Dimanche 7 octobre 2007 7 07 /10 /Oct /2007 18:19
Remarques initiales

-le titre est double (ou) : il faudra y revenir. Il annonce un sobriquet marqué par le feu éteint (avec, en plus, une curieuse position qu’on découvrira) et un objet étrange, peut - être transparent. “Petit” revient comme dans PDA et bien d’autres contes. Cendrillon va vite apparaître comme une atténuation de CUCENDRON (on note la proximité du titre avec celui de PDA).

-conte universel (voir Pocket 154) :la version de CP devrait à BASILE (LA GATTA CENERENTOLA (UNE CHATTE CENDREUSE) mais quelle économie de moyens chez P ! Pas de colombe, de dattier doré, de seau d’or, de formule magique) et elle est contemporaine de FINETTE CENDRON de Mme d’Aulnoy (voir mon envoi) ;

-un conte d’injustice, de réparation, de compensation. Sans violence physique mais psychique.

-un conte de métamorphoses (objets et jeune fille rendue à elle-même, en fait).

-un parcours : nous allons d’un monde heureux à peine évoqué (avant-conte), seulement deviné, à la sombre et opaque cendre du deuil et de la relégation puis vers un palais grâce à la magie d’une fée et d’un objet transparent (verre) ; de la cendre qui se disperse au verre qui ne casse pas.

-on notera la présence de beaucoup de nombres (11/12 coups ) : le conte est aussi compte (étymologie) et répétitions.

-dans un des contes de fée qui se racontent selon le frontispice de Clouzier devant l’âtre, les cendres du foyer jouent un rôle hautement symbolique.

-vous retiendrez l’hypothèse sophistiquée de Michel Serres : ce texte serait une variation virtuose autour et à partir de cu/cendron et avec la langue latine (cucuma=vaisselle ; cubiculum=chambre ; focus =foyer(centre), cucurbita=citrouille, cucumi =carrosse ;speculum = miroir= ;un galant=cuculus) : la baguette magique serait alors celle ....du langage.

Un conte qui aide à lire quelques autres, en particulier G (patience : le mot apparaît 157), PDA.

I/DESCRIPTION DE LA STRUCTURE

-I–Situation initiale

Une antithèse qui construit l’ouverture et, au-delà, tout le conte : la belle et les haïssables. La belle et bonne en pénitence incompréhensible face à une marâtre et ses détestables filles. Un monde coupé en deux avec un père presque absent. Une mère morte (parfaite mais à peine évoquée au contraire des Grimm) et l’amour perdu d’un père.

Deux temps : une présentation générale ; des scènes qui l’illustrent.

présentation générale : plutôt longue pour CP.

Une famille assez riche, recomposée comme on dit : deux “camps” se dégagent dès l’incipit :

     -un gentilhomme (point significatif) veuf a une fille (parfaite, présentant toutes les vertus (beauté, douceur, bonté)) ; il s’est remarié (le conteur élimine la “lune de miel”) alors que sa femme était la meilleure personne du monde.

         -une épouse, mère de deux filles qui ont toutes trois les défauts de dédain et de fierté, avec une différence : l’aînée est la pire des deux (Javotte). Filles qui font grande figure dans le pays, SANS ÊTRE NOBLES(159).

La seconde épouse domine le nouveau mari, ce qui permet à ses filles de maltraiter la fille unique.

L’antithèse initiale (humeur/bonté, douceur) se décline facilement :

                -les méchantes vivent dans le luxe, la mode, l’obsession de soi, le narcissisme (miroir devenu à la mode depuis peu ; on verra plus loin qu’elles ont un souci de poids, de “formes” 159) ;

                -la belle et bonne est reléguée (haut, grenier, paillasse), vouée aux tâches humiliantes, subalternes, à l’entretien, au sale (plancher à nettoyer) : elle sert de souillon, comme PDA, elle occupe d’elle-même la cendre (chez Grimm la jeune fille a été dépossédée de ses signes de richesse...). Son surnom est humiliant, elle est réduite, par rapprochement, à l’ignoble, à l’éteint, elle est comme victime d’une malédiction. Cendres assimilées aussi à la pénitence dont elle a moins besoin que ses soeurs....[ Cendres qui disent à la fois la mort et la renaissance possible : le deuil inachevable de la mère par la fille (et d’une certaine idée du père qui a trahi cette mère est explicité chez Grimm]

-le surnom de cette sans-nom (méditez les “noms” des héros) résume toute la situation de C : le mot condamne la jeune fille. Comme il avait condamné pda.

Le Programme Narratif est évident : l’héroïne marquée par la beauté et la bonté 159 de la mère peut - elle rester attachée au deuil, au noir, au feu mort ou à peine tiède ? Va-t-elle ranimer cette cendre et à quelles fins ? Pourra-t-elle retrouver la place qu’elle mérite, en fille de qualité ? Par vengeance alors qu’elle est la bonté même ? Conte prévisible dans son ensemble.

l’écart, l’élément qui perturbera cet équilibre injuste : 159

 Survient un événement qui va faire écart plus grand que prévu. En principe nous devrions avoir une répétition qui confirmerait la situation initiale : l’écart simple d’une fête parmi d’autres qui offre évidemment une scène de préparatifs et d’humiliation (reprise de tout ce que l’on sait : C, pleine d’abnégation, serviable, bonne mais toujours raillée. Plaisir pervers des soeurs qui passe par les mots suggestifs lors de l’évocation des habits. Plaisir pour soi et contre l’autre. Méchanceté feutrée mais réelle. G n’est pas loin : patience , générosité).

 Dans la solitude du départ coulent les larmes de C. Cercle de la clôture. Sa vie n’est qu’une parenthèse. Elle ne saurait quitter le foyer, son lieu de réclusion. Soudain un écart imprévu.

-II-LA MARRAINE (l’ADJUVANT unique) : le don et le serment.

• venue d’on ne sait où (dans PDA on allait la voir), surgit la marraine fée : une célérité inconnue, une capacité à tout deviner même un désir secret pudiquement retenu au bord des mots.

[chez Doré, la fée est une sombre vieille qui se présente avant la métamorphose : elle semble accompagner l’émotion et la souffrance de sa protégée ; chez Grimm, point de fée : des oiseaux (tourterelles, pigeons) ]

• la préparation féerique : objets métamorphosés par la baguette magique (citrouille creusée=carrosse doré, souris=devenant chevaux ; rat, cocher, lézards, laquais : tout ce qui sert le déplacement de C est d’origine animale ou végétale : ce qui vêt C est transformation miraculeuse de ses pauvres habits ; la fée semble faire un don spécial, celui des pantoufles (mules) de verre (et non de vair comme le pensait, entre autres, Balzac (Pocket 162)). Le titre avait attiré notre attention sur ce point.

 Deux remarques en passant : nous y reviendrons.

 1) C est très active dans cette préparation, sans doute pas autant que PD’A. Mais la fée est bien plus habile que celle du conte en vers. Cependant

 2) quelque chose étonne : le merveilleux de cette fée introduit une sorte de logique dans l’irrationnel :

-la citrouille creusée servira d’enveloppe au carrosse : le lien peut être considéré comme lointain.

-les souris mènent aux chevaux par leur gris pommelé ;

-le rat renvoie aux moustaches du cocher ;

-les lézards, symboles (abusif !) de la paresse font venir les laquais qui ont justement la réputation de paresse...

*une partie au départ (couleur, moustache, connotation) donnera le tout des choses ou des êtres à l’arrivée.


LA CONDITION, le contrat à respecter : le moment précis du retour sinon la magie n’aura plus d’effet.



-III- “ÉPREUVES” - à répétition.

1ère épreuve : quel sera le succès ( tout de même garanti par la fée) et le contrat sera-t-il respecté ?

-on notera que C arrive nécessairement en retard....Pour finir par partir en avance.

-un triomphe : ses qualités naturelles sont renforcées par le don, elle sidère toute l’assemblée (roi, dames (que le conteur satiriste moque 165), prince), en devient le centre (alors qu’elle est l’exclue par excellence), tout s’arrête, tout est suspendu à cette merveilleuse apparition : C n’oublie surtout pas d’être généreuse avec ses soeurs (don de citrons et oranges).

-le contrat est honoré : elle part à temps.

-le triomphe se prolonge au retour : demande à la marraine (répéter cette soirée, le prince l’ayant invitée), comédie jouée aux soeurs & nouvelle humiliation mais en fait C a l’avantage désormais : elle feint (d’avoir dormi), elle provoque à plaisir. Scène antithétique de celle du départ pour le bal. Elle a eu un miroir grandeur nature dans la soirée, ses soeurs lui tiennent lieu aussi de miroir.

Plaisir rassurant pour le lecteur : C tient une revanche et on la sait protégée. Plus profondément devenue objet de désir et d’admiration, elle ne se contentera plus de la cendre du deuil, du sacrifice.

Elle est sur le plan de la séduction beaucoup moins active que pda mais sa marraine est plus douée.... En outre elle a retrouvé une “classe” qui est la sienne d’origine : elle s’éloigne du deuil du passé, de la répétition. Elle a un avenir.

2ème épreuve 167sq : l’échec n’était pas loin. Le récit s’accélère, devient elliptique car le temps de l’amour passe trop vite (ce qui n’est pas le cas chez les Grimm qui aime la répétition détaillée des épisodes) : il est presque trop tard ; la métamorphose à l’envers se déclenche (ni carrosse, ni laquais etc) : heureusement un signe demeure, le verre (acte volontaire ? Chez les Grimm c’est le prince qui laisse de la poix pour garder la pantoufle qui n’est pas de verre ; chez CP le lecteur hésite un temps mais voit surtout le calcul) ; on la cherche au château, on n’a vu qu’une paysanne ; le prince contemple la pantoufle : la partie (le pied) donnera le tout de la jeune fille qui n’était que fille partielle, (mise) à part, une fille résumée par une position (sur la cendre) et une partie jugée peu “noble” de son corps... En attendant le prince est sidéré : dans le reste de la soirée , il ne voit que la pantoufle.

*Le parallélisme avec C est évident : la pantoufle et l’anneau (faut-il y voir une allusion sexuelle comme dans une psychanalyse de magazine ?)

Un détail : les soeurs sont capables d’un compte-rendu objectif de la soirée...

=>peu de jours après ....

3ème “épreuve”( vraiment ?), glorifiante : le prince fait savoir qu’il épousera celle qui mettra le pied adapté à la pantoufle : essais, rapidement évoqués (grande violence chez Grimm : on se coupe l’orteil et le talon) qui rappellent étroitement PDA et sa bague ; parmi les rires elle sort évidemment la deuxième qui fait la paire.

Trois moments glorieux (nous le confirmons : le conte de fée est aussi un compte de fée) :

-la pantoufle convient ;

-C possédait la deuxième ; -la marraine l’habille magiquement.

Le sacre de C est elliptique. Tout de suite c’est la

-IV- Situation finale :

-on identifie C, elle est reconnue mais le triomphe est dominé, la vengeance n’a pas lieu :première leçon de morale : le pardon chrétien.

-le tempo s’accélère : mariage en peu de jours.

-nouvelle générosité envers les soeurs : mariage qui élève les soeurs et les place au palais. Jeune femme devenant fée, marraine sociale pour ses soeurs...

-on notera la disparition complète d’autres mariés, le père et la mère.

•• MORALITÉS essentielles qui nous retiendront dans le cours sur cette question générale.

1) une morale présentée comme admise (cf la parenthèse du huitième vers) : la beauté est un trésor mais le vrai don des fées est la bonne grâce (la bonté, la complaisance, la soumission souriante,la générosité, l’indulgence). Qui lui a donné cette qualité ? La fée qui l’a dressée ! Où, quand ? La bonne grâce est un fait d’éducation. La fée a façonné et éduqué l’enfant. Moralité qui étonne par son rapport peu étroit avec le récit.

2) on peut avoir toutes les qualités, les avantages y compris et surtout de noblesse, il y faut parrains et marraines : soit les fées...ou plutôt des protecteurs sociaux .... CP joue incontestablement sur une ambiguïté. La féerie soudain semble bien rabaissée.


_________


•II• POUR MÉMOIRE  :

-un monde manichéen engendrant une structure adéquate (facile à illustrer).

-l’importance du deuil de la mère que les Grimm vont développer. Survivre à la mère, accepter, prendre sur soi la “faute” du père....

-la fée, ses pouvoirs, sa capacité à tout transformer mais avec un soupçon de “rationalité”. Une fée comme on les attend tout de même.

-importance des objets.

-le rapport à G pour la patience et à PDA pour l’épisode de la cendre lié à la peau d’animal.

-une morale implicite avec des enjeux différents :

*évidente la morale du pardon et de magnanimité ; la dimension chrétienne est incontestable et les Grimm s’en débarrasseront, lui préférant une punition cruelle pour les soeurs ;

* plus profonde au plan psychique : la pénitence (survivre à la mère, à un être essentiel idéalisé, ne doit pas mener à la mélancolie, à la répétition d’un rituel qui peut vous faire régresser ; en outre la “faute “, s’il y a faute (ce qui n’est pas le cas dans la réalité mais dans le fantasme), est celle d’un autre et il est encore plus inutile de la prendre sur soi.

- deux moralités surprenantes (supra).

•III• “ILLUSTRATIONS” DE DORÉ : à reprendre en synthèse.

Trois planches : deux représentant C en public, l’après-magie , ses effets : le commentaire de Pocket peut vous aider (278/9) :

 •p 247 : l’emprunt à un tableau et à une époque qui renvoient à la cour des Valois (Henri III ; mariage du duc de Joyeuse : en plan plus serré ) nous donnent un passé défini où le conte en principe est sans références exactes (il faudra nuancer avec CP). On s’attroupe autour de C :le cercle ne se ferme pas mais presque. C’est la dimension caricaturale qui frappe et non complètement la féerie : j’aime bien la figure étrange du géant qui tend son cou pour voir la beauté : une espèce de marionnette.

 •p 248 : D ne respecte pas le texte à la lettre. La scène de la pantoufle a lieu au bal, dans une salle qui sert de théâtre (rideaux) avec non un gentilhomme comme examinateur mais des nobles chenus vaguement fétichistes et comiques : un prince médite à gauche, les soeurs au fond complotent et l’on retrouve des têtes nettement caricaturées au fond.

* l’avant - magie.

 •p 246 : celle qui pourrait se rapprocher du conte frappe encore plus : D veut montrer C avant l’opération magique et dans les conditions modestes de son existence ; au centre, éclairée par la bougie de sa filleule, la fée ressemble à une grand-mère active avec un couteau lumineux évidant la courge au milieu d’une pièce qui est l’espace de travail de C. On se demande encore plus ici pourquoi la fée a besoin de travailler alors quelle est la faiseuse de métamorphose par excellence. La magie ne retient pas GD.
Par J-M. R. - Publié dans : Contes de Perrault
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