleur qui l’a détroussé, qui le ridiculise en le présentant comme un pilleur d’ouvrages que D’Assoucy fait tenir un discours polémique, qu’il partage au moins en partie.

e- par la suggestion : c’est au lecteur de dégager toutes les implications. Il se crée ainsi une connivence entre l’auteur et le lecteur. Seuls les esprits les plus attentifs, les plus réfléchis parviendront à comprendre véritablement le texte. Dans la perspective de Laclos, il faut comprendre combien Valmont dans sa lettre “blasphèmant” envers Tourvel dit involontairement sa fascination pour elle.

3-Les formes

   Les choix formels des auteurs sont influencés par deux causes :

*1* la nécessité de se protéger de l’accusation d’hérétisme (hérésie), et

*2* celle de développer des formes d’expression qui  ne doivent rien aux modèles de l’Université, de l’Ecole, de la pensée traditionnelle jugée servile et stérile. A l’instar de Théophile de Viau, ils revendiquent aussi une certaine liberté et innovation formelle («Elégie à une dame»).
 
a- Formes très différentes

- Ce ne sont pas les formes traditionnelles de la démonstration : pas de dissertation,  exercice d’école qui rappelle l’empire de la raison raisonnante, de la ratiocination que justement les libertins récusent. Montaigne a sans doute joué un très grand rôle dans la formation de nos libertins, amateurs de libertés formelles.

- un sonnet,  fait plutôt rare.
 
- des romans, Le États et empires du soleil, Les aventures burlesques de M. d'Assoucy, [le Roman comique de Francion (annexe? Nous n'aurons pas le temps de le voir). Ce sont tous des textes qui semblent  autobiographiques  : rédigés à la première personne, mettant en scène un personnage  qui doit beaucoup à son auteur et qui porte parfois même son nom. [L’Histoire comique de Francion est écrit à la troisième personne, mais  dans une  très longue partie du roman, le héros éponyme raconte son passé, ses aventures à un inconnu qu’il a rencontré à l’auberge.]

Nous avons aussi affaire  à des récits de voyage,  en France et en Italie (D’Assoucy), ou à un voyage spatial.

Dans ce cadre narratif s’insèrent des passages plus  argumentatifs, sous forme de discours : dénégation de l’humanité du bipède (Cyrano), apologie-réquisitoire dans le cas de d’Assoucy.

  Nous lisons également un extrait de roman épistolaire : ils seront nombreux  au XVIIIéme et en particulier dans le libertinage. Il faut songer à l’incroyable succès de CLARISSE HARLOWE 1748 de Richardson : nous aurons une mode de ce type de romans (une centaine) avec des réussites comme  Les Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R*** (1732) (Crébillon).

b- Des formes hybrides

Un sonnet mais éloigné des sujets et des caractéristiques traditionnelles du sonnet.

Un récit de voyage qui est aussi une "expérience " scientifique (Cyrano).

Des textes qui rappellent parfois les caractéristiques de la fable ou du conte : le texte de d’Assoucy comprend deux évocations très imagées, une première allégorie rapide du monde  vu comme une forêt, et l’image du plumage, qui résume elle aussi le fonctionnement de la société.
HORS DE NOTRE CORPUS MAIS TEXTE D’UN PASSSEUR entre 17è & 18ème, Fontenelle on voit avec LA DENT D’OR l’importance de l’anecdote qui sert d’exemple parfait.


c- Textes à double tranchant, animés par cette tension :

-dans le deuxième extrait des États et empires de la lune, Cyrano fait tenir aux prêtres dont il dénonce la violence et la prétention, un discours remettant en cause, comme il le fait ailleurs,  la place de l’homme dans l’univers. Héritage copernicien incontestable.

Le voleur qui ridiculise d’Assoucy soutient à la fois une thèse paradoxale et une critique de la société assez convaincante.

d- Textes  palimpsestes, qui multiplient  les niveaux de lecture :

- lecture scientifique, cosmologique, morale, religieuse, mythologique (Cyrano est un nouvel Icare, un homme oiseau), philosophique (avec la référence implicite à la définition de l’homme par Socrate, comme un oiseau sans plumes et qui a une âme).

- lecture morale (le vol est justifié), sociale (tout le monde vole), philosophique (avec les allusions à Hobbes).

-analyse psychique très fine chez Laclos : pourquoi écrire à Tourvel en passant par la présence d’Émilie et la lecture de Merteuil, pourquoi écrire (voir le cours) ? Magnifique analyse qui ne critique pas le libertinage de l’extérieur mais montre ses insurmontables contradictions.


    Ce sont des textes qui donnent du plaisir, parce qu’ils mêlent les tons, les  registres, les réflexions sérieuses voire graves s’énonçant de façon étonnante ou paradoxale, et  qui laissent un part importante à la liberté du lecteur, à ses capacités d’interprétation, qui supposent un effort herméneutique, et où l’auteur n’échappe pas à l’humour corrosif dont il use envers les autres. Ce sont des textes  stimulants qui invitent à la réflexion,  au doute créateur, et à l’exploration du monde.



ATTENTION : POUR UNE QUESTION VICIEUSE COMME CELLE-CI : QUEL GRAND PENSEUR A CHERCHÉ À RÉPONDRE ET À CONVAINCRE DES LIBERTINS ?

 => répondez Blaise Pascal dans ce qu’on nomme improprement LES PENSÉES, œuvre inachevée et fragmentaire qui devait s’appeler APOLOGIE DE LA LA RELIGION CHRÉTIENNE : UN FRAGMENT CÉLÈBRE intitulé INFINI-RIEN mais connu sous le nom de PARI de Pascal tente en effet de convaincre ses amis Méré et Damien Mitton de parier ( avec un calcul de probabilités) sur l’existence de Dieu dont on ne peut avoir aucune preuve .


••••••••••••••••••••••••••••••••

ANNEXE À DES BARREAUX : ce sonnet de VAUQUELIN DES YVETEAUX (POÈTE LIBERTIN) dont des Barreaux s'est visiblement inspiré.

Avoir peu de parents, moins de train(1) que de rente,
Et chercher en tout temps l'honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l'âme de procès (2) et de vices exempte ;

À rien d'ambitieux ne mettre son attente,
Voir ceux de sa maison en quelque autorité,
Mais sans besoin d'appui garder sa liberté,
De peur de s'engager à rien qui mécontente ;

Les jardins, les tableaux, la musique, les vers,
Une table fort libre et de peu de couverts,
Avoir bien plus d'amour pour soi que pour sa dame,

Être estimé du Prince, et le voir rarement,
Beaucoup d'honneur sans peine et peu d'enfants sans femme,
Font attendre à Paris la mort fort doucement.


(1)TRAIN DE MAISON, DE VIE.
(2)CONFLITS, AGITATIONS.



Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 11 avril 2009 6 11 /04 /2009 04:35
( ce cours doit beaucoup à une étude célèbre de Jean Starobinski)

INTRODUCTION

  JJR A DÉJÀ PUBLIÉ DES ŒUVRES MAJEURES : les deux DISCOURS, la NH, ÉMILE, LE CONTRAT SOCIAL : en décembre 61, il se croit condamné à mourir pour un problème d’urètre. En outre les soucis se multiplient à cause de la publication d’Émile. Son éditeur Rey le pousse à rédiger l’histoire de sa vie en vue d’une édition complète de ses œuvres. Il commence alors à raconter sa vie. En 1765 Voltaire révèle que JJ a abandonné ses enfants. R va alors accélérer une rédaction de 12 livres qui s’achèvera en 1769 et qui a commencé en 1764. Mais c’est une œuvre posthume car on ne la publia qu’en 1782 pour les 6 premiers livres et 1789 pour les six derniers. 

Notre extrait appartient au livre III. Moment des voyages, des apprentissages avec des allées et venues autour de Mme de Warrens (maman, disait JJ). L’adolescent n’a pas connu sa mère et a été abandonné par son père.

 Le texte à commenter se situe en 1729 : JJ a donc 17 ans.

LECTURE

[MOUVEMENT DU TEXTE : il sera traité dans l’explication]

ENJEU DE LA LECTURE : voir comment une anecdote  autobiographique  prend une dimension littéraire et politique. QUELLES SONT LES RICHESSES DE CE PETIT ROMAN?


LECTURE ANALYTIQUE : vous en donnez le plan.

                              •**************************************************************************

Partons d’un mot employé par R lui-même:

1/UN PETIT ROMAN


 a) une “aventure” unique de quelques jours, limitée mais parfaitement composée autour d’un premier motif celui de la distance et la tentative de son abolition  :

-un serviteur jeune admire et désire la belle jeune fille de la Maison: il cherche vainement à s'en faire remarquer (12): faisant tout pour être proche, il est encore loin.

-une première fois modestement 12+13+14, puis une autre, le serviteur cesse d'être invisible. Tout le monde le célèbre (=>34): la distance est (presque) abolie.

-las! sa maladresse le condamne=>39;il recrée lui-même la distance.

-c'est en vain qu'il cherchera l'occasion de vaincre une autre fois (fin du texte, hors extrait). La distance s’est aggravée.

_______  b) si c'est un petit roman c'est à la fois un sorte de roman courtois*, sentimental [façon XVIIème siècle, à la manière de Mme de Scudéry, LA CLÉLIE]  & picaresque* [ sans doute venu de Lesage / Gil Blas que JJR cite au livre III]:

  ___ b1-la dimension picaresque (bien savoir expliquer le mot picaresque)

 • deux mondes hétérogènes que tout sépare :

-un garçon étranger à la famille, venu du peuple, modeste serviteur, capable de petites transgressions ;

-un milieu aristocratique du Piémont avec des armes, un château, de nombreux laquais.

-des invités qui deviennent, un temps, un public.


un schéma narratif connu :

-le héros  inférieur socialement cherche à montrer son talent et réussit comme un vrai chevalier deux prouesses qui touchent la Dame.

-il a en la personne du frère un adjuvant qui se transforme en opposant involontaire. Mais auparavant le comte Gouvon lui a permis de s'affirmer publiquement. Citez.

 
-sans rien dire à la Dame il lui a parlé indirectement : une conversation galante a eu lieu.

-le picaro ne garde pas longtemps l'avantage : il retombe vite à son niveau et perd tout son avantage. D'autres "exploits" l'attendent dans le livre III.

_____   b2-la dimension sentimentale : roman de la distance,  le roman est surtout celui de la parole et du regard : avant d’en venir à la parole, l'expression du corps est capitale.

le rôle du regard ( ce qui permet d’abolir les distances) est souverainement mis en scène : une comédie en 5 actes.

-citez quelques mots du lexique : oeil, regard etc.

-les étapes sont structurées par l'évocation des jeux de regards:

   (1) hors de notre extrait on observe que JJ a osé transgressé un tabou : il a regardé le beau corps de la jeune fille.

    (2)  ensuite il cherche à ne pas être confondu avec les laquais et à se faire remarquer :
Citez :
-hâte à la servir
-vis-à-vis ; il cherche dans ses yeux
-il épiait.

=>Échec : il n'existe pas pour elle, L11/12 .Il ne peut exister que si elle le regarde.

   (3) le hasard le favorise : il répond au frère et elle jette un regard sur lui. Brièveté et force du verbe jeter : mais enfin il est vu.

        *au moment de la prouesse :

  -Gouvon 21 surprend une faute du serviteur mais un signe de grandeur du jeune homme (21/22)

  -son triomphe est double : on le regarde, il est le point de convergence de tous et surtout la jeune femme le regarde à nouveau et ordonne du regard que son grand-père salue le héros.

      (4)    la catastrophe :

-elle lève les yeux ;au comble de l’union symbolique (trop intense), il commet sa maladresse;

-le rougissement des yeux de la jeune fille est un aveu et une condamnation.

       (5) l'épilogue: on ne veut plus le voir.

•le rôle de la parole est structurant également: largement indirecte puis trop rudement directe.

           *au départ il ne peut parler et il s'interdit de parler comme les grossiers laquais. Sa solitude est donc double.

           *en deux temps, il prend la parole et c'est par elle qu'il devient un héros :

-il devient l'égal du frère !

-il se hisse au-dessus des nobles avec l'explication de la devise. Sa parole fait taire l’assemblée. Il parle indirectement à la jeune fille : la devise évoque  l'amour et il s'impose en la déchiffrant. Tel qui frappe ne tue pas. Il a parlé sans rien lui dire à Mlle de Breil.L’amour frappe mais ne tue pas..Il lui a parlé d'amour...


             *le grand père le salue et toute la maison fait chorus dans la louange

           *mais au moment où  mots et corps s’associent enfin , la parole le perd : alors que la jeune fille lui parle enfin, il se trouble et le frère le condamne involontairement. 37/38. Il n’est plus maître de lui et des mots.

            *la parole est perdue : on ne s'adresse plus à lui ou on lui fait des reproches...


=>en réalité, on l'a compris il s'agit d'une parodie de roman sentimental et picaresque. L’écrivain R se plaît à écrire son passé dans un cadre littéraire connu dont il joue habilement.

SONDANT SA MÉMOIRE, le romancier déjà célèbre pour sa NH, se plaît donc à composer  avec nostalgie,  humour et auto-ironie un épisode romanesque en miniature sur lequel il ne reviendra plus mais qui pourtant tient un rôle  majeur par

II-SA DIMENSION AUTOBIOGRAPHIQUE ÉMINENTE: il y a bien des aspects de discours dans ce récit romanesque. R ne raconte pas seulement. Il parle de lui, en profondeur, donne des éclairages précieux.

_______  a) la conclusion du récit sert de bilan et de prolepse* :


au plan des amours (assez nombreuses - ici, il est question de  Mme Basile, épouse de commerçant turinois qui employa JJ comme vague secrétaire : il y eut une idylle platonique entre eux et R raconta deux fois la fameuse scène du miroir)) qu'il évoquera ensuite, on peut s'attendre à une convergence : les fins sont malheureuses. Citez quelques maîtresses de JJ (Mme de Warrens (tellement évoquée dans LES CONFESSIONS (il l’appelle maman), puis dans les RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE..), Sophie d’HOUDETOT (qu’il connaissait depuis longtemps mais qui survint un beau jour au cours de la rédaction de la NH en 1757 et l’aima un peu sans jamais quitter son amant Saint-Lambert: les amis philosophes se moquèrent publiquement de cette aventure...Ce fut le grand amour de JJ: ils ne se connurent pas sexuellement.)

[On risque de vous "embêter" avec THÉRÈSE LEVASSEUR , la mère des enfants de R, sa compagne jusqu’à sa mort, ni sa femme, ni sa maîtresse, ni sa servante, ni sa fille, mais  tout cela à la fois...Il lui fut attaché mais n’en fut jamais amoureux.]

•Il donne aussi le portrait archétypal des femmes qu’il préfère : (blondes, douces).

•En outre, quand il évoquera dans la suite des CONFESSIONS, le moment de la rédaction de la NH, il dira que Julie doit un peu à Mlle de Breil...

L’autobiographe dégage  ainsi des logiques de son destin.Un type de femme, un type de fin d'amours...


_______ b) R va plus loin dans un tel texte. Il se découvre à notre analyse avec une réelle profondeur: que dit cette petite scène?

   -il y a chez lui un réel plaisir à servir, des tendances au masochisme et au fétichisme (l’assiette, possibilité de communiquer avec l'aimée  via un objet; ce qu’il ne fera pas avec le gant à la fin);

   -en même temps la transgression est toujours tentante: ainsi le sourire inadmissible de la ligne 21/22;

  -il y a aussi chez celui qu’on fait passer dans toute l'Europe pour un misanthrope et un ermite une volonté tenace d'être reconnu, admiré, d’être le centre de toutes les attentions.

  -enfin il a ce qu'on appelle des "conduites d'échec" : il sabote de lui-même un rapprochement dans une sorte de masochisme qui le remet à sa place..On découvre en lui un désir d'exhibition et de punition...(cf la fessée célèbre dans les CONFESSIONS avec Mlle Lambercier, LIVRE 1.) En outre dans sa vie et dans sa pensée le regard chez R est bien décisif.

[utile?

-si nous extrapolons nous découvrons un schéma ternaire qui aura bien des reformulations dans les CONFESSIONS : R dit souvent dans ces récits :1-on me provoque 2-je réponds 3-bien des malheurs en découlent... C’est ainsi qu’il présentera plus loin dans les CONFESSIONS son entrée dans la carrière littéraire. En allant rendre visite à DD prisonnier à Vincennes, R tombe par hasard sur un article qui parle du sujet de concours de Dijon ; DD l’encourage:R publie alors son premier discours SUR LES SCIENCES ET LES ARTS et toute sa vie en sera bouleversée et traversée de malheurs....Son succès fixe une image de lui qui le suivra toujours.


______  c) enfin ce texte a la plus haute importance au plan de l'analyse politique : quand il rédige ce souvenir, R a déja publié les deux discours et le CS. Nous touchons à la racine d'un sentiment qui prendra donc une forme théorique plus tard.

 En effet quelle scène politique lisons-nous? Une scène qui se fonde sur la présence du mot PLACE  et de  ses dérivés ( L4, puis replace 33).

  Une scène où un manant  cherche à se distinguer des hommes du peuple ( méfiance permanente de JJR à l'égard des laquais 1/2) mais qui donne une incroyable leçon à des aristocrates:

  -il en bat certains et il égale un autre. Précisez les lignes et relisez-les si vous avez le temps.

  -il est capable de dire le sens de la devise  écrite en vieux français avec une humilité insultante finalement pour les aristocrates (citez les modulations (je ne croyais pas 22; ne me paraissait pas dire 24)[férir n’a pas conservé de forme grammaticale sauf dans l’expression sans coup férir] .

  -voilà des aristocrates incapables de connaître leurs racines, du moins les racines de leur voisin ou hôte ; voilà un roturier capable de dire l'origine des devises qui affirment leur pouvoir ; en les égalant ( Gouvon) ou les dominant (les invités), il dit clairement qu'il les vaut bien et que son mérite vaut un meilleur sort.

   Ainsi d’un côté nous avons des aristocrates avec le maître d’hôtel, l’épée au côté (c'est bien une espèce de dérision : preuve que les nobles ne se battent plus) et une devise qui devient opaque avec les siècles ; de l’autre côté un  héros roturier qui agit et s’élève au-dessus des autres qui l’ignorent (citez le polyptote dédaigneuse daigna 28[*Un polyptote est une figure de répétition qui consiste à reprendre un terme en lui faisant subir des variations morphologiques de nombre, de personne, de mode, de voix ou de temps.]). On comprend avec cette anecdote et avec d’autres dans les CONFESSIONS qu’il soit  devenu un écrivain, et un grand penseur politique, théoricien du pouvoir du peuple.

-un dernier point qui relève du psychisme de JJR: on a vu qu’il sabote une situation qui lui était favorable; on note aussi que le “révolutionnaire “JJ a besoin de l’autorisation de Gouvon, de l’ordre ancien pour installer son triomphe: l’émancipation de R n’est jamais brutale et semble excessivement respectueuse.

..

cl : page d’une extrême densité  où le narrateur âgé prend plaisir à se raconter sous une forme nostalgique et ironique ( distanciation imposée par la dimension romanesque), où il trace  le paradigme  de ses amours,  donne un élément de  la genèse de la NH et du CS. Texte où il confie des éléments psychiques sans équivalents avant  lui (sinon Montaigne): avec JJR l'autobiographie a franchi un cap majeur .


Pour questions :

________Grands "autobiographes" avant lui :

*saint Augustin auquel il emprunte le titre, LES CONFESSIONS;

*JÉROME CARDAN  au 16ème qui suivit un ordre thématique : mon enfance, mes maladies, mes amitiés etc..

*Montaigne : mais il ne s'agit pas d'une autobiographie au sens strict.

__________après lui :(je laisse de côté les autobiographies romancées)

*des MÉMOIRES (mélange d'histoire personnelle et d'Histoire tout court): Chateaubriand , MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

*au 19ème : Michelet, G. Sand etc..

*au 20ème :Gide, Leiris, Sartre, Sarraute etc.


Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 27 mars 2009 5 27 /03 /2009 08:00
[
Aurai-je le temps de parler de l'influence de la Franc-maçonnerie?NON.


D'autre part j'ai passé sous silence un penseur capital de la fin du siècle, Condorcet ( à bien évoquer comme Réformateur de l'école sous la révolution) et délaissé quelques philosophes plus ou moins matérialistes. Mais on ne vous en demande pas tant....
]





RÉSUMÉ DE CE QUI SUIT : SACHEZ L'ESSENTIEL ET APRÈS IMPROVISEZ AVEC CE QUE VOUS AUREZ LU UNE OU ??? FOIS.

DITES à un moment ou à un autre que le grand combat fut finalement entre spiritualistes (déistes) et matérialistes.

1)UN ACCORD ENTRE TOUS : CONTRE L'AUTORITÉ DES INSTITUTIONS RELIGIEUSES.Facile.Appuyez-vous sur Voltaire et JLF.

2) LE CHOIX DOMINANT AU XVIIIÈ (dans l'élite et chez les penseurs) : le déisme

-façon Voltaire ( ses valeurs: cf la prière à Dieu)

-façon Rousseau : religion de la conscience, instinct divin dit-il.

3)L'OPTION RADICALE :matérialisme, athéisme, fatalisme mais en fait déterminisme ( par la connaissance on peut corriger les causes négatives)

-l'étonnant curé Meslier.

-DD

-D'holbach.

4)UNE QUESTION QUI DEMEURE : POLITIQUE ET RELIGION.

-une société peut-elle vivre sans lien? Pas forcément religieux.Qu'est-ce qui fait nous dans une société ?

-solution de JJR dans le CONTRAT SOCIAL. Avec le risque que manifeta la Révolution jacobine à partir de 1792.

-solution éthocratique façon d'Holbach.

=>En tout cas le legs des Lumières qu'il faut bien comprendre a eu lieu au début du XXème siècle avec la reconnaissance de la laïcité, la version française étant unique, minoritaire et toujours menacée.



  LES LUMIÈRES ET LA QUESTION DE DIEU

Au XVIII ce qu'on appelle l'orthodoxie se désagrège ET ELLE N'A PAS DE DÉFENSEURS DE LA TAILLE DE BOSSUET OU PASCAL. L'expérience religieuse a changé. Profondément et parfois radicalement.


1/UN POINT QUI FAIT PRESQUE L'UNANIMITÉ :le rejet des institutions et des intermédiaires.

  =>avec le souvenir lointain des guerres de religion (fin 16ème siècle), celui des guerres interminables entre doctrines  (protestantisme, jésuitisme, jansénisme), face aux  répressions faites au nom du Pape, des évêques comme des rois de droit divin, inspirées en principe de la vertu de CHARITÉ, deux éléments rassemblent les Lumières::


le refus de la théologie dogmatique :posons que de plus en plus ce ne sont plus les philosophes qui doivent rendre raison aux Théologiens* mais l'inverse. Radicale différence entre un Pascal qui au XVIIème humilie la Raison au nom des Miracles et les Lumières qui usent de Raison contre les miracles qu'ils demandent à examiner de près.



le refus de l'autorité des médiateurs religieux (prêtres, évêques etc):
Les penseurs voient bien l'empire politique de l'Église et c'est ce qui met en action un Voltaire. L'Église prétend dire le juste, le droit. Il n'y a pas pour les Lumières de RAISON d'Église comme on parle de raison d'État. JJR, calviniste d'origine et malgré un passage dans le catholicisme, ne supportra jamais les intermédiares et l'institution d'une Église toute-puissante: il y voit tyrannie des  consciences et perversions des esprits. Il n'y a pas plus grand adversaire des dogmes que R (même s'il respecte les Évangiles).


Plus concrètement JLF dresse un tableau édifiant des moines comme des abbés. Pensez à Hudson et à la corruption de certains curés. Pensez à la RELIGIEUSE  du même DD. Songez aussi à la critique que dresse Polly Baker de la trahison que font les hommes du message religieux : les croyants osent parler à la place de Dieu. En même temps les Lumières regardent de près les sources de la croyance : un Meslier dont nous reparlerons, un Voltaire comme un d'Holbach connaissent parfaitement la Bible et ses contradictions qu'ils se plaisent à moquer auprès de chrétiens qui ne l'ont pas aussi bien lue (le baptème exigé par  l'Ingénu est un exemple amusant). L'anticléricalisme de cette époque est évident. Rappelez la détestation des jésuites chez Voltaire et la dénonciation de leur empire dans l'INGÉNU ( père de la Chaise, TOUT-À-TOUS, le valet Valbled etc...)


En réalité nombreux sont les Lumières qui voient derrière la religion la tentation d'un État théocratique qu'ils accusent de tous les maux.

Au XVIIIè dans l'élite (le peuple n'est pas touché par les Lumières), la religion demeurera mais elle sera plus une expérience individuelle que la preuve d'une obéissance à une autorité. Le Dieu au XVIIIè quand on y croit devient personnel (presque privé) et JJR aura une influence considérable dans ce sens.



2/UN CHOIX RELIGIEUX DOMINANT PARMI LES LUMIÈRES DE L'EUROPE :le déisme que résume à lui seul V (voir cours sur la prière à Dieu+ annexe en bas ): il est un choix et ,en même temps, une  solution moyenne entre orthodoxie et athéisme radical.

  Ce fut le cas de l'Anglais  Locke qui
, défenseur d'un rationalisme religieux crut foi et raison complémentaires. Ce  sera  aussi le choix du jeune DD et de l'Écossais Hume, sceptique qui  va dans le sens de la tolérance.

-le déisme défend la lumière naturelle de la conscience et de la raison contre la lumière
de la Révélation, de Jésus Christ;

-le déiste veut la fin de la folie meurtrière des religions et seule la raison leur semble un garde-fou.

-il s'attaque aux superstitions, aux falsifications des textes sacrés, aux miracles, aux enthousisates délirants: toute église constituée est pour lui une  mystification.

-le déiste considère que le besoin de Dieu est humain, éternel, universel et que les religions l'ont dénaturé partout.

-il prône l'idée d'un dieu des hommes. Un dieu, une idée de Dieu qui rapproche au lieu de diviser.

( dans une certaine tendance, le déiste peut prêcher pour une tolérance envers les religions en souhaitant  qu'elles se multiplient le plus possible).

[∆ attention! ENTRE NOUS! V, toujours contradictoire, souvent courageux peut parfois comme dans le nègre de Surinam critiquer le lien religion/économie/colonialisme mais  souvent hypocrite, peut à la fois attaquer les institutions religieuses et en créer une petite église dans son château de Ferney : la religion sert à calmer les pauvres, pense ce cynique...]

un penseur à part comme toujours : JJR. Le déiste (qui se dit chrétien) sans doute qui aura été le moins entendu mais aussi le plus représentatif du siècle .

Dans un texte fameux, inscrit dans ÉMILE (CONDAMNÉ DANS SA VILLE PAR LES PASTEURS CALVINISTES!) et appelé LA PROFESSION DE FOI  DU VICAIRE SAVOYARD, on voit que le Dieu de R est un Dieu qui parle à la conscience, qui est sensible EN TOUT ET QU'ON NE SAURAIT ACCUSER DU MAL. LA CONSCIENCE conçoit un ordre dans le monde, une harmonie, un désir de bonté, une SUPRÊME INTELLIGENCE, ce ne peut être que l'effet d'un dieu incompréhensible MAIS dont on doit reconnaître la Volonté  bonne inscrite dans toute LA NATURE  et la capacité de Providence (grande querelle avec V sur le désastre de Lisbonne). Pour JJR, de toute façon le monde a été fait pour l'homme : on devine sa détestation de la position  de DD qui conçoit l'homme (une machine) et le monde comme transitoires...

Son  dieu est  fondamentalement moral et le Mal dans le monde R a tendance à le rapporter aux hommes, à leur société plus qu'à Dieu, évidemment..Retenez que V. qui ne pardonnait rien à R dit un jour qu'il lui pardonnait tout pour avoir écrit le VICAIRE SAVOYARD...

On voit qu'il y a presque autant de déistes que de déismes mais dans l'ensemble le siècle DOMINÉ par le déisme est  surtout agité par un combat millénaire qui prend une forme nouvelle : le grand clivage est comme toujours entre spiritualistes et matérialistes et au XVIIIè nous voyons apparaître un mouvement plus radical :

III-L'ATHÉISME MILITANT (j'ai laissé de côté La Mettrie, Helvétius, Morelly)


un cas sidérant, trop peu connu : celui du curé J.Meslier (né en 1664 et mort en 1729), qui exerça son sacerdoce dans les Ardennes mais en même temps rédigea un brûlôt incroyable contre la religion, Dieu et fonda presque une politique matérialiste. Allez voir Wiki, lisez en diagonale son TESTAMENT, mais attention ce n'est pas un libertin au sens strict et sachez que Voltaire qui le publia trahit complètement sa pensée....Je colle ici le plan de son ouvrage :


*le testament de Meslier se divise en huit parties, dont chacune vise à prouver la vanité et la fausseté des religions, en voici le plan :

  1. Elles ne sont que des inventions humaines.
  2. La foi, croyance aveugle, est un principe d’erreurs, d’illusions et d’impostures.
  3. Fausseté des « prétendues visions et révélations divines ».
  4. « Vanité et fausseté des prétendues prophéties de l’Ancien Testament ».
  5. Erreurs de la doctrine et de la morale de la religion chrétienne.
  6. La religion chrétienne autorise les abus et la tyrannie des grands.
  7. Fausseté de la « prétendue existence des dieux ».
  8. Fausseté de l’idée de la spiritualité et de l’immortalité de l’âme.


Sans exagérer on doit bien admettre que ce texte écrit dans la solitude et avec peu de livres dans sa bibliothèque est le germe de tout l'athéisme du 18ème : on le lut, on le pilla souvent, sns rien dire. On le détourna comme Voltaire.


plus connus deux écrivains se dégagent comme matérialistes et athées:

  *DD : dites que son expression la plus audacieuse est dans son dialogue LE RÊVE DE D'ALEMBERT. Dites que vous avez lu avec moi la LETTRE À LANDOIS (dans vos archives).


>>>>>les patients iront lire l'interminable cours mis sur le site du lycée (intermède matérialiste 1); l'essentiel est dans le passage suivant : pressés,rendez-vous plus bas


•1• la Matière (la Nature) est Tout, elle ne dépend d’aucun Créateur, d’aucune transcendance : l’univers est totalement immanent. Pas de grand rouleau.. [ sauf à penser avec un immense anachronisme que la structure de la matière et celle de l’ADN écrivent infiniment le Tout…dans une auto-production infiniment développée. Le monde s’écrit alors dans un dépliement, un déploiement imprévisible et nécessaire].

- tout ce qui est, est NÉCESSAIRE ! cf J 357

-mouvement, sensibilité, vie sont des propriétés fondamentales de la matière. Matière et mouvement ou plutôt matière EST mouvement : unité fondamentale que DD doit aussi aux matérialistes antiques.

- la nature est éternelle, éternellement changeante à des rythmes infiniment complexes. Le Tout demeure quand tout change plus ou moins vite : JLF insistera beaucoup sur le changement, l’inconstance de tout(où? À vous). Au physique comme au moral comme on l’a deviné, puisqu’il n’y a pas de différence.

 

- elle est, en tout point et toute organisation, sensible (il en fait la démonstration dans LE RÊVE partie1), y compris l’apparemment inerte (la pierre). ” Pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou ne jouisse” ! (Rv). Clef de la pensée de DD.

- elle connaît une infinité d’organisations toutes singulières avec des intermédiaires (minéral, végétal, animal, homme) : “chaque ordre d’êtres a sa mécanique particulière”. Et chaque être a sa composition singulière.

- changeante, elle est donc en évolution permanente : il parle de l’évolution des animaux dans le RÊVE (et même de possible métamorphose de l’Homme) ; évolution par essais, échecs, sélection. On aurait grand tort mais il est tentant de parler d’anticipation de Darwin. En réalité DD pense surtout à Lucrèce.

- évolution certes mais jamais rupture : tout est lié dans la nature, rien ne se fait par saut (c’est une loi générale dit EP).

[Mais il sera impossible de tout connaître : le Tout existe mais on ne peut le connaître que par îlots. Et gare aux liaisons fausses, qui s’appelleront magie, superstition etc.]


- la matière n’a pas de causes finales comme de nombreux théologiens en prêtent à Dieu (et comme le pense le M parfois). Elle est cause efficiente, développements et diversifications nécessaires et infinis d’elle-même. Inutile de croire par anthropomorphisme que la Nature veut quelque chose. La Nature ne veut rien, l’homme, on le verra, lui prête une volonté pour croire à sa propre liberté (et à sa volonté) : illusion.

- elle est indépendante de la pensée et de l’esprit qui au contraire dépendent d’elle et en sont des parties, des développements. L’Idée n’est pas innée en l’homme, l’idée platonicienne est exclue : elle est le produit d’un cheminement qui commence par le corps. Et finit par lui comme on verra.




 >>>>>les pressés s'appuieront sur JLF et simplement certaines images (ayez votre livre quand vous avez un texte de la séquence PHILOSOPHE);

-MATÉRIALISME : Dans la nature tout se tient et tout s'enchaîne implacablement selon un système  infiniment complexe mais mécanique.

-la gourmette p 10;
-le parchemin: dès p 9 le capitaine disait; p 16; le grand rouleau p 24;
-ATHÉISME : passage capital p 134 en haut "LE CIEL QUI VEUT...il n'en sait peut-être rien lui-même". Thèse de Spinoza reprise fidèlement : Dieu ne peut avoir de Volonté ( ce serait le limiter) ; ce que Dd traduit ainsi : la matière commande tout dans son auto-développement infini. TOUTE CETTE HISTOIRE DE PARCHEMIN EST UNE IMAGE VOLONTAIREMENT FAUSSE : il n'y a pas de là-haut pour un matérialiste. La nature écrit le livre du monde (ce que confirmeront Darwin et les théoriciens de l'évolution). Personne ne tient la plume sinon la nature inscrite dans le Temps.

 
(dites bien aussi que J est contradictoire: il lui arrive de prier..):

  • moins connu mai encore plus offensif le baron D'Holbach, allemand d'originé , élevé par son oncle dont il hérite la grande richesse. Études solides en Hollande. Travailleur acharné : il lit tout et écrit beaucoup même sur la verrerie, la minéralogie. Il publie ses textes philosophiques sous pseudonyme. Son salon très fréquenté (Diderot, Raynal, Becaria, Sterne, Hume etc.) sera un lieu d'agitation des idées : on y fait des exposés, on y débat. On parle de coterie holbachique.

Son œuvre connaît trois temps :

  étape 1)une attaque virulente contre le christianisme (avec LE CHRISTIANISME DÉVOILÉ 1761 et sa THÉOLOGIE PORTATIVE 1767 ou encore LA CONTAGION SACRÉE en 68; D'H à ce stade lit de façon précise les ouvrages de la Bible et comme Voltaire mais pour un but autre , les contradictions des livre sacrés. En rationaliste il démolit tout, Dieu, Jésus, les mystères...Il montre ce qui pousse les hommes à croire : la peur de la mort, l'absence de réponse aux grandes questions philosophiques; il affirme le rôle poltique de la religion établie : elle sert les pouvoirs forts en interdisant la réflexion et en encourageant la soumission, la docilité du peuple. Elle entretient la culpabilté et donc  l'ascétisme, la négation du corps et du plaisir.

Plus grave à ses yeux : un monde avec Dieu c'est le manichéisme assuré donc l'intolérance, le fanatisme, la violence la guerre.I l complète à sa façon les critiques des déistes - qu'il va dépasser.

   étape  2) l'élaboration du matérialisme athée avec son grand Œuvre LE SYSTÈME DE LA NATURE 1770 auquel répondra Voltaire lui-même en proposant Dieu comme réponse .

Il n'y a rien en dehors de la nature. Tout est matière et D'H reprenant Spinoza à la lumière des travaux scientifiques de son temps montre que tout tend à perséverer dans son être dans un mouvement infini des formes ; il attache une grande importance au cerveau et refute après d'autres les idées innées.Vous voyez la proximité avec DD.

    étape   3) une réflexion sur une société eudémoniste* et utilitariste. Avec de longs livres LE SYSTÈME SOCIAL  de 1773 et un assez bref L'ÉTHOCRATIE ou le gouvernement fondé sur la morale 1776.

Ses livres vout tous dans le même sens : l'homme est fait pour le bonheur, le plaisir, la jouissance. Mais quelle société peut permettre une telle possibilité jamais rencontrée dans l'Histoire?

Il va tenter de montrer qu'une société mécanique ( d'H est fataliste ) soumise au désir de se conserver et au  plaisir  de chacun peut  vivre  sans sombrer dans la paresse et la débauche (vieille question depuis Bayle : des athées peuvent-ils être vertueux?). Comment? Avec l'aide de la raison (il est alors déterministe) elle aura comme moyen de correction  l'éducation, les contraintes, les lois. On le verra ainsi féroce partisan de la peine de mort.

Chez un penseur considéré comme radical et /ou fou par ses adversaires on constate qu'il conserve dans ses théories le Roi , que, par tolérance , il garde les prêtres qu'il veut marier mais interdirait les moines et moinesses, jugés inutiles car improductifs.I l était pour la reconnaissance du divorce.

Déistes ou athées ont tous essayé de résoudre un point qui reste essentiel aujourd'hui mais sous d'autres formes.

IV-POUVOIR & RELIGION : pouvoir sans religion?Religion au pouvoir(théocratie?)Religion du pouvoir, religion civile?

Voilà la question  que les Lumières ont légué à la démocratie : les solutions variant avec les auteurs.

Quelle société voulons-nous? La voulons-nous  avec ou sans Dieu?

•Vous voyez la solution américaine : le président jure sur la Bible, "God bless America", et en même temps des centaines de croyance pullulent en presque harmonie. Une société puritaine, spiritualiste et "matérialiste"(pas au sens philosophique).

•On ne sait ce qu'aurait choisi les déistes : sans doute un pouvoir lui aussi déiste sans contrôle papiste ou épiscopal.

•le plus profond penseur sur cette question (comme sur les autres) est JJR : il a ajouté tardivement le dernier chapitre de son CONTRAT SOCIAL, le chapitre VIII, de LA RELIGION CIVILE où il propose une solution qui ne soit pas une théocratie ni une République divisée entre les devoirs envers l'État et les devoirs envers la religion (admirateur de l'Évangile, il considère toutefois que le christianisme forme trop les hommes à la passivité , à l'attente de l'autre Monde pour les voir se battre pour leur Patrie): il veut une religion civile, qui fixe les devoirs et droits du citoyen.Le Souverain pourra expulser celui qui ne respecte pas cette profession de foi civile : non pas comme impie mais insociable ..."comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir". Les dogmes civils de R étant l'existence de Dieu puissant, intelligent, bienfaisant, prévoyant et pourvoyant, la vie à venir, le bonheur des justes , le châtiment des méchants, la sainteté du Contrat social et des Lois.

=>on connaît hélas ce qu'en fit la Révolution française avec son culte de l'ÊTRE SUPRêME et ses cérémonies ridicules débouchant sur ce R redoutait, l'intolérance. Condorcet fut celui qui comprit le tour dangereux de cette force contraigante de la religion civile sous les jacobins.

  Il reste que R avec Dieu (mais on peut penser le tout civil  sans lui) a pointé le plus délicat des problèmes pour une société : comment unir, comment faire un Tout qui ne soit pas agrégat d'individus égoïstes? Qu'est-ce qui peut faire lien civil?

• la question était aussi celle des athées : DD voulait absolument prouver que l'athéisme ne donnait pas une société anarchiste, vouée à la débauche mais qu'il y  avait une morale naturelle dont la liberté favoriserait le retour. D'Holbach l'a appelée ÉTHOCRATIE (pouvoir soumis à la morale) et tout en prônant liberté, plaisirs, voluptés, sans dicter l'égalité absolue, il veut un régime assez fort
(ON Y DÉCOUVRE  QU'IL N'EST PAS HOSTILE À LA PEINE DE MORT) soucieux du bonheur de tous .

••••EN TOUT CAS NOUS SOMMES LES HÉRITIERS D'UN CONCEPT QUI A PU DÉLIMITER UN DES GRANDS ACQUIS DES LUMIÈRES, celui si contesté encore de LAÏCITÉ.

Vous savez que dans les régimes dominés par une religion, la tentation est grande pour cette religion de dominer âme et corps, vie spirituelle et vie matérielle(cf Todorov p 58/59).Luther et le protestantisme ont commencé à créer une rupture.
Les Lumières, chacun à sa façon, ont préparé le terrain de la loi qui sépara sous la  IIIème République la séparation de l'église et de l'État.

La laïcité à la française défend (en principe) donc la liberté de conscience, la liberté de culte mais aussi la liberté d'incroyance et la liberté d'autonomie de l'État par rapport à n'importe quel culte.

cl: on voit que l'annonce de la MORT DE DIEU par Nietzsche avait été bien préparée...




ANNEXE : si on vous ennuie sur V et la PRIÈRE À DIEU FAITES ALLUSION À CE GRAND TEXTE DE VOLTAIRE.




SERMON DES CINQUANTE:




Cinquante personnes instruites, pieuses, et raisonnables, s’assemblent depuis un an tous les dimanches dans une ville peuplée et commerçante: elles font des prières, après lesquelles un membre de la société prononce un discours; ensuite on dîne, et après le repas on fait une collecte pour les pauvres. Chacun préside à son tour; c’est au président à faire la prière et à prononcer le sermon. Voici une de ces prières et un de ces sermons. 

Si les semences de ces paroles tombent dans une bonne terre, on ne doute pas qu’elles ne fructifient. 

Prière

Dieu de tous les globes et de tous les êtres, la seule prière qui puisse vous convenir est la soumission: car que demander à celui qui a tout ordonné, tout prévu, tout enchaîné, depuis l’origine des choses? Si pourtant il est permis de représenter ses besoins à un père, conservez dans nos coeurs cette soumission même, conservez-y votre religion pure; écartez de nous toute superstition: si l’on peut vous insulter par des sacrifices indignes, abolissez ces infâmes mystères; si l’on peut déshonorer la Divinité par des fables absurdes, périssent ces fables à jamais; si les jours du prince et du magistrat ne sont point comptés de toute éternité, prolongez la durée de leurs jours; conservez la pureté de nos moeurs, l’amitié que nos frères se portent, la bienveillance qu’ils ont pour tous les hommes, leur obéissance pour les lois, et leur sagesse dans la conduite privée; qu’ils vivent et qu’ils meurent en n’adorant qu’un seul Dieu, rémunérateur du bien, vengeur du mal, un Dieu qui n’a pu naître ni mourir, ni avoir des associés, mais qui a dans ce monde trop d’enfants rebelles. 

SERMON

Mes frères, la religion est la voix secrète de Dieu, qui parle à tous les hommes; elle doit tous les réunir, et non les diviser: donc toute religion qui n’appartient qu’à un peuple est fausse. La nôtre est dans son principe celle de l’univers entier, car nous adorons un Être suprême comme toutes les nations l’adorent, nous pratiquons la justice que toutes les nations enseignent, et nous rejetons tous ces mensonges que les peuples se reprochent les uns aux autres. Ainsi, d’accord avec eux dans le principe qui les concilie, nous différons d’eux dans les choses où ils se combattent. 

Il est impossible que le point dans lequel tous les hommes de tous les temps se réunissent ne soit l’unique centre de la vérité, et que les points dans lesquels ils diffèrent tous ne soient les étendards du mensonge. La religion doit être conforme à la morale, et universelle comme elle: ainsi toute religion dont les dogmes offensent la morale est certainement fausse. C’est sous ce double aspect de perversité et de fausseté que nous examinerons dans ce discours les livres des Hébreux et de ceux qui leur ont succédé. Voyons d’abord si ces livres sont conformes à la morale, ensuite nous verrons s’ils peuvent avoir quelque ombre de vraisemblance. Les deux premiers points seront pour l’Ancien Testament, et le troisième pour le Nouveau. 


Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 26 mars 2009 4 26 /03 /2009 05:00
                             Le philosophe
SITUATION

     Nous allons lire un extrait de l’Encyclopédie, vaste entreprise du XVIIIème siècle qui s’inscrit dans un engouement général pour les dictionnaires. L’âge des Lumières a été l’ère des dictionnaires. Leur croissance  à partir de 1750 est spectaculaire. Leur nombre est même si grand  qu’il faudrait un dictionnaire pour les recenser. pour ne donner qu’un exemple, entre 1745 et 1760 , il se publie 30 dictionnaires portatifs différents.

      Cet article a longtemps été attribué à Diderot, mais on l’a rendu à son véritable auteur, Dumarsais, qui s’est occupé des articles de grammaire dans l’Encyclopédie. Dumarsais lui-même ne fait  que reprendre un court traité anonyme intitulé Le philosophe, publié en 1743 avec quatre autres textes dans un recueil au titre évocateur de Nouvelles libertés de penser. Cette page a  connu au moins huit rééditions au XVIIIème siècle sous des formes plus ou moins modifiées et dans des contextes différents. Une de ces versions très tronquée, constitue l’article «Philosophe» de l’Encyclopédie.

Les intentions polémiques sont claires : il convient de définir avec rectitude le véritable esprit philosophique moderne, alors que l’on abuse de cette qualification et que les adversaires daubent à l’envi et font flèche de tout bois contre l’honnêteté morale et intellectuelle des rédacteurs du «grand œuvre». L’article «Philosophe» peut être considéré comme une réplique à la comédie de Palissot* Les philosophes qui ont présenté une  vue caricaturale et fausse des Encyclopédistes.

LECTURE

MOUVEMENT DU TEXTE : deux parties.1) Les qualités du philosophe & 2) ses vertus sociales : le § de transition étant situé aux lignes 19/21.



ENJEU DE LECTURE:voir ce qui fait l'originalité de la définition du philosophe.


LECTURE ANALYTIQUE  dont le plan sera


I- Un  article d’encyclopédie surprenant mais très didactique finalement:

[1- surprenant par sa longueur et 2- par son contenu;

3- article profondément didactique;

4-un modèle d’épidictique.]

II-QU’EST DONC LE PHILOSOPHE SELON DUMARSAIS ?

  [1-un être de raison

 2-un être profondément sociable

 3- un texte qui offre tout de même une vision plus polémique qu’il n’y semble.]
]


I- Un article d’encyclopédie quelque peu surprenant mais ptofondément didactique.

1-  étonnant par sa longueur et son contenu:

- très long par rapport à d’autres (et encore, il ne s’agit ici que d’un bref extrait : il en manque  le début et la fin, sans compter une partie intermédiaire)

  -sans qu’il y ait d'étymologie, d’historique (rappelez  qu’on commence souvent par les penseurs dits pré-socratiques comme Parménide, Empédocle, Démocrite), d’exemple précis: on ne relève aucun nom, ni de l’antiquité (pas même Socrate ou Platon), ni des périodes antérieures, ni du présent : il n’est guère informatif : qu’apprend-on en effet ? Peu de choses sur le fond.

- étonnant par sa présentation: long & morcelé en brefs paragraphes

2- par rapport à nos attentes modernes (nous souhaitons un compte rendu objectif de la situation d’une pratique ou d’un savoir à un moment donné) nous sommes surpris  encore :


sous une apparente objectivité (absence de marques de la personne, emploi du verbe être, présent qui semble de vérité générale), le but de l’article est plus prescriptif qu’informatif : il dit ce qui doit être plutôt que ce qui est et ou a été. Il semble décrire un philosophe unique qui aurait toujours existé, alors qu’il définit le philosophe du XVIIIème siècle, tel que le perçoivent les encyclopédistes.

3- un texte poutant éminemment  didactique:

         En effet  le texte se caractérise par sa volonté d’apprendre, de répandre au plus grand nombre un savoir accessible : “aux autres hommes” 1+9

Comment y parvient-il?

- avec  des  images ponctuelles et simples : celle de l’horloge (4), celle du marcheur précédé de son flambeau (11/12),  celle de la vérité maîtresse (13),[ ou l’analogie littéraire tout de même rare avec  Chrémes (36)], ou la comparaison avec la divinité (raison= grâce 7). Comme ces images sont parfois audacieuses et piquantes pour l’esprit, paradoxales comme celle de l’horloge qui se remonte d’elle-même, à la  fois objet et sujet, l’auteur  les accompagne de la précaution oratoire pour ainsi dire (l.4).

- d’où les répétitions insistantes de mots importants :  le mot philosophe (13 fois, 12 au singulier tout d’abord qui  est scandé sans cesse tout au long du texte) ; les mots raison, esprit, probité;

- les antithèses démonstratives : à relever (les hommes /le philosophe  avec le parallélisme de la ligne 8, l’antithèse philosophe/mauvais philosophe ), l’opposition ténèbre /flambeau);

[-il réunit § très séparés et  mots de liaison: les mots de liaison très marqués qui expriment la conséquence :donc ( l. 19), ainsi(l.4, 24, 27) ou l’opposition (au lieu que, au contraire 2, mais 20)

 Mais ces mots  sont  peu nombreux ; l’auteur leur préfère l’asyndète (absence de mots de liaisons là où on en attendrait) qui crée un style coupé,  dépouillé.

 => d’où la progression : il fait plus, il porte plus loin et la transition qui ménage une progression : l. 20]


 
4- enfin ce  
ce texte est éminemment épidictique ou laudatif : le texte tourne à la célébration du  philosophe :


- les termes valorisants : il est le seul à réfléchir, à maîtriser ses passions 9, à se défier de l’imagination  13;

[ déjà vu
    - les comparaisons très accentuées  avec
les autres hommes
la plupart des grands 32
les philosophes ordinaires ]

-L’emploi du singulier pour désigner le philosophe  à lui seul le distingue des autres, ramenés au lot commun et trivial par le pluriel. Lui seul se distingue quand les autres se ressemblent
          
- les expressions sans ambiguïté : c’est une grande perfection du philosophe 17;

- l’impossibilité qu'a le philosophe de se tromper : § 3

[- le style est au service de l’éloge : gradation dans l’accumulation (l.15-16-17 et 38-39), &  prétérition finale : il serait inutile de remarquer 39 mais l’auteur de l’article le fait remarquer tout de même.]

Même une phrase commençant comme l’énoncé d’un défaut («Le philosophe est jaloux») finit par un renversement plaisant en éloge : «jaloux de tout ce qui s’appelle honneur et probité.»

Il convient alors de répondre à une question qui occupera la fin de notre étude :



II- Qu’est-ce alors qu’un philosophe, selon Dumarsais ? 


 1- Une vision attendue après Descartes, Spinoza etc : nous sommes loin des limites imposées par Pascal* à la Raison. C'est la confiance du 18ème, héritée des grands penseurs et travaux du 17è.


a- un homme dirigé par la seule raison et voué à la connaissance  : on retrouve Fontenelle.


- rappelez  vite fait quelques occurrences du mot raison : L 7+25 etc


 - Dumarsais reprend l’ancienne dichotomie entre raison et passion qu’on trouvait déjà chez les moralistes (l 9) et chez les grands prédécesseurs (Descartes (LES PASSIONS DE L'ÂME), Spinoza). Il évite les pièges que dénonçait Pascal (l'emprise de l'imagination et des sens);


         - il est son premier objet d’étude : sa faculté s’exerce d’abord sur lui-même : c’est l’objet du premier paragraphe.

        - il réfléchit  (l.10): il a un usage clairvoyant de l'esprit:

       - il cherche la vérité mais retient son jugement au moment opportun 18: dans sa capacité de doute provisoired il faut voir la sagesse  de celui qui sait reconnaître ses limites. 


       -il tend à la justesse 19. L’image de l’horloge (4) signifie constance, rigueur, précision.

         -un verbe s’impose deux fois : il démêle, il met de l’ordre en tout par le jugement.



    b- l’homme  voué à la connaissance : nous sommes dans la raison en action.

 


-il observe:19


- et  surtout  il est celui qui remonte aux causes des phénomènes et l'on retrouve DD:  causes lignes 1+2+3

 

-JLF dirait qu’il échappe et permet d’échapper au déterminisme. À vous. Chez Dum' il s'agit au début du philosophe qui se pense, se connaît et élimine (l5/6) ce qui le détournerait de la vérité . Mais ce souci vaudra aussi pour la connaissance des mécanismes de la société. Nous touchons au point suivant.


2- une vision encore plus  représentative des Lumières.Un être profondément social,  ne se contentant pas de la théorie seulement (le mot esprit de la transition) mais de la pratique et de son inscription et de son rôle dans la société. Prouvons-le.


a- il est un être volontaire:(répétition du verbe vouloir 28). Si la raison dirige le philosophe, il n’est soumis qu’à elle. Tout le reste est choisi, déterminé par lui. Sa recherche suppose une éthique de vie = il cherche à éviter les objets qui ne sont pas convenables au “savant” qu’il est  : relever 5-6-7. Il élimine toute source de trouble.  Il se maîtrise (au plan des sentiments et des affections), là encore avec la raison pour être en adéquation avec son état (6/7) de philosophe. Il cherche avant tout son bien-être (5)et sa conformité avec  l’espace social. Mais en ne pensant pas qu’à lui. En effet, et c'est le grand souci de la deuxième partie de l'article, 


  b- il travaille à acquérir les qualités sociales (l.25-26) : là encore en obéissant à la raison. Il y a une nécessaire application sociale de la raison. La raison préside aussi au rassemblement des hommes.


-l’homme étant destiné pour son agrément (bien-être 24) et son intérêt (besoins, nécessités 23) à la société, il est naturel que le philosophe fréquente les autres hommes et partant cherche à leur être  agréable. Cette idée se retrouve dans les textes de Diderot.


  La terminologie qu’emploie l’écrivain appelle la comparaison traditionnelle avec l’honnête homme * (voir fiche)d u XVIIème siècle. Comme son devancier, le philosophe doit plaire (l.29), convenir mais il doit aussi se rendre utile 31 à ses semblables ; ce n’est plus un oisif élégant, mais un homme d’action.


Le philosophe sera donc avant tout un animal social (affirmation qui peut sembler banale (la formule est d'Aristote) mais suppose un postulat qui règle vite, en passant un débat profond avec d'autres penseurs comme Rousseau): à supposer que les penchants naturels ne le portent pas à cette attitude, la nécessité et l’intérêt (l.23/4) mais plus encore la raison (l.25) l’engageront sur la pente de la solidarité humaine. Il reste tout de même que la dimension mondaine demeure quelque peu mais loin des cours (il y a bien sûr des exceptions (V. chez Frédéric II de Prusse, DD chez Catherine II de Russie)): les lieux (le salon encore avec des femmes de grand talent, le Café), les pratiques (certes l'article, la thèse etc mais aussi  la conversation) sont des points de rencontre importants. Dans tous les cas le philosophe n'aura pas la morgue des Grands 32.


 Les termes essentiels employés ici, les qualités sociables, impliquent un changement  considérable : le mot “société” désigne désormais la totalité du genre humain et non plus (au sens du XVIIème siècle), l’élite des gens du monde. Comment dans cette perspective demeurer à l’écart de ses semblables, à l’exemple du personnage cité , Chrémès. Cette citation de Térence est célèbre : Ménédème, le Bourreau de soi-même, s’impose une vie rude pour se punir d’avoir chassé son fils ; son voisin Chrémès prend  intérêt à son sort et fait cette  émouvante déclaration. Citez la traduction française et traduisez la par

 Rien d'humain ne m'est étranger donc éloigné,  indifférent. Tout ce qui advient à l'autre me concerne, me touche. Pas de différence entre le haut et le bas, le noble et le roturier, le proche et le lointain. Je me soucie de l'autre comme le personnage de Térence est touché par son voisin. [Le philosophe des Lumières retrouve des aspects de l'Humanisme*.] . Dans la fiction l'avis et le regard de l'autre seront pris en compte (Persan /Montesquieu ou Ingénu / Voltaire). On comprend mieux que l'anthropologie  & l'éthnologie commencent à se dessiner : les Lumières vont s'intéresser aux autres, lointains, méprisés, considérés à tort comme inférieurs (Vous aurai-je donné le texte de Levi - Strauss sur J-J?).


  [L’écart est certain avec d’autres écoles de pensées ou d'autres images de philosophes: on parlait, sans péjoration, de secte stoïcienne ou épicurienne. Pour les épicuriens, il s’agissait de se tenir un peu à l’écart de la société. Ce qui ne peut être le choix des Lumières qui ont aussi une prévention à l'égard du penseur reclus (Pascal, peut-être Spinoza) qui pense trop et de façon trop idéaliste parce que trop systématique.]

L'ouverture à la société est donc  exemplaire :  le philosophe n’est pas ce misanthrope qui fuit le monde : Dumarsais utilise beaucoup l’hyperbole repoussante (monstre*, abîmes, fond d’une forêt, homme de mépris féroce) et attaque sans doute ici implicitement Rousseau que ses anciens amis peignaient sous les traits d’un  fou sauvage, fuyant la société des siens (stéréotype provenant d’une incompréhension de la théorie de l’homme naturel chez J-J.).


 

  Si elle n'est pas soulignée, une idée se dégage encore :celle de l’émancipation des classes sociales. Le philosophe appartient à un corps social (et non plus à un ordre) ce qui fait de lui un véritable citoyen. Travaillant à la libération de l’homme social. Connaissance des mécanismes.Vous retrouvez DD.

On comprend dans ces conditions l'importance d'une morale sociale (honneur, probité, sens du devoir 41). 


c- Point significatif qu'il faut relever :  ce philosophe n’est pas ennemi d’un raisonnable profit ni du plaisir  : deux termes assez forts sont employés : jouir, plaisir, même s’ils le sont dans un contexte tout matériel ou social  : il s’agit de la jouissance de biens. En tout cas le mot bien-être est répété (5+24): ainsi il  récuse  la vision traditionnelle du philosophe ennemi des richesses et des plaisirs.La question du bonheur personnel et social est à l'ordre du jour.


    Cette insistance sur la dimension matérielle, pratique qui répugnait aux  auteurs du XVIIème siècle est désormais de bon goût. Sans aller jusqu'à rejoindre le MONDAIN  de Voltaire car il est tout de même question de sage économe des biens...


  [ [=>Nous sommes tout de même aux antipodes des philosophes grecs cyniques comme Diogène et du courant érémitique des pères de l’Eglise (ou de l'ascétisme d'un Pascal), et de la réprobation du luxe rousseauiste.]


3- Une vision plus polémique qu’il n’y semble :

  •rejet de la transcendance

- la raison a supplanté la foi : Dumarsais répudie la pensée et la morale chrétiennes :


    -l’analogie entre le chrétien et le philosophe marquée par le chiasmes (raison - grâce, grâce - raison 7/8),

           -la répétition de l’expression à l’égard de  puis du verbe déterminer, doit se lire en fait comme une opposition nette :  grâce et raison s’opposent :  la première ( a grâce) est extérieure à l’homme, aléatoire, incertaine, indéfinissable : la deuxième (raison) est propre à l’homme, toujours disponible, universelle : le véritable universel n’est plus Dieu mais la raison. Le principe d’action  n’est plus transcendant, mais immanent*.


   Du reste, l’association très étroite entre la raison et les qualités morales (probité, lumières de l’esprit) implique l’idée selon laquelle le respect de la morale, l’exercice de la vertu ne dépendent pas de la religion : on retrouve là le thème de l’athée vertueux qui figurait déjà chez Bayle et qui hante DD.

- De même,  ce n’est plus Dieu qui est adoré, mais  la nouvelle divinité est la société civile 40: toutefois  ce n’est pas une divinité au sens traditionnel : l’individu en est partie prenante  un membre  (42) et, d’une certaine façon, doit, sinon la créer, du moins l’amener par son comportement, sa vertu à une  forme de perfection.

[Enfin c’est une vision encore provocatrice de l’homme (héritage détourné de Descartes) qui est proposée par deux fois, une vision mécaniste de l'homme que contestait les dignitaires de l'Église, avec l’image de l’horloge et  les derniers mots du  texte (mécanique).]

CL:

Récapitulons : le philosophe étudie, mais s’étudie d’abord lui-même pour choisir les objets qui lui conviennent  et pour  se déterminer dans l’action. Quand il n’est pas l’objet de sa propre étude, il travaille à acquérir les qualités sociales :  l’objet qui intéresse au prime abord le philosophe est donc moral et social.  Et l’étude qu’il fait sur lui-même lui permet de devenir un citoyen  plus  probe.  Le philosophe n’est pas quelqu’un qui cherche des vérités rares, inaccessibles au commun des mortels,  qui écrit des livres sur le sens  de l’univers ; il n’est plus un philosophe  qui construit un système métaphysique, mais seulement, un observateur scrupuleux de soi, un animal social. Il est avant tout un homme d’observation et  d’expérience qui  cherche une mise en œuvre immédiate et pratique de  la philosophie. Modeste dans ses ambitions,  le philosophe est cependant sûr de lui dans leur réalisation :  il est présenté comme un modèle infaillible, celui par qui ou par l’exemple de qui le progrès moral et social ne peut manquer d’advenir. Il est le moyen de parvenir à réaliser l’utopie et non seulement de la penser.

  L’enthousiasme de Dumarsais pour l’homme du XVIIIème siècle, le philosophe, l’entraîne à  une admiration univoque. L’article s’achève plus loin sur ce souhait qui hante tot le 18ème  : “ Entez (greffez) un souverain  sur un philosophe d’une telle trempe, et vous aurez un parfait souverain.”Voltaire crut jouer un rôle auprès de Frédéric II de Prusse, Diderot auprès de Catherine II de Russie : les rois philosophes déçoivent toujours les philosophes qui se veulent conseiller des rois...

[Mais le portrait qu’il dresse du philosophe a ses limites :

-  c’est un individu trop soucieux de conformité  morale, qui se restreint dans le cercle de ce qui lui est convenable;

-  sa raison qui le commande, et qui l’incline à la prudence, à l’impartialité, à une forme de restriction aussi contraignante permanente.

- sa philanthropie trouve aussi ses limites dans la haute idée qu’il se fait de lui-même, qui l’oppose aux autres hommes après l’avoir incité à s’en rapprocher.]


 


Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés