Vendredi 26 décembre 2008 5 26 /12 /2008 17:04


Bien vite situer et caractériser le mouvement des Lumières. AUTRE SÉQUENCE BIENTÔT[on ne sait quand a émergé exactement ce mot et à qui on doit son essor vers la fin du 17 et début du 18ème ; on le trouve chez Descartes, Bayle etc ; on le doit sans doute à l’influence de l’enlightment anglaise si importante et évidemment cette image très ancienne a servi avant dans des contextes religieux qui n’ont absolument rien à voir.] Retenons que DD fait partie des Lumières à sa façon car il n’y a pas un mouvement homogène des L (quoi de vraiment commun entre J-J et les autres, entre Diderot et Voltaire malgré des cibles semblables etc ?),et qu’il emploie le mot en épigraphe d’une de ses œuvres avec un vers de Lucrèce “des ténèbres nous pouvons voir ce qui est la lumière”.]



Partir de l’éloge de Socrate par le M, éloge où tout est dit sur le rôle des philosophes 101.



1/UN ROMAN QUI A UNE DIMENSION “DIDACTIQUE” :



• au sens où les Lumières veulent éclairer en diffusant savoirs, techniques et pensées. Parler du projet de l’ENCYCLOPÉDIE. Même si le mot ne correspond pas à notre idée actuelle de démocratie, il y a chez les Lumières une volonté de démocratisation : ils veulent mettre à la portée d’un plus large public les acquis de la connaissance. Dans JLF on voit mis en fiction de profonds débats sur la liberté, le matérialisme réservés en principe à l’essai ou au gros livre de philosophie.



le choix du genre est révélateur d’un homme des Lumières : Voltaire avait opté pour le contes (donnez quelques titres), DD a voulu un roman dialogué qui n’hésite pas à faire des allusions à CANDIDE (LISBONNE). DD ne passe pas ici par le genre “noble” à l’époque , le théâtre, il préfère le roman tout en gardant une structure dialoguée très forte, symbole profond des Lumières, soucieux de débats et d’ouverture face à des adversaires plus soucieux de censure et de dogmatisme.



Par exemple un sujet apparemment anecdotique revient régulièrement dans le roman : celui de la superstition et du pressentiment que Dd distingue pour laisser une place à l’intuition (chez le “génie” selon DD). Ce sujet est essentiel pour les Lumières : la superstition hante encore les esprits et pas seulement populaires (voir le maître et les emballements du cheval).


Dans ce dernier domaine comme en d’autres, un tel roman montre l’importance de la raison et du doute . Sans oublier non plus l’intérêt pour les différences et les êtres différents qui s’affirme dans le livre : on peut avoir peur de Pom mais elle a droit à quatre jugements : celui du M, de J, de l’hôtesse et celui très long du N . Tolérance, esprit d’examen, relativisme en découleront.



• enfin le roman lui permet de nous faire suivre les aléas d’un voyage et d’une vie, celle de J un héros très peu héros, un homme du commun, un homme issu du peuple et fréquentant des classes plus élevées. Songeons que dans le cours du roman le narrateur, citant J, souligne combien le peuple est dans une situation d’abjection scandaleuse. Avec J, il est facile, pour un lecteur peu familier des joutes philosophiques, de s’identifier au personnage principal et de suivre ses discussions si concrètes (les cousins pour débattre de la nécessité) - pour ensuite se faire une opinion qui ne sera pas forcément celle du valet.. J certes a des convictions, il est presque dogmatique sur certains articles de pensée mais il est inconséquent et c’est moins un système qu’il impose qu’une sagesse qu’il fait aimer et désirer.


Ce roman divertit mais permet de réfléchir : il vulgarise sans mépris, il rend accessible une pensée difficile, il n’idéalise pas son héros, il en montre les limites. Il est bien des Lumières.



2/UN ROMAN QUI EMBRASSE UN GRAND NOMBRE D’ASPECTS DE LA SOCIÉTÉ ET EN TÉMOIGNE DE FAçON CRITIQUE : amuser par la satire en dépassant le simple divertissement. Pour une prise de conscience.



beaucoup de classes sont traversées et, sur ce point, il a des ressemblances avec le picaresque *: nous avons des paysans (à vous), des artisans, des bourgeois, des nobles et les différences à l’intérieur des classes sont bien montrées : la noblesse de Pom est très éloignées de celle du M de J. Ce roman ne s’enferme pas dans une classe. Il n’exclut personne.



la dimension critique et satirique est patente : à vous (vous avez des cours) : faire vite sans tomber dans le catalogue.



*la lumière de la raison (et du comique de satire) ouvre les yeux sur=>


-les religieux : (il rejoint dans ce cas Voltaire) moines, Jean, Hudson. Les Lumières sont contre l’obscurantisme *et DD frappe assez fort dans ce domaine. Mise en scène et en cause des tartuffe : c’est le couvent, le monastère contre-nature qui choquent en ce qu’il fabriquent des haines, des perversions voire de la folie (frère Ange+ déclaration des Arcis).Dire que dans l’épisode Pom’ les Lumières sont clairement montrées comme des adversaires par le parti noble et par les cléricaux...


-les aristocrates : cf cours SUR LE SITE DU LYCÉE


-la question du pouvoir et de sa confiscation apparaît avec l’allégorie du château. Préciser.


-la royauté est attaquée de façon latérale par la mise en évidence de la misère du peuple, des soucis des paysans, par le célèbre passage sur l’injustice envers les orphelins du limonadier 322/3, par la dénonciation des lettres de cachet (Saint-Florentin dans l’affaire du pâtissier), par la connivence avec l’Église (Hudson) pour endormir les consciences (ce qui d’ailleurs avec cynisme Pom’) : insister sur la parodie de l’hôtesse qui reprend des éléments d’un conflit sérieux entre le Roi et le parlement de Paris : conflit dans lequel les Lumières avaient pris parti pour le parlement censé représenté les droits du peuple et d’un petit contre-pouvoir.



le souci de reconnaissance politique & sociale :


-parler du paradoxe de DD : niant la liberté, il est le plus grand avocat de la liberté dans tous les domaines



-la reconnaissance du mérite : dév le cas de J, ses capacités incontestables, ses qualités d’observation (les chiens, Richard), sa prise de pouvoir : la conclusion s’impose. J vaut mieux qu’un aristocrate paresseux ou parasite. Confions à des J des responsabilités dont ils sont plus dignes que d’autres. Conception qui accompagne la montée de la bourgeoisie qui prendra sous peu le Pouvoir avec la Révolution.



3/MAIS LES LUMIÈRES NE SONT PAS UN MOUVEMENT HOMOGÈNE : DD REPRÉSENTE UNE PARTIE TRÈS SINGULIÈRE DES LUMIÈRES.



DD est un penseur matérialiste qui n’expose pas complètement sa pensée dans le roman (ce n’est pas le lieu) mais laisse deviner bien de ses options - en dépit des erreurs et des méconnaissance de J : placer ici (vite fait) les grandes thèses du matérialisme qu’on recense dans l’œuvre (avec d’autres cours) : dire ce qu’implique le fatalisme de DD.[ Tout est dans le fatalisme de J etc]. Le matérialisme, même à peine effleuré ici, n’aurait jamais convenu à Voltaire par exemple.



[LE PASSAGE QUI SUIT EST TROP DIFFICILE: LAISSEZ TOMBER..

• des passages du roman prouvent que le débat passe entre des auteurs qui ont parfois travaillé ensemble pour l’Encyclopédie : le débat sur les cousins, sur l’opposition entre Providentialisme et déterminisme voit apparaître, en passant, un jeu sur deux prénoms proches : Jacques n’est pas Jean-Jacques 359. Ce qui est un façon de montrer que si le combat est commun, au cœur des Lumières, un Rousseau avec son génie campe sur des positions religieuses certes originales mais jugées dangereuses par un DD. Autre question , autre dialogue à distance : la question de la pitié (dire les occasions où le mouvement de compassion apparaît) : DD s’en prend implictement à Helvétius. Voilà un roman des Lumières conscient des diversités des Lumières. Les combats sont loin d’être uniformes.]



• enfin, comme mouvement émancipateur, les Lumières cherchent des précurseurs, des modèles et ils ont un souci de libération Y COMPRIS au plan esthétique. La préoccupation du présent oriente leur attente de l’avenir, dans tous les domaines.



-en général les Lumières doivent beaucoup à des philosophes du XVIIème (Hobbes, Leibniz, Locke) et sur bien des points on a vu la dette de DD : ainsi J a entendu parler en particulier de l’empirisme qu’il utilise bien (31).DD va beaucoup plus loin que bien des Lumières. Surtout s’appuyer sur Spinoza (même avec un avocat, J, peu initié) est un geste de pensée d’une grande valeur subversive à l’époque (Spinoza incarnant le diable...) : rares étaient ceux qui le suivaient sur ce terrain même si lui-même en avait une connaissance imparfaite.



-au plan littéraire le roman rend hommage à deux écrivains qui n’avaient pas tout à fait encore droit de cité : Montaigne apparaît à des moments essentiels du roman (l’obscénité, la verdeur de langue) et surtout Rabelais semble un maître dans la revendication carnavalesque : ce choix de filiation n’est pas innocent (cf mon cours sur la gourde).


-Dd assume donc un héritage choisi, orienté mais en même temps il met d’emblée en cause la forme littéraire qu’il a choisie ; c’est un roman certes mais c’est un roman qui critique beaucoup de genres romanesques et qui se met en scène, en cause en tant que roman et amène à penser autrement la vérité, la fiction, le vrai et le faux. On sait que sur ce terrain il doit énormément à Sterne.Dont les admirateurs français ont longtemps été peu nombreux.



cl : un roman des Lumières, oui, qui pousse à l’observation, à la prise de conscience critique, qui met en avant le dialogue comme moyen de penser sans intolérance mais un roman d’un certain courant des Lumières, l’un des plus radicaux, courant qui ne se contente pas de dénoncer ou de proposer mais qui interroge aussi la forme artistique choisie tout en se démarquant de bien d’autres.

Par J-M. R.
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Samedi 6 décembre 2008 6 06 /12 /2008 05:53
                LA FIN DU MANUSCRIT DE JLF

SITUATION

        -GLOBALE (à vous)

        -partielle : J et son maître (arrivés au village où le M a mis en nourrice son fils qui est en fait celui de Saint-Ouin et Agathe (à vous - bien savoir la situation) découvrent que le vrai père et la mère les ont précédés : furieux (il vient d’être ridiculisé par J - à vous(histoire du cheval)), il dégaine et tue son rival avant de s’enfuir. J demeuré sans cheval (hasard - romanesque) est fait prisonnier. Soudain le N arrête ce récit.

LECTURE

ENJEU : mesurer l’ampleur de la parodie chez DD( parodie des romans qui veulent se donner pour vrais) au service d’une réflexion sur le roman./ OU PLUTÔT : MONTRER QUE LE JEU DU NARRATEUR & DU ROMANCIER PERMET UNE RÉFLEXION SUR LE ROMAN.

PLAN DE L’ANALYSE.

(On risque de vous interrompre à un moment ou à un autre : tout le monde croit que l'auteur, le narrateur dans le texte est DD; non, il est le romancier qui joue avec ce N-personnage qui lui ressemble en effet.)

1/UN NARRATEUR FIDÈLE À LUI-MÊME :
   
    a) bavard comme depuis le début du livre, il interrompt une fois de plus  son récit et  dialogue avec le lecteur inscrit* (citez son intervention :
et les amours de J? Rappelez vite les échanges tendus qu'ils ont depuis le commencement: appuyez vous sur le refus capricieux du N dans l'épisode du château/allégorie) ); plus bas  : il multiplie les impératifs et donne des conseils.

    Mais cette fois-ci ce pourrait être la dernière interruption.Ce n'est plus une lacune dans le manuscrit mais une absence complète de texte. Il manque la fin du manuscrit.


    b) comme depuis toujours il défend la véracité (citez vrai 385) de son texte : il nous l’a caché un temps mais il "recopie "ou  écrit depuis le début un manuscrit qui était en sa possession (385) et qui devrait revenir aux héritiers du M & du valet. La question devint très claire p 307 après la gourde, quand il avoua qu’il avait changé un mot et que  le document possède ici et là des lacunes que quelques savants gloseurs* tenteront de combler (bas de 307).

  c)le narrateur demeure l’homme scrupuleux qu’il prétend être depuis le début : il a tellement le souci de la vérité qu’il promet de travailler huit jours sur un livre déjà paru, des mémoires*:( désigne le récit fait par un homme ou une femme d'importance  qui donne sa vison de faits majeurs auxquels il a participé ; désigne aussi au XVIIIème une mode des  textes apocryphes* , des mémoires d'un personnage imaginaire : la mode du roman-mémoire fut grande et un éditeur-préfacier donnait toutes les (fausses) preuves de l'authenticité du récit qu'il publiait) C'est la raison pour laquelle notre N  se  méfie (suspects) de ces MÉMOIRES mais par souci de "scientificité" (relevez et citez contention, jugement, impartialité : il va devenir l'équivalent d'un savant philologue ou plutôt d'un responsable d'une édition critique d'un texte (avec des variantes etc....)= une plaisanterie évidemment) il va examiner pendant 8 jours les textes pour les comparer. Et en effet il se tarnsforme en éditeur .Traditionnellement l'éditeur vient au début du texte de Mémoires pour en garantir l'authenticité.

Il nous faut maintenant prendre en compte

 

2/UN ROMANCIER QUI CONTINUE À JOUER AVEC SON LECTEUR : le romancier étant celui qui agite les marionnettes que sont le N, J etc...


    a) depuis le début on nous fait attendre les amours de J :

-deux explications :

            1-J sait depuis longtemps que rien n'excite plus son M que des récits salaces de dépucelage ( citez 269 "j'ai toujours été friand du récit de ce grand événement......le seul qui soit piquant"): il est hors de question qu'il fasse ce plaisir à son Maître.

                   -comme le rappelle le N, J avait prédit qu’il ne pourrait les raconter (et même le redoutait par...superstition ...un spinoziste ne pouvant pas être  superstitieux...): en réalité J, fait ce qu'il veut et se joue de son M en se servant de sa théorie fataliste quand elle l'arrange.

             2-en réalité Dd joue avec le retard, le délai  pendant presque 400 pages et nous fait désirer le moment du grand désir de J. Nous en sommes restés à la cuisse de Denise mais elle est fort longue...p380 et bien des épisodes ont encore interrompu le récit de J. DD joue depuis le début sur notre attente et notre frustration. Il la renforce sciemment au moment crucial.Il nous interroge ainsi sur le désir sous-jacent à toute lecture : qu'est-ce qui fait le plaisir de la lecture?


    b)le romancier caché derrière le narrateur nous propose différentes solutions toutes plausibles mais profondément ironiques :

-le narrateur s’est  interdit toute fantaisie ( à vous) mais libre au lecteur de finir le livre à sa façon. Solution fondée sur l’imagination.La nôtre. Preuve de l'honnêteté du N.

-entretenant l’idée d’authenticité et de vérité, il nous suggère d’aller voir J en prison après avoir retrouvé Agathe (lire) : ce sera plaisant pour J qui doit se morfondre dans sa prison.Solution fondée sur une participation réelle du lecteur et attestant si c’était encore nécessaire que J existe bel et bien...Mais qui peut le croire?

-soudain un autre solution apparaît dont il faut reconstituer le parcours:toujours le jeu sur le retard (et si on allait trouver....?)

        -il y a  le manuscrit que le N vient de nous raconter, réciter ;

        -il y aurait aussi un autre texte déjà publié , des mémoires , sur les entretiens de JLF et de son maître (titre très prestigieux :avec un mot qui renvoie à un livre célèbre : entretien sur la pluralité des mondes ...de Fontenelle(1686));


                -ce texte est suspect mais il est immense puisqu’il est comparé au maître de DD, Rabelais ( rappelez l’hommage de la gourde), et au COMPÈRE MATHIEU  de Laurent ,roman licencieux (notes en bas de page) auquel DD a un peu emprunté. Un texte suspect mais immense dans la littérature !!Un texte donc littéraire et pas du tout une histoire simplement contée..Voilà notre manuscrit en concurrence avec un ROMAN !!!Le vrai et le romanesque !

                -mieux , après examen de la huitaine, il apparaît que le texte publié est le même que celui de notre N et on se demande alors pourquoi

 1-il le suspectait (un roman en plus, dit donc la vérité !!) , ce qui est un renversement complet des affirmations que nous assène le N depuis le début  &

2-pourquoi il publierait le sien.Que nous avons entre les mains ....


        - le romancier va relancer notre désir de lecture et le décevoir encore : un premier extrait jugé authentique sera encore interrompu ; le second est interpolé et c’est une réécriture d’un texte de Sterne, de son TRISTRAM SHANDY. Le troisième terriblement romanesque (Mandrin, libération du château) nous mène au-delà du mariage. Les amours de J, déjà vieilles de 20 ans ne seront jamais racontées.....

        c) le romancier nous aura "promené "depuis le début : nous avons cru à un récit fait par le N ; il n’est pas de première main mais recopié ; mieux on apprend que ce texte existe déjà, qu'il est publié et qu’il y a peu à rajouter.

  => Par amusement mais avec profondeur DD a joué sans cesse avec le vrai, le faux, le réaliste, l’invraisemblable, avec la mode des manuscrits retrouvés qui donnent lieu à des textes romanesques que son N refusait (même le dernier est suspect) mais mode à laquelle il a obéi aussi.

  Ce texte affirme le Triomphe ici de l’ironie et la volonté permanente d’ironie ludique. Ce roman est un jeu de miroirs où vrai et faux se renvoient l'un à l'autre....Profonde interrogation sur ce qui fait un roman, l'illusion à laquelle on adhère et les techniques qui l'entretiennent. Roman gai et sérieux.

L'illusion entretenue et montrée, démontée n'aura pas empêché DD de dire quelques vérités morales, politiques, philosophiques...


cl : DD aura apporté sa pierre à l'histoire du roman et il aura prouvé tout et son contraire: en homme des Lumières il nous a rendus méfiants, critiques. Le roman est déjà entré dans l'ère du soupçon (allusion au titre d'un livre du XXème siècle de Nathalie Sarraute  qui constatait une mutation dans le roman). Et enfin il nous a appris que le plaisir est aussi dans le retard.
Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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Vendredi 5 décembre 2008 5 05 /12 /2008 06:59



SITUATION GLOBALE : à vous

............... particulière :vous résumerez évidemment.

Au cours de la 8ème journée, le N se rappelle soudain qu’il a oublié de parler de la gourde qui occupe une place importante dans la vie de J (il faut la comparer et l’opposer à la montre, la tabatière de l’automate M) : cependant on avait compris à l’auberge que le champagne réduisait son amertume et qu’il avait une gourde avec tisane. Après les amours de J, voilà la gourde de J : le corps et le plaisir sont au coeur de cette journée....(Les amours du M seront nettement moins joyeuses...)

Le N va alors se lancer dans une digression sur cette gourde après avoir médité la place qu’en art on peut réserver à l’obscène : il s’est appuyé sur de nombreux auteurs et surtout sur Montaigne 304. Il en manque un, le plus audacieux, le plus scandaleux encore à l’époque des Lumières mais un maître pour DD (et pas du tout pour Voltaire par exemple) : Rabelais. On remarquera que c’est le N qui défend la dive bouteille même si c’est en citant souvent J...Un N qui est bien là, dans ce cas, le masque de DD.

LECTURE

ENJEU : voir en quoi cet éloge  est un des textes les plus drôles et les plus provocateurs du livre.

  En quoi cet éloge est-il à la fois drôle et sacrilège à force de matérialisme?AYEZ TOUJOURS EN TÊTE MA DISTINCTION EN ROUGE EN III: LA GOURDE SYMBILOSE L'IVRESSE ET LE GÉNIE CRÉATEUR DES HOMMES.



ANNONCE DE VOTRE PLAN DE LECTURE ANALYTIQUE

•••

I-UN NARRATEUR BIEN OUBLIEUX :

 a) Voilà huit jours que nous "cheminons en compagnie de J" et voilà qu’on nous apprend enfin que J consulte souvent une gourde remplie du meilleur vin : LISEZ QUELQUES LIGNES AVANT NOTRE EXTRAIT :quand on voit la régularité des consultations, le nombre donc et l’objet de la consultation (énumération drôle 305 : que de sujets sérieux à côté d’autres plus futiles !) on se demande vraiment comment le N a pu le faire : oubli réel ? Désinvolture ?

      En réalité il l’a fait exprès au moins par contestation de la rhétorique du roman dominant à l'époque qui nous dit très tôt l’essentiel d’un personnage : ici il a fallu attendre. Le portrait de J se fait de façon discontinue...Position importante dans l’esthétique du roman et que les grands réalistes du XIXème ne pratiqueront pas (pensez à Balzac et au naturaliste Zola.Seul Stendhal...).

b) l’oubli n’est pas unique (en dehors du chapeau de J p 362): on apprend par la même occasion que J ( qui a déclaré p24 qu'il ne voulait pas savoir ce qu'il y a d'écrit sur le grand rouleau ...))est un spécialiste de la divination et qu’il a même écrit un “petit traité (encyclopédique) de toutes les divinations”et qu’il écrit sur chaque sanctuaire de la gourde 306 UNE SORTE DE MONOGRAPHIE. Pensez au chapitre 25 du TIERS-LIVRE et sa liste délirante de méthodes de prédictions.. Et qu’il a une préférence pour la divination selon Bacbuc. [On apprendra plus loin qu’il a oublié son traité 375].Un traité de divination par un homme qui dit s'inspirer de Spinoza qui a dit pique pendre à propos de la divination? Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

=> pour l’heure retenons les acquis de cette réparation d’oublis : J écrit, réfléchit à la politique, à la guerre. Sa compétence suppose une fréquentation systématique et  de quelques mots de son capitaine qui est censé avoir lu  Spinoza et  de la gourde, son contenu étant masqué par le nom du contenant : du vin (synecdoque).J boit beaucoup : on pouvait s'en douter mais pas à ce point et avec cette fréquence. [ Plus tard un point apparaîtra : J a un usage méthodique de la gourde 376 au point que les ponts et chaussées en auraient fait un excellent odomètre...]


=>ce qui retient évidemment c’est la “liberté” de notre roman par rapport aux autres, son goût de la contestation esthétique désinvolte, son humour, son sens de la parodie. Parfois sacrilège comme on verra bientôt.

Ce qui frappe pourtant plus sûrement c’est



II-un éloge paradoxal[éloge de l'ivresse]:LE DITHYRAMBE* DE LA GOURDE : comment le N procède-t-il?

*Poème lyrique en l'honneur de Dionysos, sans doute improvisé à l'origine par les buveurs en délire, chanté par un chœur d'hommes déguisés en satyres, et caractérisé par une verve, un enthousiasme exubérants et désordonnés .

a) avec un parallèle  historique frappant, flatteur(et comique): J a les mêmes pouvoirs qu'une devineresse (pythonisse) sacrée.[Je le dis après mais ayez en tête l'idée que Dionysos, dieu du vin =Baccchus remplaçait quelques mois Apollon à  Delphes...] Il a déjà été comparé à Socrate, le voilà sybille émérite.


  La gourde est à J ce que la ”plante“ mâchée (laurier) et les vapeurs méphitiques venues de la terre sont à la Pythie *(à laquelle l’Encyclopédie de DD a consacré deux articles) : les oracles de J sont du même niveau et de la même qualité que ceux de la Pythie !

Point comique :on comprend à la description de la Pythie (cotillons (qui est anachronique) et cul nu) que ses sensations plus que curieuses. On imagine dans quel état peut être J...

Point  comique et satirique:ils ont tous deux  des mouvements du corps en sens contraires (soulignez le comique de l’opposition bas en haut et haut en bas qui revient en fait au même) : en réalité DD (masqué sous le narrateur) fait l’éloge de produits nés de la Terre et c’est avec ironie que DD fait remarquer que J est tourné vers le ciel quand il boit : pour DD ce ciel est vide et c’est la vie sur Terre qu’il faut célébrer) et pour des causes différentes ils sont “ivres” tous deux. Ivres de savoir...si on veut!


Voilà donc Jacques aussi inspiré que la délirante Pythie ( droguée pour le dire vite): on devine quel doit être parfois son degré d'éthylisme...Jacques comparé à une prêtresse païenne..Il faudra y revenir dans l'étude de la provocation.


Vient se greffer alors un personnage fameux de Rabelais : Bacbuc, (au nom si comique dans l'explication de Rabelais )la pontife de tous les mystères (qui tient une place éminente dans le CINQUIÈME LIVRE:dans des temples merveilleux d’architecture, elle permet à Panurge d’entendre le grand mot de la dive Bouteille , Trinch  : le mot “le plus joyeux, le plus divin, le plus évident” dit Bacbuc avant de suggérer de lire le livre énorme qu’il faut jeter dans une fontaine pour le gloser *( pour ceux qui ont la paresse de prendre un dictionnaire=éclaircir, commenter un texte par une glose) et qui rend alors inspirés  Panurge et ses compagnons au point de leur faire dire des vers spontanément. DD ne peut désavouer un texte qui dit que le vin peut ”emplir l’ âme de toute vérité, tout savoir et philosophie”.

J a donc, comme le dit une belle métaphore, sa Pythie portative, comme Panurge il voyage avec de "l’eau métaphysique"(CINQUIÈME LIVRE) et il la consulte partout et tout le temps. On voit qu’il n’a pas besoin d’interprète à la différence de la pythonisse grecque....Que d'avantages! DD n'est évidemment pas sans savoir que Dionysos remplaçait Apollon à Delphes pendant quelques mois....

[pour vous aider lisez la page 437/8 de POCKET]

On mesure tout le "sérieux" des prophéties de J...Dans ce sens la gourde prophétique est un alibi pour boire tout son saoul....


b) dans cet éloge comment  procède-t-il encore? Avec un rappel des grands devins du vin (argument d’”autorité”) : à côté de traîtres à la cause de la dive bouteille (Platon dans le dialogue  Cratyle, J-J R dans sa lettre à d’Alembert, comme par hasard des spiritualistes*), une “secte” d’auteurs a prouvé l’importance de la bouteille et du vin (parmi les plus connus : Rabelais (curé de Meudon) évidemment qu’il vénère (même s’il marque un léger désaccord (lequel? Mais évidemment Rabelais n'a jamais fait dire pareille chose à Bacbuc...), La Fontaine, Molière (pour LE MÉDECIN MALGRÉ LUI)) et plus récemment

-La Fare, marquis (XVIIème, poète galant à la vie fertile en aventures amoureuses...)

- Chapelle  (libertin proche de Gassendi, théoricien (qui passait à tort pour) matérialiste du XVIIème et ami de Molière ;Dassoucy en parle beaucoup dans son roman...Grand amateur de débits de vin...)

-Chaulieu (1639-1720),poète libertin et licencieux, surnommé l’Anacréon* du Temple)

[ hors de notre extrait, en bas de 304 =J a écrit son texte avec un frontispice consacré à deux défenseurs de la gourde, deux grands pontifes, Anacréon (poète du VIème siécle avant J.-C.) & Rabelais]


- Panard, contemporain des Lumières (satiriste et fondateur d’un cabaret, le Caveau fréquenté par Helvétius, Rameau, le peintre Boucher etc),


-Vadé, créateur de la littérature poissarde* HIST. DE LA LITT. [À propos d'oeuvres de la seconde moitié du XVIIIes. aux sujets réalistes traités dans un style imitant le parler populaire.] et enfin


- l’épicier chansonnier Gallet  (bien savoir le blasphème qui est  sur la page d'en face 307),

=> retenons : de grands buveurs, des épicuriens mais pas au sens d'Épicure, bref des libertins, ce qui n'est pas innocent...[vous voyez que DD fait lui-même le lien avec le libertinage du 17]


c) il procède enfin à  une sorte de  dithyrambe carnavalesque (un tourbillon ludique et enivrant de références, de jeux de mots, de railleries, d’inversion des valeurs, des priorités etc.grande spécialité de Rabelais), digne de maître Alcofribas Nasier (anagramme de Rabelais) : certes la langue du N n’a pas les audaces de l’auteur de GARGANTUA mais il se permet tout de même "cul nu"(mais nous sommes loin des torche-culs de Gargantua..), un renvoi à l’Évangile( la Pentecôte), une citation détournée d’Aristote ( j’aime Platon mais j’aime mieux la vérité que Platon) ; il se permet aussi une allusion avec le traité de J aux merveilleux chapitres XXV et XXVI du TIERS LIVRE de Rabelais ( si nécessaire sachez que Her Trippa nomme toutes les méthodes de divination avec des mots grecs à chaque fois (par les ongles grillés, le noir de fumée, les cendres les feuilles, les entrailles humaines...etc) qui ne disent qu'un chose Panurge sera cocu... : dans notre extrait  tout est mêlé, tout est sens ou sans dessus dessous : les grands littérateurs et les chansonniers ou petits auteurs libertins (vus avant) ; la religion est assimilée à des manifestations peu spirituelles, on mêle aussi le sacré chrétien et le sacré païen, les lieux de culte sont des cabarets (La Pomme de Pin 306 , taverne où se rencontrait La Fontaine, Molière etc) : la Foire (si présente chez Rabelais) semble un modèle de vie et de création littéraire [on a même à la fin du passage une invocation païenne 307, parodie de la prière].

    Sous l’éloge de Rabelais se distingue un manifeste* littéraire. Pour la joie et contre le plat, l’académique, le compassé....JLF est après la mort de Gallet le dernier espoir d'une littérature de GAI SAVOIR*.Mais le chant bachique est forcément



III-UN DITHYRAMBE* MATÉRIALISTE provocateur, sacrilège (qui sent le fagot dirait J). La gourde cache et révèle.

a) le carnavalesque que nous évoquions sert le sacrilège de la page (principe même du carnaval) :

    -énumérez le vocabulaire religieux (vénération, hérétique, sanctuaire) appliqué au vin ...


    -surtout  le N "ose" mettre sur le même plan, le SAINT-ESPRIT et la gourde, la Pentecôte (langues de feu) et les apparitions de la dive bouteille dans un cabaret 306 [ plus bas, hors-extrait]. ; il rabaisse le dogme, le discours chrétien au niveau du superstitieux païen (Pythie).

b) la réflexion sacrilège est matérialiste  :Ces pages sont d’une grande audace.

-le païen croit en l’oracle : des éléments matériels (laurier et odeur) sont les adjuvants matériels des oracles de la Pythie : personne n’est choqué parmi les croyants chrétiens, c’était un fait païen ; mais quand on affirme que le miracle des langues de feu est une erreur, que ce feu n’était pas miraculeux et que c’était une gourde qui le contenait, que  l'ESPRIT-SAINT était  dans le vin, que  les apôtres étaient  donc ivres morts voilà qu’on  touche à l’ESPRIT SAINT... À une représentation haute, sacrée de l’Esprit....Les apôtres parlaient soudain plusieurs langues ? Propos de bien ivres....

-en réalité il explique matériellement (par une cause interne, tel corps, plus une cause externe, le vin et non par un phénomène spirituel, d’origine divine) le mécanisme du devin : il serait prêt à reprendre le jeu de mots (paronomase) devin divin, divin de vin. En réalité avec un grand rire digne de Rabelais, et sur un exemple secondaire, la gourde, DD explique et ridiculise la mythologie spiritualiste*. L’inspiration ne vient pas d’ailleurs, surtout pas d’en Haut..Pas de Dieu, sinon de Dionysos, dieu du vin... vin monté de la Terre bien concrète. J boit à la régalade (note 1) mais son geste ne prouve pas que tout tombe du ciel.Tout ce que produit un cerveau est le produit d'un corps.Et si quelque chose vient de l'extérieur c'est quelque chose de matériel.


[La gourde est une (1)astuce de J (boire sans remords) et

(2) un symbole fondamental pour DD : l’intuition du génie (scientifique, littéraire, politique) est dans le lien inédit qu’il fait entre des éléments jamais rapprochés et qu’il va unir pour créer, inventer, découvrir, transformer.
Le scientifique anticipe, il a une idée produite par son travail, il se lance dans une hypothèse folle, AVEC UN ENTHOUSISAME FURIEUX,on le croit saisi d’ivresse : la gourde alors est, à une autre échelle que celle de J, le symbole de son génie qui déborde de la normalité trop commune
].



c) enfin cet éloge réserve une surprise, une de plus : J passe son temps à s'appuyer sur Spinoza et à consulter la gourde. Mieux , hors texte on apprend que le spinoziste capitaine était bacbucien  Donc souvent ivre....et  visiblement son disciple connaît mieux la dive bouteille que L’ÉTHIQUE. L’apôtre de la sagesse, de la rationalité, Spinoza est à son tour pris dans le carnaval du texte..

Il n’avait sûrement pas tout lu Spinoza et même pas compris grand-chose : sauf à penser que la joie spinoziste passe par la gourde et non par l’intellection intuitive de Dieu ! Ce qui bouleverserait les commentaires sur Spinoza... . On reconnaît la dette des matérialistes comme DD à l'égard de Spinoza mais aussi chez DD une grande peur devant l'esprit de système(L'ÉTHIQUE étant la plus belle construction qui soit en philosophie).

cl : Retenons l’essentiel : cet éloge de la gourde est un élément de sagesse matérialiste ET ÉVIDEMMENT HÉDONISTE. :en tout cas cette journée est lourde de sens : aucune préoccupation de la mort, un carpe diem rappelé au début d’une 8ème étape (p 262 bas/haut 263) où se côtoient sexe et gourde....Le seul culte, celui de la joie charnelle..peu spinoziste et plutôt dionysiaque... C’est aussi un manifeste "culturel" : faisons en sorte que notre XVIIIème siècle retrouve allant, enthousiasme. Enfin c’est aussi un manifeste littéraire en faveur d’une pensée écrite dans l’excès, la jubilation, avec un salut au maître, Rabelais que ne goûte pas le XVIIIÈ à cause de sa grossièreté.

NOTE

(1) Boire à la régalade. Boire, la tête en arrière, en tenant le goulot du récipient légèrement éloigné des lèvres de façon à ce que le jet de boisson tombe directement dans le gosier.

ANNEXE :Spinoza bacbucien ? Reportons-nous au scolie du corollaire II de la proposition XLV du livre IV de L’ÉTHIQUE. Que lit-on ?

En résumant : il est des choses dont il faut user et auxquelles il faut prendre plaisir sans aller jusqu’à la nausée ; il faut manger et boire modérément comme il faut user des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres....Modérément. Bacbucien, Spinoza ? Pas vraiment.


Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /2008 07:15
GOUSSE

-INTRODUCTION

        *GLOBALE : à vous

        *particulière. Dans leur voyage J & son M  sont dans leur 4 eme journée et le valet a bien des soucis avec le cheval que le M lui a acheté. Par ailleurs, à l’occasion de la rencontre d’un char d’enterrement assez vite suspect, J en est venu à raconter l’étrange histoire du capitaine et de son ami-ennemi (à vous si on vous interroge): ce duo est baptisé d’hétéroclites (
Qui s'écarte d'une norme stricte ou généralement admise)et on a peine à croire à leur comportement QUI SEMBLE PATHOLOGIQUE. Le N nous le garantit (bas 89) et pourtant le lecteur reste circonspect : LISEZ alors “VOILÀ ME DIREZ-VOUS DEUX HOMMES EXTRAORDINAIRES”. Cette exclamation va pousser le N avancer une thèse majeure.

LECTURE

ENJEU : quelles sont les fonctions de cette thèse et de ce portrait?GARDEZ POUR VOUS =>comprendre pourquoi, à l'occasion de ce portrait , les questions morale et esthétique ne sont pas séparables chez DD de sa philosophie.

MOUVEMENT d'un texte déductif, mouvement qui sera aussi notre plan d’analyse:

    1-la thèse du N

   2-une preuve par l’exemple qui donne lieu à un dialogue étonnant.


1)UNE THÈSE  sur l’art et la nature :

 Dans ce roman polyphonique, le N prend la parole plus sérieusement que d'habitude :

    a) le N réplique au lecteur inscrit et a l’intention d’être précis et long (après un premièrement nous aurons un deuxièmement, quatre pages après) : il avance une théorie qui appartient vraiment à DD, penseur matérialiste qui considère que la nature est une auto-production d’elle-même par reproduction différenciante sans finalité...(ce qui le rapproche de Spinoza qu'il n'a pas forcément lu de première main mais n'en parlez pas si on ne vous demande rien):la nature est variée . Entendons :elle  peut varier à l'infini.

          -la nature est variée dans les instincts et les caractères : ce vocabulaire n’est plus forcément  le nôtre (la notion de caractère ne passe plus pour scientifique) mais il importe de bien comprendre ce que dit DD: autant d’hommes ou de femmes, autant d’instincts et de caractères différents. DD sans avoir la moindre connaissance génétique, et pour cause, ce sera l’acquis du XXème siècle, pose que chaque être est singulier et, en matérialiste, il est persuadé que c’est le corps (auquel appartient le cerveau, l’esprit pour lui n’étant pas séparable du reste comme le prétendent les croyants et les spiritualistes) qui nous détermine fondamentalement d’où l’emploi d’instinct et caractère.

    -la nature est si variée : chaque être a une organisation propre et la nature produit forcément des êtres différents jusqu’à l’étrange au point que la réalité, comme on dit, dépasse la fiction: un poète (au sens large, Corneille, Racine sont pour DD des poètes tragiques) pourra avoir une fantaisie débridée , il pourra proposer des bizarreries (=qui s'écarte de l'ordre habituel des choses) et bien, rien de ce qui nous semblerait excessif car imaginaire n’est absent de la nature. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’observer autour de soi pour comprendre cette vérité : la nature peut tout produire et il faut savoir l’imiter, autrement dit restituer AUSSI ce qui échappe à la norme (physique, morale, intellectuelle). La norme ne doit pas cacher, éliminer ce qu’elle ne reconnaît pas, ce qui lui échappe. Le bizarre existe, il est réel.
   
    b) ayant avancé sa thèse, le N va préparer alors l’apparition de Gousse l’original sans principes(93)

      Comment? En partant d’une œuvre littéraire, une pièce de Molière : jusque-là, jusqu'à Gousse, il nous dit qu'il tenait LE MÉDECIN MALGRÉ LUI pour une fiction amusante, distrayante  mais folle: entendons une exagération, une pure invention.Il a  longtemps ri du personnage de Molière sans penser un instant qu’il ait pu exister. Or il a rencontré son double, son pendant réel : ce sera Gousse.

    • le lecteur  inscrit décidément très cultivé (autant que le N mais surtout que ...DD) comprend l’allusion à la première scène de l’acte I entre Sganarelle et Martine sa femme et il la cite de mémoire. Scène qui finit en coups de bâton mais que le N sélectionne plutôt pour la verdeur et la brusquerie de l’échange verbal (vous avez le texte de Molière).

  Il faut alors en tirer une première conséquence, double:

1-l'art imite traditionnellement  la nature (proposition canonique de cet Aristote que citent sans cesse les Sganarelle de Molière ( à quoi fais-je allusion?)), et
tout est imitable dans la nature y compris l’exceptionnel, le monstrueux. Il ne saurait y avoir de tabous. DD ne connaît pas la notion de réalisme (vous aurez une fiche sur cette difficile question) mais il l’enrichit d’avance: rien  ne saurait échapper à l’art qui n’a pas qu’affaire au beau (grand débat qui sera imposé par les réalistes du XIXème siècle) mais aussi au laid, au hideux, au repoussant (pension Vauquer, mort d'Emma, saleté chez Zola) .Il faut savoir observer, tout observer. Et tout rapporter, transcrire.

2-en même temps, même quand il donne l'impression d'inventer, l’art permet de voir la nature dans toute sa diversité. Qui dit si le N aurait "remarqué” Gousse s’il n’avait pas lu Molière avant de le rencontrer ?


    L’art n’a pas de normes d'origine morale...surtout pas celle de la vraisemblance ou de la bienséance...(pensez à la question du langage dans JLF (bigre, foutre: on l'aura vu). Il faut bien reconnaître toutefois que DD aura une position très moralisatrice et larmoyante dans son théâtre.

  La thèse étant proposée, il faut passer à sa vérification personnelle.




2) UN PORTRAIT EN QUELQUES MOTS  rapporté par le N qui tient le dialogue de sa femme. Encore une voix rapportée dans ce roman où chacun cède la parole à quelqu'un d'autre ( à vous pour quelques exemples faciles).


a) ce qui frappe dans cette  succession de répliques:

    -leur brièveté : on peut faire difficilement plus court. G a l’art de désamorcer toute tentative de conversation. Il ne relance pas, il clôt. Il ne prend pas la parole, il répond sèchement sans volonté de suite.

    -cette brièveté exprime une forme d’incivilité : on l’accueille et il ne prend pas la peine d’être courtois : ce qui était politesse de la part de la femme du N sonne soudain le vide .

    -en même temps, on sait déjà beaucoup sur lui en très peu de mots : on comprend qu’il a une famille, n’a pas beaucoup d’argent (sans se plaindre) et que, géomètre, il lui faut réparer des moulins (plus loin nous voyons qu’il vole le N et vole pour le N 93). DD aime le portrait en action ou peint à travers les dialogues.

      *dans l’économie du roman, dans sa construction ce personnage est une antithèse de J :où le valet est bavard, cherche à raconter sans cesse, à argumenter à tout propos, G fait dans le laconique. Raconter ses amours demandera des centaines de pages pour J; pour Gousse une scénette, des répliques suffisent. De plus il y a comme un fatalisme chez lui, bien plus marqué que celui de J qui pleure à la découverte de la mort de son capitaine.Mais un fatalisme jamais théorisé, jamais déclaré.


b) on ne peut qu’être choqué par certaines de ses répliques. On a le sentiment d’approcher un être insensible, jouant sur les mots (je ne suis pas un autre), profondément indifférent aux autres (avec des degrés dans l’odieux : il ne s’intéresse pas au meunier, à sa femme et ne semble faire aucun cas de la mort de son fils et de l’éducation des autres). Il y a  presque chez lui du cynisme * au sens grec mais sans volonté d’aboyer, d’attaquer les autres. comme le faisait Diogène et comme le veut l'étymologie du mot (chien).Sans intention pédagogique. Il fait réfléchir sans avoir à donner de leçons, sans même y penser.

 Ici nous avons affaire à un être
incontestablement socialisé (il tient une école) mais qui ne fait pas grand cas de la socialité, de l’hospitalité, de l’attention à autrui. Sans le vouloir, sans le savoir,  il permet à ses interlocuteurs de penser autrement leur rapport aux autres. Sans en avoir la moindre intention, il attire l'attention sur lui. 

Par exemple sur l’éducation (citez le passage 91) il va à contre-courant des Lumières qui est en profondeur un mouvement  pour l’émancipation de l’humanité loin de l’ignorance, de la superstition : il est à l’opposé d’un Rousseau qui écrit L’ÉMILE, un grand traité de pédagogie, et loin de la volonté didactique de l’Encyclopédie..de D'alembert et DD. Lui se contente d'affirmer: nous sommes ce que permet notre organisme. Si nous avons de l’esprit, nous aurons  la chance de faire ce qu’il nous plaît et comme lui, de devenir un bon mathématicien-géomètre. Sinon il est inutile  de nous faire multiplier les études : on voit combien Gousse n’est pas moderne et ne croit pas au milieu. Plus loin Gousse retrouvera pourtant quelque chose qui fascine DD depuis longtemps : la justice distributive 93( savoir expliquer ce point avec WIKIPEDIA =

À l'inverse de la justice commutative qui établit une égalité arithmétique, la justice distributive établit une égalité géométrique. Elle prône la distribution selon le mérite, faisant cas des inégalités entre les personnes. Aux personnes inégales, des parts inégales.

Les droits, obligations, charges et avantages, sont répartis dans le respect de critères qui varient selon l'idéologie de l'époque antique. À chacun son rang, ses mérites, ses besoins et ses actions.

2. C'est suivant ce principe de justice distributive qu'étaient formés les gouvernements grecs dans l'Antiquité.

3. Aujourd'hui, la justice distributive est synonyme de justice sociale. Ainsi, elle a pour but de réduire les inégalités injustes et d'augmenter les inégalités « justes », selon la vision d'Aristote de la justice).



    Mieux encore:  dès la page suivante on verra notre G se sacrifier pour un couple d’amis (Prémontval). La grand attribut de G, c’est la contradiction qui n'est pas vécue comme telle par lui. Mais qui a un effet sur la pensée de DD. J ne dira-t-il pas que nous changeons d'avis plusieurs fois par jour?

c) en effet un Gousse ne vient pas par hasard, au fil de la plume et du dialogue comme nous cherche à le faire croire le dispositif de la narration discontinue, interrompue sans cesse. Il est placé dans deux journées où il est beaucoup question de jugement : un juge s’est trompé en accusant J; le lecteur est incapable de savoir si le capitaine de J est mort. J se trompe sur la profession du bourreau. Et G vient s’ajouter à la liste  sur un point important. Le N est catégorique :ET PRONONCEZ APRÈS CELA SUR L’ALLURE DES HOMMES...93

  On voit la fonction du personnage et des anecdotes qui le concernent: il s’agit de mettre le lecteur, nous, dans l’impossibilité de juger cet original. Ce qui a deux vertus pour DD:

1) au quotidien évitons de juger à tort et à travers (mais il faudra bien une justice...et DD proposera des solutions radicales...cf Lettre à Landois )

2) admirons ou seulement respectons  ces êtres fantasques, étranges, marginaux parfois qui nous font réfléchir et qu’on ne peut négliger : il y a en chacun une anomalie visible qu’il faut savoir admettre. DD a beau condamner Hudson, il a beau comprendre la détestation que provoque Mme de la Pom’, il ne se prive pas d’en faire un éloge vibrant et magnifiquement argumenté (précisez ? Apologie de Pom' 217/8/). Soyons tolérants et curieux de tout.Le style oral de Gousse est comme le style d'un écrivain, un point de vue sur le monde.

cl: à l'occasion d'un portrait qui n'est jamais physique, Dd nous donne en passant une petite  "leçon" de morale  (pas du tout moralisatrice) et d’esthétique: sur ce point DD enjambe largement l'ambition "du portrait réaliste et naturaliste " du XIXème siècle. Le portrait d'un Balzac ou d'un Zola définit le personnage, l'interprète, le rend prévisible. Dans le cas de Gousse, on ne nous donne pas d'explication générale du personnage. Mais nous apprenons aussi de lui, d'une autre façon. On ne s'étonnera pas que l'un des plus grands livres de DD soit LE NEVEU DE RAMEAU.
Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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Dimanche 16 novembre 2008 7 16 /11 /2008 16:04
            LE CHÂTEAU ET SON ALLÉGORIE



INTRODUCTION

Nous sommes à la fin de la troisième journée du voyage de J & son maître: le valet a commencé le récit de ses amours et il en est au moment où il demeure chez des paysans. Un débat s’est engagé entre eux sur les femmes : le N résume cet échange quand il est interrompu par le lecteur inscrit.

LECTURE

ENJEU : voir les libertés que prend le romancier et comprendre ce qui se joue dans cette apparente gratuité.

MOUVEMENT DU TEXTE :

    -un caprice du N

    -une évocation d’un château

    -une pirouette du N.


ANNONCE DU PLAN DE VOTRE LECTURE.


1/UN NARRATEUR QUI CONTINUE À ÊTRE ENVAHISSANT :


a) partons d’ "INCOMMODE" et "maudits questionneurs" 37:comme toujours depuis le début (rappelez p 14)  il se plaint  du narrataire (ou lecteur dit inscrit) qu’il appelle lecteur et qui a une place dans ce roman au point de constituer un duo de plus dans un texte qui n’en manque pas. On note que l’échange sera indiqué avec des tirets qui insistent un peu plus sur la dimension théâtrale du livre (à préciser avec par exemple la bonne auberge, le comique de l’aubergiste et du paysan ou la querelle de J et son maître (descendre etc)).

    Ce lecteur inscrit semble aimer la précision et ici sa question porte sur une exigence bien louable et réitérée ( cf incipit la 3è et 4è question): la localisation () de la troisième nuit de ce voyage dont nous ne connaissons ni le point de départ ni celui d’arrivée. Exigence louable dans la mesure où notre narrateur ne cesse de garantir la vérité de tout ce qu’il rapporte.


b) le narrateur est toujours omniprésent et, dans ce cas, contrariant : il ne lui plaît pas de nommer le lieu de repos des cavaliers. C’est à ses yeux sans intérêt et c’est une façon de répondre avec humeur au lecteur qui quelques pages auparavant dans l’opération du genou de J avait refusé quelques détails trop "réalistes"..28/9.

  DD, le romancier, en passant indique une convention inaperçue (une stratégie et une rhétorique) du roman qui veut faire vrai : il suffirait d’un nom et le lecteur serait content. Il y croirait..

Le narrateur va jouer sur deux possibilités : le proche de Paris (Pontoise/Saint-Germain) et le lointain (deux localités célèbres pour leur pélerinage), histoire de montrer son mauvais caractère et l’inutilité du renseignement...

DD sait, lui, où il veut nous mener : il nous annonce discrètement que tout ne sera pas connu dans ce texte prétendument véridique : ainsi nous ne saurons jamais 1-où résidait le fils de Saint-Ouen que le Maître a mis en nourrice , ni 2-où allait notre couple à l’occasion de ce voyage. En outre les précisions de décor, de villages, de ville seront quasiment absents...

En revanche nous saurons finalement dans les pages qui viennent (retour de la mémoire 43) où ils passèrent deux jours : à Conches 44. Mais le problème pour les amateurs de vérité c’est qu’il y a deux Conches en France dans des directions opposées (Normandie et Champagne).

Sur ce point enfin  observons un paradoxe qui ne saurait surprendre chez DD et dans ce roman : à vouloir ne pas répondre au lecteur le N devra subir l’assaut de nombreuses questions dans son invention improvisée (citez quelques questions de 37).


c) infidèle à son parti-pris de vérité, à son credo d’authenticité, notre narrateur se fait imaginatif et improvisateur :

-habile comme toujours, le N, manipulé par le romancier, entretient une autre fiction : il écrit au fil de la plume et dans une oralité (l'image du magnétophone anachronique s’impose) comme enregistrée en direct il lui vient une belle invention (vers...oui ; pourquoi pas ?...) qui doit intriguer ce lecteur "incommode".

-en outre le N fait exactement l’inverse de ce dont il se défend à chaque occasion et qu'il le fera magnifiquement dans la suite immédiate de notre extrait. Son refrain étant : "il ne tiendrait qu’à moi p 12 etc. de multiplier les hasards..." Esquissez la lecture de quelques soit, soit 38. Il se permet ce qu'il se refuse sans cesse.


    Cette fantaisie a un effet immédiat : elle nous  pousse à croire encore plus qu’il dit vrai pour le reste : tout est incontestable. Quand il ne se fait pas capricieux et quand le lecteur ne l'interrompt pas....


Lisons donc cette digression en forme d’allégorie*[suite d'éléments descriptifs ou / et narratifs dont chacun correspond aux divers détails de l'idée générale qu'il a pour fonction d'exprimer: lire une allégorie, déclarée ou non, c'est lire à deux niveaux]


2/LE CHÂTEAU ÉNIGMATIQUE :



a)une situation classique : on sait que ce roman aime la parodie, la citation (donnez un ou deux exemples : citation de Tristram Shandy à la première page, parodie de Rabelais pour la gourde etc)).Et comme notre narrateur a décidé de jouer, il va jouer une carte extrêmement connue dans le roman ou ailleurs  et depuis longtemps:

-un lieu d’importance, un château immense mais qui ne sera jamais décrit (on sait le peu de prix que reconnaît à la description J et son écrivain.. cf chapeau tardif)

-un frontispice à l’entrée qui fait énigme comme l’entrée des Enfers dans LA DIVINE COMÉDIE de Dante dont il est question en passant p 263 (VOUS QUI ENTREZ ABANDONNEZ TOUT ESPOIR ) ; on pense surtout au  maître de DD, Rabelais  et à l’inscription inimitable qui figure au fronton de l’abbaye de Thélème (fin de Gargantua) : je ne cite que la première strophe dans la langue du XVIème.

    Cy n'entrez pas Hypocrites/ bigotz/
    Vieulx matagotz/ marmiteux boursouflez.
    Tordcoulx badaux plus que n'estoient les Gotz.
    Ny Ostrogotz/ precurseurs des magotz/
    Haires/ cagotz/ caffars empantouflez.
    Gueux mitouflez/ frapars escorniflez
    Befflez/ enflez/ fagoteurs de tabus
    Tirez ailleurs pour vendre vo' abus.
    Vous abus meschans
    Rempliroient mes champs
    De meschanceté
    Et par faulseté
    Troubleroit mes chants
    Vous abus meschans.




-un énoncé: lequel ? Double et doublement contradictoire pour ce château se désignant :un paradoxe de plus.

-1- avancée à la première personne, une devise fondée sur une antithèse et un parallélisme ( personne /tout le monde) et portant sur la propriété.

-2-adressé à un VOUS généralisateur mais actualisable par chaque visiteur, le second énoncé s’appuie sur la flèche du temps : hier/avant vous y étiez déjà avant que d’y être et vous y serez encore après votre sortie.


b) le dialogue cherche à résoudre cette double affirmation mais naturellement le N se montre récalcitrant, et semble peu dérangé par la contradiction :


-il répond de façon alternative en télescopant les énoncés : ils ne purent entrer car il appartenait à quelqu’un ; ou alors comme dit le frontispice ils y étaient déjà ; ils ne purent en sortir puisqu’ils n’étaient pas entrés ou parce que la sentence disait vrai (ils y étaient encore) ; le narrateur joue avec les possibles pour repousser ce lecteur importun. Le N fait clairement obstruction.

- comme il répond avec agacement à certaines questions (il parle sèchement comme Gousse*mais de façon volontairement imprécise ou paradoxale), le lecteur inscrit change son interrogatoire - sans grand effet au début : le Narrateur fâché d'être encore plus interrompu répondant du bout des lèvres.


    -quelle fut l’action du duo ? Comme d’habitude : J parle du grand parchemin et le M obéit à son valet (belle ironie de "ce qu’ils voulurent") ;


    -quelles rencontres ? Des personnes de milieux différents.


    -qualités des échanges : comme partout. Le N revient à son procès du lecteur inscrit.

Le N reste évasif et se force à répondre.

        =>Soudain à un moment donné le N se fait plus sympathique et plus narratif: il avance presque à visage découvert.


c) il nous guide dans la résolution de l’énigme :il parle de VRAI SENS DE L’INSCRIPTION qu’il avait suspectée auparavant ...Le N se fait donc narratif :


            le château a été investi par des vauriens*, qui s’appuyant sur une fable, celle d’un droit de propriété légué leur donnant la permission de s’approprier des appartements jamais assez grands ; droit faux, droit usurpé qui s’appuie sur la force, celle de coglions : la signification devient évidente avec une dimension politique qui renvoie à l’article AUTORITÉ POLITIQUE de DD dans L’ENCYCLOPÉDIE  qui n’a rien de révolutionnaire mais fixe bien la réflexion*(cf infra l'annexe où il pose que si le pouvoir est délégué ce ne peut être que par CONTRAT, concept venu de Hobbes et retravaillé par J.-J.).

        -la terre est à tout le monde et à personne en particulier : revendication qui a aussi un passé théologique mais l’Église a bien oublié ce point...Politiquement, entendons : l’État est à tous et aucune autorité usurpée ne doit régner : proposition audacieuse chez un DD qui ne pensera jamais au-delà de la Royauté-bien éclairée par des philosophes. L'invention libère la pensée du N : qui met-il en cause avec cette compagnie de vauriens? Pas ici de chef mais quoi .....des ministres? À quelle tyrannie fait-il allusion? On dirait qu'il va jusqu'à contester la monarchie héréditaire , ce qu'il n'a jamais fait par ailleurs.

         -le romancier aura glissé, en passant, une autre lecture de l'énoncé (comme en contrebande): il faut entendre une exégèse plus matérialiste : si nous sommes nature, corpuscules, atomes, nous étions dans l’univers avant et nous le serons encore après...

Mais voilà qui repose la question du statut du texte, de son genre , de ses enjeux. N'avons-nous affaire qu'à une simple digression due au caprice?


3/UNE ENTRÉE EN MATIÈRE BIEN PROBLÉMATIQUE :nous avons  à peine lu quelques pages du roman. Et le mot frontispice nous intrigue

        a) on sait qu’un frontispice s’applique aussi  à un  livre :


-en architecture donc = Façade principale d'un grand édifice. Le frontispice d'un temple (Ac.).
-par anal., en TYPOGRAPHIE=
1. Titre principal d'un livre illustré de gravures, ornements, vignettes. Le grand titre ou frontispice est par excellence la page annonciatrice de l'ouvrage.
2. Par extension : Illustration qui figure en regard d'un titre de livre.

Le lecteur se demande où on le mène :nous sommes dans un texte qui soudain prend une forme allégorique. Provisoire à cause du caprice du N. Et en plus ce N dénonce juste après  l’allégorie comme procédé facile, digne d’esprit médiocre..

Il se demande alors  si ce passage n’est pas le frontispice un peu décalé du roman? Un frontispice qui ne dirait pas son nom? Que le N signale puis récuse..

    b) faut-il comprendre que nous entrons dans un roman allégorique qui ne dit pas son nom  et pas du tout un témoignage de faits arrivés au duo J & son maître?

[autre définition :une allégorie, c'est une description ou un récit qui présente en soi un sens immédiat suffisant, mais dont les éléments recèlent des valeurs symboliques qui fondent son sens second, son sens intentionnel, tout étranger au premier.]

Faut-il le lire allégoriquement JLF et ne pas se contenter d'écouter leurs bavardages? C’est bel et bien la thèse d’un grand lecteur de DD, Francis Pruner : quelle allégorie ? Politique.

   * résumons sa thèse : dans son organisation le roman suggère une certaine conception de la société. Dans les premières journées (brigands à l’auberge, misère des paysans), il faut comprendre que la société maltraite son peuple ; dans les dernières journées le roman montre assez l’état déliquescent de l’aristocratie (Hudson et le pouvoir religieux, le maître de J, les maîtres de J tous médiocres, lâches etc) ; au centre dans les journées V, VI et moitié de VII on voit une auberge où il fait bon vivre, manger, boire où J prend le pouvoir officiellement sur un rappel à une affaire historique récente face à un maître : autrement dit ce texte amusant mettrait en valeur les hommes de vrais mérites en contestant ceux qui abusent de leur pouvoir. Et le roman s’achève sur une menace : un J peut très bien devenir un compagnon de Mandrin....Leçon : ainsi vaut-il mieux lui confier la conciergerie du château...mais par là même il fait des disciples ...



    c) le lecteur, une fois de plus, est perplexe: le narrateur  nous dit que c’est une allégorie mais parle  seulement du  château et  pas du  livre et il reconnaît que l'allégorie n'est pas un signe d'esprit créateur ...Il semble se raviser et abandonne son jeu.

  Le lecteur est au rouet : que faut-il penser? Que le roman qui nous attend est complexe et qu'il ne nous facilite pas la tâche tout en réclamant plus que d'autres notre attention. Disons qu'e DD continue à problématiser la réception de son texte.

         -ainsi nous aurons beaucoup de mal à savoir si le capitaine de J et mort ou pas.

         -mieux: nous pouvons deviner une organisation thématique des journées. Or nous entrons dans la quatrième journée qui sera dominée par une question lancinante : peut-on juger correctement? Y a -t-il un  jugement absolument sûr?

                          -le lieutenant général, l’ami du M et de J commet une erreur de jugement avec la servante 45/6 qui prétend que J lui a donné la bourse pour coucher avec elle alors que ce n’est pas vrai..

                         -les mésaventures de J et du cheval vont entraîner des supputations infinies.

                          -Gousse va poser des problèmes considérables : comment le juger moralement? 93

                        - J a toute une théorie sur les quiproquos et affirme que nous changeons d'avis au gré de nos humeurs et des circonstances 81...




On relit alors  cette allégorie du château et on se dit qu'elle renvoie à la Vérité, au moins dans son premier énoncé: elle est à tous et  personne n'a le droit de se l'approprier et de s'en faire les défenseurs. Ni théologiens, ni savants, ni philosophes.

 Prétendre s’approprier la vérité ou la vérité d’un texte est une autre preuve de pouvoir abusif...Ce que ce texte contradictoire prouve aussi.

     


cl : le N poursuivant son caprice nous laisse ensuite 8 possibilités narratives (très satiriques) pour finir par avouer innocemment que le duo coucha en fait à Conches...Nous ne sommes pas au bout de nos surprises dans ce roman qui s'interroge sans cesse sur ce qu'est un roman et son interprétation....

•••••••••••••••••••

ANNEXE *Diderot : Article : Autorité politique (L'Encyclopédie)

Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c’est la puissance paternelle : mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l’état de nature, elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d’une autre origine que la nature. Qu’on examine bien et on la fera toujours remonter a l’une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s’en est emparé ; ou le consentement de ceux qui s’y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils on déféré l’autorité.
La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent : en sorte que , si ces derniers deviennent a leur tour les plus forts, et qu’ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l’autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l’autorité la défait alors : c’est la loi du plus fort.
Quelquefois l’autorité qui s’établit par la violence change de nature ; c’est lorsqu’elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu’on a soumis : mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler et celui qui se l’était arrogée devenant alors prince cesse d’être tyran.
La puissance, qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l’homme ne doit ni ne peut se donner entièrement sans réserve a un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier. C’est Dieu, jaloux absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et pour le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu’ils obéissent à l’un d’eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve afin que la créature s’arroge pas les droit du créateur. Toute autre soumission est le véritable crime de l’idolâtrie. Fléchir le genou devant un homme ou devant une image n’est qu’une cérémonie extérieur, dont le vrai Dieu qui demande le cœur et l’esprit ne se souvient guère qu’il abandonne à l’institution des hommes pour en faire, comme il leur conviendra des marques d’un culte civil et politique, ou d’un culte de religion. Ainsi ce ne sont point ces cérémonies en elles-mêmes, mais l’esprit de leur établissement, qui en rend la pratique innocente ou criminelle. Un Anglais n’a point de scrupule à servir le roi le genou en terre ; le cérémonial ne signifie ce qu’on a voulu qu’il signifiât ; mais livrer son cœur, son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et au caprice d’une pure créature, en faire l’unique et le dernier motif de ses actions c’est assurément un crime de lèse-majesté divine au premier chef.


Par J-M. R.
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Vendredi 14 novembre 2008 5 14 /11 /2008 05:45




DES FORMES VARIÉES :M mêle les traditions comiques .

  Partir du duo M & V : un comique fréquent qui lie tous les éléments de la pièce.

     •le comique de geste :relevant souvent de la farce

-Pierrot giflé et ...Sg;

- dans deux et deux + 4, Sg devenant automate + sa chute, volontaire

-les invitations à Dimanche qui est obligé de s'asseoir .



-la scène des couverts à la fin de l'acte IV.


    •le comique de paroles:

-la langage paysan qui n'appartient à aucune région en particulier;

-les énumérations de Sg ;sa grossièreté pour dire sa lâcheté face à DJ devenu défenseur de Carlos( habit purgatif).

-son éloge paradoxal du tabac, véritable manifeste burlesque -au sens de l'époque;

-certaines de ses répliques :il montre la qualité de l'émétique en affirmant qu'il  a réussi en tuant un malade qui ne pouvait pas mourir...;   il reconnaît un fantôme au marcher;

-il s'emmêle assez vite dans des discours trop ambitieux pour lui : avant 2+2=4.

-il croit aider le pauvre, il ne fait qu'aggrave sa situation.

-comique et tragique la tirade de Sg après la vocation d'hypocrisie = concaténation d'anadiploses.

-chez DJ, ses flatteries à Dimanche, ses jeux de mots sur intérêt etc.Sa virtuosité avec Charlotte

-plus profond : l'éloge paradoxal avec l'éloge du séducteur et l'éloge de l'hypocrisie.

        •le comique de situation :

-Sg tenu de s'adresser à un maître absent pour faire des reproches à DJ: où?.

-Sg encore obligé d'expliquer le départ de DJ à Elvire; obligé de lancer l'invitation au Commandeur alors qu'il est mort de peur.

-Sg croyant se débarrasser de Dimanche comme DJ et qui ne s'en sort qu'avec de la violence.

-Dj faisant une déclaration presque simultanée à Charlotte et Mathurine.

-Dj assiste silencieux à la querelle entre les deux frères.

          •Une ironie fréquente qui a des vertus satiriques

-cruel avec son père, lui lançant une formule irrespectueuse ( vous en seriez mieux assis etc), il révèle l'hypocrisie sociale de son père.

-une ironie dans la remarque qu'il fait au pauvre : "ton avis est intéressé à ce que je vois".

-Dj touche à tous les codes et toutes les traditions : il les érode l'un après l'autre.Un doute est jeté en passant : cela suffisait pour ne plus faire rire un certain public.


             ••une ironie qui touche toute la pièce, y compris DJ condamné à éblouir, frapper, choquer Sg qui est tout de même médiocre.Ce qui jette une autre lumière sur leur duo : il y a du jeu entre eux et non toujours l'énoncé d'une théorie. Autre point : la fin à machine est-elle à prendre au sérieux?




Finir sur la plus grande ambiguïté de la pièce :

-le rire que provoque Sg avec "mes gages , mes gages" a choqué à l'époque : Sg, apôtre de la pure religion, ne tenant pas compte du miracle auquel il vient d'assister et ne pensant égoïstement qu'à lui comme si Dieu n'était juste qu'avec les nantis et non le fidèle valet....

 




Par J-M. R. - Publié dans : Dom Juan
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /2008 11:20
•Connaissez-vous d'autres mythes modernes qui ne doivent rien aux Grecs et Latins?

 Tristan et Iseult; Faust.

Date de publication de L'ABUSEUR DE SÉVILLE ?

1630 à Barcelone : anonyme
.


À QUEL GENRE APPARTIENT LE DJ DE MOLIÈRE ? la comédie mais on y trouve de la tragi-comédie avec les frères d'Elvire, de la tragédie avec Elvire.

DIRIEZ-VOUS QU'IL S'AGIT D'UNE PIÈCE DE LA COURSE DE DOM JUAN OU DE SA FUITE ?

   a) apparemment une pièce de sa course : il est dans une ville pour enlever une jeune file (développez);

  b) en réalité il fuit (surtout à la fin), il est assailli.. son espace se resserre.L' idéalisation romantique en a fait un héros errant.



•DJ : en quoi est-il COMÉDIEN?


        *tout d'abord il est souvent spectateur :

- il regarde le monde avec appétit et goût  et c'est un esthète : il regarde froidement le combat entre les deux frères.

-il a observé les hypocrites, leur machine à convaincre et persuader par le geste théâtral ...

         *il a besoin de jouer, de leurrer.Il vit dans la performance : il lui faut triompher de toute adversité, en comédien.Il est toujours dans une certaine théâtralité.

-il récite un peu toujours le même texte aux femmes avec des improvisations selon les cas: dév cette dimension avec les deux paysannes;

-il aime la double énonciation = avec Carlos.

-il aime se donner en spectacle, jouer un rôle : la scène avec Dimanche

et

-il a toujours besoin d'un spectateur au moins , Sg.

-à la fin il opte pour la solution de l'hypocrisie= masque de théâtre (dév).Preuve que la comédie est son domaine.

-est-ce en comédien ou en homme courageux qu'il tend la main au Commandeur? À vous de répondre.Son ah final est-il une dernière comédie?


QUEL EST LE PLAISIR DE DJ ?

  Difficile de répondre car Dj reste énigmatique, il garde une distance en tout et ne se prononce pas souvent finalement.

 Plaisir"amoureux" admettons mais qu'il faut définir avec lui avec la tirade de la séduction: plaisir pris à la beauté dit-il ,plaisir de la séduction, donc du commencement, plaisir de jouer la comédie amoureuse; plaisir surtout de la conquête militaire (citez), de la réduction de la femme à l'oubli; plaisir de collectionneur;

   -plaisir d'esthéte, de calculateur, de cynique , plaisir cruel qui se développera chez Valmont.

  -plaisir pris à se mettre en scène, à jouer de l'apprence

  -plaisir pris à nier, à détruire: finir sur le AH! très ambigu.


QUELS SONT LES AUTRES DJ QUE VOUS CONNAISSEZ ?

 Évidemment à l'opéra, Don Giovanni de Mozart ( 18ème);


-au théâtre Goldoni (18ème), Pouchkine(19ème), E. Rostand(celui de Cyrano), Montherlant(20ème), Brecht qui a réécrit celui de Molière, Anouilh, Max Frisch  etc

-dans le roman , Balzac avec L'ELIXIR DE VIE; Mérimée, LES ÂMES DU PURGATOIRE;

-en poésie, Byron, Gautier (LA COMÉDIE DE LA MORT),un poème de Baudelaire (et un projet d'opéra , non abouti)

-en peinture: un tableau de Delacroix, qui inspira le poème de Baudelaire.


À quel libertinage appartient DJ ?

   -il parle peu finalement sur les grandes questions philosophiques et seuls quelques points relèvent du LIBERTINAGE D'ESPRIT:

           -on comprend par Sg qu'il ne croit pas à un monde crée et qu'il pense plutôt en disciple de matérialistes comme Lucrèce;

           -bien dire la difficulté d'analyse du 2+2=4.Mais on peut en faire un matérialiste qui ne croit qu'en la géométrie et se passe de l'hypothèse de Dieu.

           -face au surnaturel , il tente une explication scientifique (début de IV) et de plus en plus il se lance dans des provocations qui relèvent plutôt d'une attitude de noble orgueilleux.

  -il s'agit bien plutôt d'un libertinage de MŒURS :

-plaisir amoureux, recherche de la volupté , rejet de tout ce qui s'y oppose: lois, règles, discours qu'on imite mais qu'on ne respecte pas.




Par J-M. R. - Publié dans : Dom Juan
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /2008 10:11
INTRODUCTION

          -générale :
-dire quelques mots de DD : à vous.
-DD conçoit ce roman dans les années 1760, le rédige dans les années 70, le publie en revue par extraits pour un nombre limité de lecteurs. Sa publication presque complète sera posthume et c’est seulement au XXème siècle qu’on pourra lire l’édition scientifique d’une œuvre  majeure.

         -particulière : nous devons commenter un INCIPIT qui traditionnellement a pour fonction de donner beaucoup d’informations et des indices qui poussent le lecteur à poursuivre sa lecture.

LECTURE DU TEXTE.

ENJEU : La question du commencement d’une oeuvre, le choix d’une ouverture de roman sont toujours décisifs. COMMENT DD S’Y PREND-T-IL? DD commence par problématiser le commencement.

ANNONCE DE VOTRE PLAN DE LECTURE ANALYTIQUE.

 1/UNE OUVERTURE COMPLEXE et déstabilisante :


 Nous l’avons dit : la fonction "traditionnelle" d’un INCIPIT est d’apporter très vite un maximum d’informations et quelques indices qui donnent envie de lire la suite à partir d’un certain horizon d’attente que les auteurs évitent habituellement de brouiller.

        •a• cette ouverture remet en cause nos habitudes de lecture :


-on ne peut dire qui énonce la première question.( à vous : expliquez). Première phrase, première incertitude, première alternative...Un roman qui commence par une question : le fait est rare - du moins à cette époque (on en trouve un exemple chez Malraux mais dans d’autres conditions). Le roman “commence” donc avec une ambiguïté.

-le N ne nous donne pas d’emblée les informations conventionnelles (qui, où, quand, comment, qui raconte  etc) et que nous prenons à tort comme  allant d’elles-mêmes.


  [Sachez dire  VITE  si NÉCESSAIRE que:


-dans  MANON LESCAUT (1731) de l’abbé Prévost le texte part d’une rencontre entre le narrateur et Des Grieux qui accompagne Manon avant son embarquement punitif vers l’Amérique. Les lieux et les circonstances sont parfaitement définis. LA RENCONTRE EST THÉMATISÉE et originelle. Ils se revoient par hasard deux ans après et le jeune homme raconte son histoire que transcrit fidèlement le Narrateur.
    Dites aussi que le traitement est le même après DD :le roman s’efforce de répondre le plus vite possible aux demandes d’informations du lecteur=> cf L’ÉDUCATION SENTIMENTALE  de Flaubert ou les ouvertures de Zola (et sa technique efficace: la marche/la fenêtre).]

  Ainsi, en quelques mots, le code rhétorique des ouvertures est dénoncé, on nous montre les coutures, l’envers de la trame...On en souligne l’artifice.LE CONTRAT DE LECTURE EST MALMENÉ. Le lecteur déboussolé se demande si  tous les codes du roman y passeront...


 [ Nous ne savons même pas au début à quel genre de narration  nous avons affaire :

-un échange entre deux personnages? ou bien

-un récit assumé par un narrateur interrompu : récit à la première personne? ou bien

-un récit à la 3ème personne : difficile de décider tout de suite. En tout cas 


          -s’il s’agit d’un récit à la troisième personne , le narrateur qui dans d’autres romans de ce type se veut souvent transparent, (c'est le cas dans le roman de l'abbé Prévost) disons le moins visible possible par volonté de (faux) “réalisme” est ici envahissant et s’impose pour longtemps en installant un dialogue avec un lecteur fictif disons (inscrit), son lecteur écrit-il, qui s’interpose entre le texte et nous - lecteurs réels. Il est bien présent au départ et à la fin de l’incipit qui occupe une fin de journée. Une certaine illusion romanesque est déjà mise en pièces.

        -si par hasard nous sommes dans un roman à la première personne rapportant un récit on doit admettre que le narrateur est bien récalcitrant...et peu coopératif. Nous sommes loin du narrateur de Prévost...]

    •b• ouverture complexe à cause de la variété des voix : nous avons

 a- un narrateur qui parle très tôt et, semble-t-il, beaucoup et son narrataire, le lecteur inscrit dans le texte :
 b- J & son M ;
 c- on devine que le N est un personnage du roman "dominé" par le romancier et nous nous sentons, lecteurs réels très engagés par notre lecture.

-avec la voix du N, on a une prise de position à rebours de la tradition (autant dire de la facilité) :

    -ce N plaide visiblement pour un certain type de texte : il ne veut pas de conte (citez fin du texte p 12), il veut dire la vérité : ceci n’est pas un roman, va-t-il marteler. Nous allions vers un roman, on déçoit notre attente conformiste et on déconstruit les facilités du romanesque : le N montre avec joie et ironie ce qu’il ferait s’il multipliait les hypothèses (ce qu’on appelle contre-fiction : lire p 12).

    -le lecteur s’interroge : respectera-t-il son pacte de vérité ? Est-ce possible ? N’est-ce pas un artifice de plus ?

    -nous verrons bientôt quel “réel” retient le N dans les romans célèbres ou les grandes œuvres: le vrai  doit être plaisant, piquant....54/55. Autrement dit il y faut le talent de l'écrivain... Une complication de plus. Dans un roman qui proteste contre les romans d’une façon qui pourrait être aussi parodique...Car nombreux déjà sont les romans qui prétendent à l’authenticité...(c'est le stéréotype souvent exploité : on a découvert dans une malle un texte longtemps caché, c'est dire sa vérité; l'astuce ets encore utilisée dans LES LAISONS DANGEREUSES de LACLOS...)

    •c• en même temps, à son rythme, il nous livre peu à peu des informations et des indices essentiels - comme dans un roman.... :

-tout d’abord il commence par un saut in medias res, procédé très classique de narrateur....Il commence avec quelque chose qui aurait commencé...même si on ne sait où et quand....Un voyage est entrepris.

-nous sommes en fin de journée, par temps lourd, au milieu des champs :  contexte modeste mais tout de même bien précisé.

-nous sommes avec un M(aître) et un valet qui sont en route, un valet qui mène la conversation, qui énonce une théorie, parle de son passé (père, bataille, capitaine), laisse deviner son caractère (élément majeur chez DD) ; un M qui semble plutôt passif et qui, jouant les chrétiens, se met soudain à rouer de coups le pauvre J. Un duo qui se précise vite finalement. Un duo qui a encore des secrets. Un rapport de force à examiner mais le titre nous a déjà orienté.

 =>Dans cette pratique narrative le rôle du lecteur est plus actif. En outre il reconnaît aussi l’amorce possible d’une oeuvre se mettant dans le sillage d’un roman d’exception (Don Quichotte évidemment cité p89) et dans la filiation d’un genre romanesque, le roman picaresque...(faites des recherches).

Enfin le roman avait commencé mais on refusait de nous dire où et comment : voilà que par hasard (!) le roman commence par le commencement des amours de J, amours tues pendant dix ans et qui ne finiront pas exactement.J évidemment insiste : il était impossible qu'il en parlât avant....

  Nous avons entre les mains un texte qui déjoue les attentes mais en crée d’autres : le lecteur “extérieur au roman” doit prendre garde : il lui faut apprendre à lire. Pas mécaniquement comme un lecteur automate ou un Maître automate...

Passé notre surprise, cet incipit est bien

2) UNE OUVERTURE ÉTOURDISSANTE QUI PROMET BEAUCOUP :

    Globalement nous tenons un incipit qui promet tout à la fois du plaisant, du ludique, de la contestation, du sérieux philosophique et esthétique (tout est écrit là-haut)....Le tout mêlé de façon à nous faire penser avec plaisir.... Voyons des promesses évidentes:

        •a• cette ouverture  promet beaucoup de voix, de dialogues, d’échanges  : un N dit que J dit que son capitaine disait : on peut prévoir ( !)

    - que le N privilégie le dialogue par rapport à la description et la narration (ce qui ne veut pas dire..que les descriptions seront insignifiantes: dites qu'il faut beaucoup de journées avant que le N ne s'avise de nous parler de l'immense chapeau de J) : ce sera en effet le cas.

    -qu’il privilégie aussi les récits et les récits à l’intérieur d’autres récits (récit à tiroirs + récits enchâssés etc : J va raconter ses amours en ouvrant une séquence après l’autre (à tiroirs) mais au sein de son récit il va raconter d'autres aventures ou nous entendrons d’autres récits (Pom, Hudson etc) ;

   
    -que tout sera dialogue interrompu par d’autres dialogues (un valet qui domine et qui cite et commence ses amours ; un N (personnage) envahissant, parfois agressif, un LI (donc en quelque sorte lecteur-personnage) supposé intervenir dans le texte etc....

    -qu’il y aura des ruptures mais aussi des chaînes, des liens aussi (on se demande le lien entre capitaine et cabaretier : il y en avait un..que fait le Maître) ;

        =>nous allons en principe suivre le chemin du N qui suit le chemin de J qui suit le chemin de ses amours. Une interruption initiale indique que le chemin du texte et les chemins des récits risquent de s’interrompre souvent.


    •b• une ouverture qui promet une composition qui sollicite l’attention : allons - nous vers une rhapsodie (au sens péjoratif, vieilli. Ouvrage en vers ou en prose fait de morceaux divers, mal liés entre eux) comme le N semble l’admettre 303, donc vers un texte fait d’éléments cousus un peu maladroitement par un N qui suit le hasard ou vers un texte fait en tresse(s) nécessaire(s) avec des motifs variés mais rigoureusement composés ? L’étude du roman prouve que tout est finement orchestré.

    En tout cas nous tenons déjà des fils précis :

- celui de la philosophie (quel fatalisme ? quelle nécessité ? Qui a "écrit" le réel ? Quelle place à Dieu (ce Dieu qui apparaît dans l'expression(ironique) de J: Dieu sait...; est-ce Dieuqui tient la plume du grand parchemin?), à diable [à la matière si on sait que Dd est matérialiste], diable qui apparaît dans la colère de J p 10 ? Quelle sagesse devant les coups endurés ? Qu'est-ce que la hasard?

-le fil des amours (du désir),

- des rapports sociaux (M /V : qui commande  vraiment à qui ?),

-celui de l’esthétique (du roman et du romanesque comme on a vu ; par exemple :qu’est-ce que le réel ? Comment le transmettre ? Qu’est-ce qu’un roman qui refuse les codes du roman ? Qu’est-ce qu’un lecteur ?). Il nous faudra voir s’il y a ou non unité dans ce texte aux motifs si variés.


        •c) on peut sans se tromper s’attendre à un art du mélange dans les registres, les genres : on nous propose un cheminement qui nous fait penser au picaresque* et soudain nous découvrons des dialogues qui renvoient au théâtre. D’emblée l’espèce de conviction “philosophique” de J sonne un peu comiquement (la répétition du refrain du capitaine y contribuera) et on vérifiera combien est grande la place de ce registre. On appréciera peu à peu l'humour du récit fait par J( l'épisode du cabaret : eyu temps présent , il est d'une vitesse incroyable grâce à la parataxe : mais à partir de maintenant quelle lenteur dans le récit des amours..).Mélange aussi de fiction et de réflexion sur la fiction.

-mieux :avec le fusil qui  a un billet, l’incipit de JLF part d’un texte (”le plus gai du monde”) de Sterne (TS cf la page 444/5) : notre texte dialogue donc (avec emprunt) avec toute la littérature comme il dialogue à sa façon avec Spinoza. Nous rencontrerons sans surprise Rabelais, Montaigne, la Fontaine.  Ce qui n’exclut pas évidemment la question de la parodie....comme dialogue d’hommage ou pas.


cl: une ouverture surprenante & réjouissante qui donne  le désir de lire  (hum...) ; il sera question de désir (amoureux) et de désir de raconter et entendre : avec une telle ouverture, nos désirs seront-ils comblés ou déjoués ou floués ? On doit s’attendre à bien des surprises : la plus éclatante viendra peu à peu et à la fin : celle du rapport du N au réel qu’il prétend suivre pas à pas : on va découvrir l’existence d’un manuscrit et même de mémoires - procédé hautement romanesque.... !!!!Au commencement il y a avait un manuscrit... sur lequel nous aurons encore plus de doutes...




nb : un tel incipit ne restera pas sans écho .Pensons au drôlissime incipit du roman d'Italo Calvino

SI PAR UNE NUIT D'HIVER, UN VOYAGEUR


Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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Dimanche 9 novembre 2008 7 09 /11 /2008 07:26


Vaste question qui divise la critique depuis toujours et qui la divisera encore longtemps. L'ambiguïté de la pièce s'y prête et un grand critique (Dandrey) a même fait de l'ambiguïté sa clef d'explication : M aurait rendu impossible un jugement unique.

Question délicate dans la mesure où

1-Molière est un dramaturge et non un essayiste ou un philosophe : il n'a pas à enseigner de façon dogmatique même si la doctrine classique repose sur le placere (plaire) et le docere (enseigner) horatiens : un personnage n'est pas le porte-parole, le porte-voix de son auteur

&



2-les conditions  de la création de la pièce renvoient à des circonstances encore vraiment trop mal connues.



3-M n'a pas créé un personnage incarnant la sagesse , l'équilibre comme le CLÉANTHE  présenté comme libertin dans la version de TARTUFFE de 69.




Il faut pourtant se rendre à une évidence : cette pièce a été rejetée par Molière et il n'a jamais voulu l'éditer de son vivant.



Quelques réponses tranchées :



  a) par certaines de ses relations intellectuelles (selon son biographe Desmarets il aurait fréquenté les cours de Gassendi ( mais ce penseur pose des problèmes considérables et il n'est en aucun cas athée) et côtoyé Chapelle et Cyrano (le vrai)), M aurait une sympathie objective pour les libertins (mais ce n'est pas un groupe homogène comme vous savez) : en négligeant de donner un vrai contre-poids à DJ (Sg n'est qu'un bouffon), en donnant son talent au burlador et donc en le rendant fascinant, en faisant une pièce à machine il montrerait certes la mort du burlador mais en la surthéâtralisant de façon telle qu'elle perd de sa force de condamnation au point de rendre admirable sa résistance. Les critiques énoncées par les dévots sont allées dans ce sens. Sans compter le fameux "MES GAGES"qui disparaît du texte dès le premier soir de la représentation et qui pouvait passer pour une façon de rire après un "miracle" supposé...

b) à l'opposé nous avons de rares tenants d'une foi possible de M: ils voient dans la pièce  l'héritage édifiant de Tirso. Les lecteurs modernes feraient alors tous la même erreur :ils regarderaient le DJ de Molière depuis l'aval, ils plaqueraient sur lui une image romantique qu'il n'a jamais eue pour le moraliste M. qui refuse de saluer son cynisme et ses provocations. Il aurait ainsi donné des preuves de cohérence : en mettant sur le compte de DJ la tirade de l'hypocrisie, il confirme que ce n'est pas le dévot sincère qu'il conteste mais celui qu'il faudra désormais appeler Tartuffe. Des libertins ont protesté : DJ ne serait d'eux qu'une caricature.

Mais

c) c'est mal connaître M et son goût pour l'équilibre et le juste milieu que de croire qu'il ait pu faire l'éloge simple de l'un des deux camps :



  Le  DJ que nous montre M peut certes fasciner mais il ne cache pas qu'il y a chez lui beaucoup d'échecs (en amour par exemple), une brutalité odieuse, une morgue envers tout le monde, une liberté vantée mais reposant sur des lâchetés, des compromis (il est protégé auprès du Roi par son père, il use de son Nom, de son prestige de noble pour séduire) et ce n'est pas un hasard s'il verse dans l'hypocrisie, le vice des vices pour M. Difficile de croire que M fasse de DJ un modèle de vie.



  À l'inverse on comprend bien qu'une dévotion forcenée, fanatique, haineuse (les hypocrites que dénonce DJ quand il décide d'en devenir un) ou une foi de charbonnier (Sg) ne peuvent lui convenir (mais on est injuste avec Sg : sa tirade contre le 2+2 n'est pas aussi sotte qu'on le croit). Très traditionnellement, M fait du comique une arme contre les excès, les manifestations de démesure.





  =>M est un homme de théâtre qui a compris combien l'aventure de DJ est passionnante pour un homme de scène : des rebondissements, de la provocation, une certaine liberté dramaturgique, la critique d'un orgueil démesuré. Mais comme tout créateur,  son œuvre dit beaucoup sur lui sans qu'il le sache complètement : en transformant le duo maître/valet, en l'approfondissant, il a peut-être donné un écho sérieux à des tentations qui étaient les siennes et qu'il a surmontées : le conformisme  de Sg et le radicalisme d'un Dj qui ne croit pas en la vérité du langage.



M a préféré opter pour le théâtre : face à un DJ qui ne va pas au bout de ses défis (repli sur l'hypocrisie) et qui fait de la comédie un pouvoir sur le monde, M a choisi la comédie et une certaine confiance en le langage qui ouvrent les yeux sur les excès du monde.


  Comme tout créateur on peut dire enfin que M n'est pas en un de ses personnages mais en tous.
Par J-M. R.
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Samedi 8 novembre 2008 6 08 /11 /2008 16:58
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Par J-M. R. - Publié dans : Programme
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