Jeudi 29 novembre 2007 4 29 /11 /Nov /2007 07:57
[Je cite plusieurs traductions dont j’ai déjà donné les abréviations]


SITUATION :

Fête Capulet. Les Mont sont masqués. Au moment où Cap dialogue avec son cousin sur une histoire de date (point intéressant : la mémoire devient floue mais on s’y accroche, du moins le père Cap), R demande soudain à un serviteur qui est la jeune fille qui, dansant, “enrichit la main de son cavalier”.

En un dizain, il énonce sa révélation devant celle qu’il ne connaît pas encore.

Voyons vite cette méditation pour lui-même. Qui va du regard sur la Beauté incarnée aux yeux de R qui n’a rien vu auparavant.

Juliette est une apparition avant tout lumineuse : elle apprend aux flambeaux à être plus brillants (notons l’humour de W : le père de J ne cesse de demander "more light" et plus tard "moins de chaleur" (de feu) ; par un effet "étonnant" d’intuition R la compare à un jewel qu’on prononce d’une façon assez proche de Juliet ; sa luminosité la fait donc comparer à un joyau (étoile indirectement) sur la joue de la nuit et pour accentuer la comparaison elle est une pierre brillante à l’oreille d’une Éthiopienne, autrement dit celle qui incarne alors la femme d’Afrique dans toute sa noire beauté.

Dans la lumière des torches, elle est lumière, brillance : elle éclaire la nuit, l’embellit et rehausse même la lumière artificielle. Elle a la blancheur d’une "snowy dove" (d’une colombe couleur de neige). Elle valorise les contraires tout en se détachant de toutes les femmes.

R reste encore un petit peu le R du premier acte : il l’élève au-dessus de tout, elle est céleste : “Beauty too rich for use, for earth too dear”(chiasme )/Beauté trop riche pour qu’on en jouisse, beauté trop chère (précieuse YB) pour la terre”. Le terrestre lui semble pour la jeune fille un monde indigne. Et sa propre main sera dite “rude hand”, rude, grossière.

Pourtant dans les faits le changement est radical :il ne se perd pas en un long monologue, il veut agir, il est soudain curieux de la voir après la danse et de toucher sa main. Le corps de l’autre (blancheur, éclat, main) est désiré plus sensuellement que celui de Rosalyn .

Le distique final est éloquent : le temps passé est oublié, l’amour pour Rosalyn aboli. Voilà ce qu’on appelle le change baroque (mais dès lors, R ne changera plus). Une seconde rejette tout un amour pour lequel on languissait quelques minutes auparavant encore. Pire : le mensonge éclate. Les yeux qui devaient brûler de façon torturante en cas de trahison sont convoqués pour l’excuser.On doit relire sa déclaration peu de temps auparavant (p 40 : les yeux hérétiques s’ils devaient trahir Rosalyn devaient être brûlés...)

Tybalt a reconnu la voix d’un Mont ; il veut agir violemment et une dispute a lieu avec son oncle, qui semble avoir de l’estime pour R...(ironie tragique à retenir). Chassé, il promet à l’intrus R de voir se changer la douceur en poison.

Après ce quatrain haineux lourd de menace dramatique, va surgir le merveilleux sonnet du pèlerin d’amour et de la "sainte".On a alors pendant un certain temps que les deux jeunes gens sont ailleurs , loin des autres qui pourtant s’amusent à côté d’eux.

••••••••••••

Voyons enfin cette scène dominée par un SONNET (89/102)et l’amorce d’un autre.Bal masqué : J n'en a pas. Mais symboliquement c'est le langage qui va permettre aux amoureux d'avancer masqués sous la religion et se démasquer pour eux seuls.

Il vient de toute évidence de lui serrer la main (ce que confirment les éditions avec didascalies).

Q1 Romeo (nom désignant le pèlerin, rappelons-le toujours)

        IF I PROFANE WITH MY UNWOORTHIEST HAND

        Si je dois profaner de mon indigne main (D)/ Si de ma main indigne je devais profaner (notre traducteur).

        THE HOLY SHRINE, THE GENTLER SIN IS THIS :

        Ce saint reliquaire/sainte châsse (VB), châsse bénie(YB), voici plus doux péché /ma douce pénitence (Y.B.) :

        MY LIPS, TWO BLUSHING PILGRIMS, READY STAND

        Mes lèvres adouciront, rougissants pèlerins,

        TO SMOOTH THAT ROUGH TOUCH WITH A TENDER KISS

        Ce rude attouchement par un tendre baiser.(D)

            R prend la parole pour, tout en se rabaissant (indigne main, rude attouchement), célébrer dans un vocabulaire religieux (profaner, reliquaire, péché, pèlerins) la beauté “sacrée” de la jeune fille. Métaphoriquement, il transforme cette scène en scène religieuse, celle d’un pèlerin ayant touché une relique sainte et voulant l’embrasser pour effacer la rudesse de son premier geste.

            En même temps une sensualité point : le péché est doux (gentle(r)), et il souhaite “a tender kiss”. Le corps est dominé certes mais main, toucher (touch) et surtout lips ne font pas douter de l’affleurement sensuel. Les pèlerins rougissants (two blushing pilgrims) ne sont pas vraiment pieux....

        Il s’agit pour lui de dire le désir sous le code religieux. Dire le désir avec un discours institutionnalisé.Détourné.

            Symboliquement, avec ce gentle(r) sin évoqué, R tente un rapprochement de son corps : il va vers J.ou du moins s’offre d’avancer vers elle. Le jeu rhétorique et spatial va être repris au bond par la très mature J.....

Q2 Juliette :

    GOOD PILGRIM, YOU DO WRONG YOUR HAND TOO MUCH

    Bon pèlerin, vous faites trop de tort à votre main(D),vous offensez là votre main (FL), vous être trop cruel pour votre main(YB).

    WHICH MANNERLY DEVOTION SHOWS IN THIS

    Qui ne fait que montrer dévote honnêteté,(D)/Qui fait hommage coutumier(VB)

    FOR SAINTS HAVE HANDS THAT PILGRIMS’ HANDS DO TOUCH

    Car les saints ont des mains que touchent les pèlerins

    AND PALM TO PALM IS HOLY PALMER’S KISS

    Et paume contre paume est leur pieux baiser.

            J dans un assaut de pointes spirituelles, raffine de façon spécieuse et reprend évidemment la métaphore du pèlerin et conserve le lexique religieux comme pour cantonner R dans ce seul domaine : il proposait “a tender kiss”, elle feint de trouver suffisant l’échange PALME (les pèlerins revenant du Saint-Sépulcre portaient une branche ou une feuille de palmier pour être ainsi reconnus dans leur quête religieuse) contre PAUME (de la main), paume de saintes, autrement dit de saintes  pouvant être aussi représentées  par une statue. Voilà le pieux, le dévot baiser (holy). Palme et paume, seulement.

    Subtilement, J semble refuser l’avance de R : c’est encore mieux encourager son désir...

Q3 : les voix vont se mêler...dans la métaphore filée reprise à PLAISIR.

Roméo :

        HAVE NOT SAINTS LIPS, AND HOLY PALMERS, TOO ?

        Saints et pèlerins n’ont-ils pas des lèvres aussi ?

            R cherche à reprendre l’avantage : il compare saints et pèlerins avec, à la rime, le mot qui les rapproche : too.

Juliette :

        AY, PILGRIM, LIPS THAT THEY MUST USE IN PRAYER.

        Oui, pèlerin, dont ils se servent pour prier.(D)/...des lèvres pour prier (notre traduction).

            J prise au jeu depuis le début répond immédiatement :oui pèlerin les lèvres ont une fonction avant tout religieuse aussi bien pour les saints qui prient dieux que pour les pèlerins qui prient devant l’image (statue) des saints.

            Nouveau refus feint. Fait pour exciter le pèlerin : l’engager à avancer par ce refus même.

Roméo :

        O THEN, DEAR SAINT, LET LIPS DO WANT HANDS DO
        THEY PRAY : GRANT THOU, LEST FAITH TURN TO DESPAIR.

        Chère sainte, lèvres et mains fassent ainsi (D) : Elles prient (exauce(-les)) pour que leur foi ne soit pas désespérée / ne devienne pas désespoir (Y B).

            R tient alors à revenir au vivant et délaisse la comparaison avec la statue : l’enjeu serait religieux. Si la sainte ( bien vivante) ne répond pas, le pèlerin y perdra la foi...Théologie étonnante...

DISTIQUE

Juliette :

        SAINTS DO NOT MOVE, THOUGH GRANT FOR PRAYERS’ SAKE.

        Les saint(e)s ne bougent pas (restent de pierre),( bien qu’) exauçant les prières.

            Parfaitement à l’aise, elle en reste à l'image de la statue . Comme telle, elle ne bougera pas. Ce qui peut être une invitation...

Roméo :

        THEN MOVE NOT WHILE MY PRAYER’S EFFECT I TAKE.

        Ne bouge pas, je prends l’objet de ma prière./Je recueille / je goûte/ le fruit de ma prière/

            Soit ! déclare R : ne bougez pas, demeurez statue : je vais embrasser la sainte et recueillir la récompense de ma prière....R a obtenu ce qu’il voulait. La sainte n’a pas bougé....

[(baiser) Didascalie prise où (quarto I) ? : He kisses her]

Fin du sonnet. Commencement d’un autre qui ne dépassera pas le premier quatrain : la société dont ils étaient isolés fait son retour.]

Romeo:

        THUS FROM MY LIPS, BY THINE MY SIN IS PURGED

        De mes lèvres, tes lèvres ont lavé le péché.

            Le code religieux sert encore à R à feindre de masquer et en réalité à déclarer son désir : le voilà, en tant que pèlerin, purifié. Il a embrassé une statue....

Juliette :

        THEN HAVE MY LIPS THE SIN THAT THEY HAVE TOOK.

        Alors mes lèvres ont le péché qu’elles vous ont pris.(D) / Le péché passe alors en celle qui vous l’ôte (VB)/notre traducteur : alors mes lèvres portent le péché qu’elles t’ont pris.

            Cessant d’être statue, J fait semblant de se plaindre : le baiser de R a fait passer en elle son péché ; la sainte est profanée, souillée...Un appel plus qu’implicite. R n’est pas sourd.

Roméo :

        SIN FROM MY LIPS ? O TRESPASS SWEETLY URGED !

    Un péché sur mes lèvres ? Faute doucement reprochée !(D)/Le péché de mes lèvres, quelle douce tentation !/

        Sommet de sensualité où les deux paroles se rencontrent dans le même vers=>

Romeo puis Juliette.

        GIVE ME MY SIN AGAIN.

        Rendez-moi mon péché.

        Quel oubli de ma part avance  R : je vous ai transmis mon impureté, rendez-la moi en me rendant votre baiser. Jeu où R a vite trouvé l’occasion pour embrasser J une deuxième fois .

[deuxième baiser : he kisses her]

Juliette :                                 YOU KISS BY TH’ BOOK.

Vous embrassez en érudit (D) /vous savez le rituel sans faute (VB)/ beaucoup plus lointain ( ?) : il y a de la religion dans vos baisers(YB).

……Interruption du deuxième sonnet qui s’esquissait :jusque-là dans le sonnet complet et dans celui-ci chaque voix alternait avec l’autre (Sonnet I : q1+ q2 puis vers contre vers (9/10) puis un distique pour R(11+12), un échange vers à vers à la chute (13/14). Ici pour la première fois, pour le second baiser obtenu plus rapidement la réplique a lieu au sein du même vers.

  “You kiss by th’ book” pose de grands problèmes de traduction : banalement by the book signifie comme il faut / selon les règles de l’art. J a donc la connaissance des règles de l’art du baiser ? Certains y voient une ironie (=de façon livresque ; elle le découragerait (non, évidemment)), d’autres une ironie au second degré et donc complice : vous embrassez comme il faut à une sainte bien vivante..Vous maniez les conceits à la perfection....Votre religion est "sacrément" amoureuse...

... rupture du sonnet et de la tranquillité de l’échange: on ne saurait oublier l'écho de ces deux baisers initiaux au moment de la mort des amants …………………………

Deux femmes en sont la cause : mère et nurse.

La nourrice :

        MADAM, YOUR MOTHER CRAVES A WORD WITH YOU

Madame, votre mère voudrait vous dire un mot.

[Juliet departs to her mother]

Roméo :

        WHAT IS HER MOTHER ? Qui est sa mère ?

La nourrice :

                                            MARRY, BACHELOR

        HER MOTHER IS THE LADY OF THE HOUSE,

        AND A GOOD LADY, AND A WISE AND VIRTUOUS.

        I NURSED HER DAUGHTER THAT YOU TALKED WITHAL.

        I TELL YOU, HE THAT CAN LAY HOLD OF HER

        SHALL HAVE THE CHINKS.

(chinks=plenty of money)

        Par Notre-dame, jeune homme,/ sa mère est la maîtresse de cette maison,/ C’est une dame digne, et sage et vertueuse./ J’ai nourri sa fille, à qui vous parliez./ Je vous le dis, celui qui mettra la main dessus /aura la tirelire (D)/LES ÉCUS(VB).

Roméo (aside) :

                                             / IS SHE A CAPULET ?

        O DEAR ACCOUNT ! MY LIFE IS MY FOE’S DEBT

C’est une Capulet ! Oh ! terrible (coûteuse / chère) créance ! Ma vie devient la dette de mon ennemi(F.L.)/ Mon ennemi tient en ses mains mon existence / MA VIE EST AU POUVOIR DE MON ENNEMI.

            Dans ce moment de brutale information, R reprend la notion d’argent évoquée par la nourrice mais pour une dette  symboliquement plus menaçante.Sa vie en effet, à cause de Tyb sera bien aux mains de son ennemi.

BENVOLIO:

           AWAY, BE GONE, THE SPORT IS AT THE BEST.

            Assez, va-t’en, la fête bat son plein (Laroque)

            Partons nous avons vu le plus beau de la fête (VB).

            Partons nous avons eu le meilleur(YB).

ROMÉO :

            AY, SO I FEAR, THE MORE IS MY UNREST

            Eh oui, je le crains, mon trouble est à son comble./(...) le surplus sera ma souffrance(YB)./(...) d’autant plus grande sera ma défaite(V.B)

[.......]

…………PLUS BAS , la révélation de Juliette qui sait habilement ne pas attirer l’attention de la nurse (sang-froid de J)

JULIETTE :
               GO ASK HIS NAME.

[the nurse goes : la nourrice s’éloigne]

                                            IF HE BE MARRIED

        Va demander son nom. S’il est marié / s’il n’est plus seul /

                MY GRAVE IS LIKE TO BE MY WEDDING BED.

                Mon lit nuptial pourrait être mon linceul.

                        Association immédiate entre mariage et mort. Avant même d’avoir la révélation du nom...À retenir pour le personnage et pour la composition de la pièce.

NURSE ( returning)  :

            HIS NAME IS ROMEO, AND A MONTAGUE,

            THE ONLY SON OF OUR GREAT ENEMY.

JULIETTE (aside)  : un quatrain important

            MY ONLY LOVE SPRUNG FROM MY ONLY HATE !

            TOO EARLY SEEN UNKNOWN, AND KNOW TOO LATE !

            PRODIGIOUS BIRTH OF LOVE IS TO ME

            THAT I MUST LOVE A LOATHED ENEMY.

            Quatrain qui dit la contradiction qu’incarne tout de suite sa passion soudaine pour R :

-un parallélisme (my only) et une antithèse (love/hate) :

- parallélisme (too), des antithèses (early / soon , unknown /know (avec polyptote)) ;

-monstrueuse ( porteuse d'une naissance bâtarde) lui paraît la naissance de cet amour parce qu’elle doit aimer le pire ennemi / qui la pousse à aimer la source de sa haine.

Points capitaux :

            -elle a aimé d’abord sans savoir qui était l’homme qui lui parlait ; la haine vient après : il lui faut aimer celui qu’elle doit, par famille interposée, haïr. Elle intègre immédiatement la part de haine qu'on lui a inculquée.

            -elle met l'accent sur ce qui va structurer la pièce, son temps, son tempo : trop tôt, trop tard.


cl : merveilleuse rencontre où les conceits fusent, où les amoureux se parlent avec aisance, isolés de tous avant d'être rattrapés par la société.La rencontre est brève à l'image de leur vie et de leur vie amoureuse. Moment de grâce, de jeu amoureux où le duo invente sa religion amoureuse....

Juliette, après ce quatrain, fait croire à la N qu’il s’agit d’une poésie dite par un de ses cavaliers. J prouvera que le mensonge ne lui est pas étranger (cf scène de IV).

Par J-M. R. - Publié dans : Shakespeare : Romeo & juliet
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