I-LE COMBLE DE L’IRONIE TRAGIQUE :
• au coeur d’une tirade dominée par le temps présent, tirade à la fois chaotique en apparence (il s'agit d'exprimer l'émotion: il dit en même temps que J est lumineuse et que la mort veut la garder pour elle (lui) dans le noir) et très contrôlée par le dramaturge où se mêlent de façon inextricable:
-l’élégiaque avec nombres d' invocations (on compte plus de O(h) en anglais) et d' interrogatives,
-le pathétique (sa situation, son besoin de parler à des morts et même à la mort )
-l’allégorique (mort personnifiée),
W reprend ce qui faisait partie de la tragédie grecque mais il en souligne les effets en multipliant les signes=>
• ironie dramatique : au sens où R ne sait pas ce que nous savons (le plan de FL: mort provisoire, réveil prochain de J);
-ici le cas est flagrant : J lui semble échapper à l’emprise de la mort, elle est toujours belle, elle n’est pas conquise, la mort n’a pas hissé son étendart blême : et pour cause ! J est en train de renaître [ le film par des coupes dans le texte rapproche encore plus la seconde].
=>au service de
• l'ironie tragique :
-ils ont avalé tous deux des préparations, l’une de mort simulée et l’autre de mort soudaine. Selon le changement permanent dans la pièce, l’échange des contraires va avoir lieu : la "morte" redevient vivante, le vivant sera mort.
-J qui rêvait que leur amour se détache de toute lignée pour créer un couple sans origine se retrouve près de renaître dans un caveau des Cap. où son amour va mourir.
-tout tient à quelques instants (décalage de quelques secondes): le Temps dans la pièce est fait de ces écarts, de ces ruptures , de ces trop tôt ou trop tard.
-effet de construction : finir sur " with a kiss I die" quand tout a commencé par là, au bal masqué. Quelques vers avant 114 il est question d'un "pieux baiser"... de pélerin ....57
Voyons encore un élément qui participe de l'ironie tragique:
II-UN ULTIME VOEU D’ÉCHANGE : un monologue hanté par le dialogue.
• le lieu : le caveau des Cap ,en compagnie du cadavre de P, de Tyb et la morte supposée, J
[-note en passant su l’espace de R : il est très souvent chez les Cap. Il aime une Cap, Rosalyn ; il va chez eux au bal; puis dans le verger; dans la chambre de J:
-sinon il n'est jamais vu, présenté chez lui : on le sait dans les sycomores à l'aube, dans la rue au début, chez FL souvent, à Mantoue. Il finit donc où il a passé le plus de temps , chez les Cap.]
Caveau qu’il a ouvert violemment 169 en termes significatifs: la mort personnifiée (mâchoires pourries, panse). Lieu vécu comme ventre d'ogre, avaleur monstrueux. Ce lieu n'a rien de sacré. Ce qu’il est pour Pâris 169 (profanation).
Voilà l'espace de la séparation absolue dans lequel il converse beaucoup.
• il n’en veut à personne et montre beaucoup de générosité avec d’anciens “rivaux”:
-il demande pardon à Ty (forgive me, cousin: il reprend les termes de la parenté) auprès duquel il va reposer et rachète son geste en se tuant de la main qui tua son nouveau parent. Il se livre à une sorte de talion à l'envers.
-il est très digne avec Pâris: il tend la main à son cadavre, se reconnaît un destin commun d’infortune et lui promet de partager le tombeau de celle qui aurait pu être son épouse. Plus qu’un tombeau, il lui promet une lanterne au sens architectural (édifice éclairé par un dôme vitré). IL prétend même que Pâris connaîtra l’éclair bienheureux et allégeant (lightening) que les gardiens croient deviner chez les morts.
-il parle longuement à J comme si elle était vivante (le cas), l’embrasse, l’étreint une dernière fois, boit à son amour et meurt pour la rejoindre.
Le caveau, avant le suicide est vécu comme l’espace de la réconciliation. Union avant la mort et contre la mort.
III-LA FIN DU VOYAGE, la mort du pèlerin,
• depuis le début de la pièce, W file une métaphore extrêmement commune prise au moins dans Pétraque (mais qu’on rencontre bien avant) qui devient presque une allégorie:celle de la vie comprise comme voyage.
-son nom, rappelons-le désigne le pèlerin au sens religieux.
-dans la scène du baiser, il joua le pèlerin d’amour.
-avant d’entrer au bal, après l’évocation de sa prémonition (exacte) de mort, il s’en remet au timonier qui dirige sa voile 51. Avec Ju 68 (balcon) il n’est pas pilote mais veut aller loin sur le océans pour rapporter un butin comme elle.
-ici, il appelle (viens /come) le timonier, guide amer, répugnant (ou nauséeux) nocher (Charon des enfers mais le traducteur ajoute cette référence), pilote désespéré et lui demande de précipiter sa barque (fatiguée des houles de la mer/malade de la mer), d’un seul élan sur le roc écumeux.
Celui qui guidait la barque nommée R doit la fracasser sur les récifs. Que le poison soit le guide, le pilote du corps-barque. Le héros attend une mort violente : on va voir qu’il veut une explosion et un engloutissement.
-que fait-il alors ? Selon le texte et une didascalie (du quarto I), pour une dernière fois, il regarde J, l’étreint, l’embrasse, s’écarte et met ses lèvres à la coupe qui contient la fiole de poison. Deux baisers : à J, à la coupe.
-il boit alors après avoir dédié son geste “here’s to my love” (traduit par amour ou aimée). Mais ses derniers mots sont pour l’apothicaire qu’il remercie d’une certaine manière...: ainsi, grâce à toi,
THUS WITH A KISS I DIE
SUR CE BAISER JE MEURS (VB)
OU/AINSI DANS UN BAISER, JE MEURS (FL)/SUR UN BAISER JE MEURS (YB)./EN UN BAISER JE MEURS (PJ J).
L’ultime baiser d’amour est le moment de l’entrée dans la mort...éternelle.La nuit éternelle désirée.
• quelle mort ?
-un rejet de la vie matérielle: il attend une libération du corps (chair lasse) et en se défaisant de l’enveloppe charnelle, il pense mettre fin au joug des étoiles hostiles qu’il a défiées peu avant à Mantoue et dont nous savons tout le poids d’après le prologue I (a pair of star-crossed lovers). Son adieu s’adresse au corps (yeux, bras, lèvres), à la matérialité des êtres.Tout en voulant partager la vie des vers, serviteurs de J.
- un combat et un contrat (bargain) avec la mort.
-le combat: il pense dans un accès de jalousie que la mort sans substance, décharnée/immatérielle, veut être l’amant (death est du masculin en anglais) de J: cet odieux monstre ne la garderait que pour lui. Il va rester à ses côtés, dans la nuit éternelle et la servir pour la défendre. Immatériel, débarrassé de son corps, il veut battre l'immatérielle mort. On note que chez lui rien de religieux ne transparaît.
-un contrat avec la mort qui passe par un baiser ultime.Quel baiser?
Repartons. La fiole qu’il boit a des propriétés bien définies :
-l’effet devait être foudroyant 163: il l’est 172
-il fallait que la victime volontaire 163 connaisse un moment particulier :
let me have
A dram of poison, such soon-speeding gear
As will disperse itself through all the veins
That the life-weary taker may fall dead
And that the trunk may be discharged of breath
As violently as hasty powder fired
Doth hurry from the fatal cannon's womb.
ET EXPULSE AINSI SON SOUFFLE HORS DE SA POITRINE/EN UNE EXPLOSION AUSSI VIOLENTE QUE LA POUDRE/QUI CRACHE LE FEU DU VENTRE DU CANON MEURTRIER.(FL, notre traducteur)
*autre traduction (V.B.):
ET QUE SON TRONC SOIT DÉCHARGÉ DU SOUFFLE
AUSSI VIOLEMMENT QUE LA POUDRE RAPIDE ENFLAMMÉE
SE PRÉCIPITE HORS DE LA MATRICE D’UN CANON.
Mourir comme si feu et poudre venaient du ventre, de la matrice qui donne naissance et mort en même temps.
R veut mourir en implosant: se rappeler qu’il a cru que son NOM avait tué J comme un obus tiré de la gueule d’un canon 119.
as if that name,/shot from the deadly level of a gun (C’est comme si ce nom / Tiré à bout portant de la gueule d’un canon la tuait //ou// l’atteignait de plein fouet).
Boire, embrasser les lèvres de J et celles de la coupe c’est donc subir le même destin. Devenir canon tourné vers lui-même, s’auto-détruisant.
Nous retenons poudre enflammée (powder fired) car Fl a eu alors un énoncé capital quand R lui a parlé de l’avenir de son amour un peu avant son mariage.
ROMEO
Do thou but close our hands with holy words,
Then love-devouring death do what he dare;
It is enough I may but call her mine.
JOINS SEULEMENT NOS MAINS PAR DES PRIÈRES,
ET QU’ENSUITE LA MORT DÉVOREUSE D’AMOUR EN FASSE À SA GUISE,
POUR MOI C’EST ASSEZ DIRE QUE JULIETTE EST À MOI.
Nous sommes dans un énoncé sans rage, sans emportement : une façon de dire sa joie.
Perce chez R un désir d’union apparemment sacrée (mains jointes bénies par des prières), d’une brève minute: ensuite la mort (déjà personnifiée comme dévoreur (ogre)) peut faire ce qu’elle/il veut (THE death do what HE dare). On comprend que sous cette remarque se dégage une passion de l’Instant : un instant doit tout consacrer et suffire à vaincre toute privation de l’autre.. Apparemment rien de rare : et pourtant voyons ce qu’entend, le père, comment il l’interprète comme s’il devinait un désir latent:
FRIAR LAURENCE
These violent delights have violent ends
Ces violents plaisirs ont une fin violente
And in their triumph die, like fire and powder,
Ils meurent lorsqu’ils triomphent, comme le feu et la poudre
Which as they kiss consume: the sweetest honey
Explosent en s’embrassant.(...)
Is loathsome in his own deliciousness
And in the taste confounds the appetite:
Therefore love moderately; long love doth so;
Too swift arrives as tardy as too slow.
Le père semble défendre une conception de l’amour opposée à la passion dévorante et désireuse de sa propre fin. La passion selon lui et toute la tradition de sagesse et de sagesse religieuse annonce la fin de l’amour. Mais W anticipe et va plus loin :on doit deviner qu’il y aurait chez R un goût de l’extase qui équivaudrait à un instant unique mais comprenant aussi une destruction. Ex/tase et mort. Jouissance et violence, jouissance violente. Embrasement d’un instant, conjonction unique d’ÉROS et THANATOS.
Ce qu’il attendait de l’amour et qui effrayait le père, ce qu’il n’a pu connaître que dans la nuit de l’acte III, il ne l’obtiendra qu’avec la mort. Le baiser résumant tout - métaphoriquement....
cl: un texte qui par sa longeur, sa complexité tranche sur la décision de J de mourir qui va venir dans quelques secondes.Texte riche qui montre combien la trajectoire dramaturgique de R a été pensée par W.
••••••••••••••••••••beau sujet d'entraînement•••••••••••••••
Quelles différences faites-vous entre R & J ?
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