Samedi 1 décembre 2007
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-SITUATION DE LA SCÈNE : dans la nuit du dimanche au lundi : en fin d’acte 1 dans la scène de fête chez les C, il y a eu coup de foudre réciproque entre J et
R.Tandis que ses amis le recherchent au sortir de cette fête et ironisent sur son amour qu’ils croient encore destiné à Rosalyn, R est revenu dans le verger et commence par surprendre J à sa
fenêtre qui (se) parle à haute voix.
(1)UN MAGNIFIQUE DIALOGUE AMOUREUX : après le jeu
subtil de la scène du baiser (I,5), les amoureux se parlent en connaissant leur nom : une belle scène d’ aveu (qui est devenue modèle pour réécritures).
•a• son cadre spatio-temporel mérite
attention. Surtout quand on a lu la deuxième phrase de l'acte II:
COME BACK, DULL EARTH, AND FIND THY CENTER OUT.
Retourne-toi, sombre glaise, et retrouve ton centre.
R se compare à la glaise ( il se sent boueux, bas car tourné vers le bas) et veut retrouver enfin le centre de son univers, J.
-le temps :
-en juillet, dans la fin de nuit du dimanche au lundi, dans le silence de l’après fête ;
-dans la nuit, après les flambeaux que R devait porter et après le "more light" du père Capulet ; une nuit qui va voir apparaître une étoile qui n’aura rien d’une
lumière artificielle ;
-dans l'enchaînement des scènes, l'antithèse domine : au salace et provocateur de Mercutio (qui imagine l'Amour SOUS un néflier) succède le
tempo de la passion.
-nuit placée dans le sillage de l’éclair (J l’évoque indirectement 69=lightning), du coup de foudre qui a eu lieu et dont on mesure de plus en plus
l’effet.
=>symboliquement, nous assistons à une certaine naissance dont R va
parler (naissance à une autre religion au moins (autre baptème 66)) mais surtout naissance du jour qu’il voit imaginairement p64=46/47).
-le lieu : le haut / le bas s'opposent comme le proche
et le distant. L'entre - deux retient l'attention.
*Pour R, en plein air, dans le verger (orchard) des C, évoqué par J elle-même v105 sq. Verger, espace entre nature, résidence et rue de la ville ; mais nature
délimitée, enclose. Lieu de maîtrise d’une nature "civilisée" qui fait penser à la courtoisie (il y a un verger dans LE ROMAN DE LA ROSE) et aux jardins d’amour.
*Pour J, non un balcon (que nous devons à la tradition romantique) mais une fenêtre avec une balustrade sans doute (l’édition Arden parle de "window in the
tiring-house façade").
=>lieu qu'il faut méditer aussi :
-Un échange non prévu, non codé dans un espace calme, presque isolé mais risqué, un lieu
appartenant à la famille "ennemie" pour R...
-un dialogue qui a lieu à distance et où la séparation spatiale est à la fois niée et mise en valeur.
-symboliquement : J est en hauteur, ce qui autorise R à la voir céleste mais on verra que cela a une signification autre aussi.
-le temps et lieu de la déclaration sont scéniquement et
symboliquement très forts : l’"aveu" a lieu dans un endroit en principe inaccessible à un "étranger" à la famille et avant que l’autre ne soit présent concrètement dans la conscience de J.
L'aveu est destiné à un absent. Puis les paroles se joignent peu à peu. R n’a pas pénétré dans le palais mais il reste chez les Cap, J n’y est plus complètement confinée comme au premier
acte.ENTRE DEUX.
•b• une scène dominée par le mouvement : un
magnifique ballet malgré la séparation.
Certes la scène est fondée sur de belles déclarations, certes la rhétorique amoureuse est bien là mais ce qui retient c’est un mouvement au sein d’une
subtile progression de la scène :
-deux monologues parallèles aux enjeux très distincts : lui est en adoration ; elle lui parle comme s’il était présent ;
-ce monologue est rejoint par R ;
- un échange magnifique se déroule, peu à peu interrompu par la N et les va-et-vient de J (vraies et fausses sorties (bonne nuit 166 : il y a, sauf erreur, quatre
moments où, sous la pression de la N ou non, elle souhaite bonne nuit ).
=>J joue admirablement de la distance, de sa présence et de son absence, elle se sert des autres (ici Nurse) pour augmenter le désir de R et faire durer ce
moment. Merveilleux arrangement avec les paroles qui se rejoignent, s’interrompent, se retrouvent.
Il y a de l’allégresse surtout du côté de J qui joue avec l’obstacle, et se joue du mouvement de sortie.
•c• une scène d’amour qui promet l’union avec des
éléments incroyablement mêlés et disparates : on ne peut qu’admirer l’art de W.
Nous avons un concert d’éléments composites dominés : l’amour semble rendre homogènes toutes les différences.
- une alternance de silence et d’éloquence ;
- de la rhétorique et du pragmatisme (par exemple : elle demande qu’il l’abandonne s’il n’est pas honnête ; en même temps elle le presse en lui disant “demain
j’enverrai quelqu’un "; au milieu d’une métaphore filée reposant sur les oiseaux, elle demande l’heure du rdv.) ;
-une présence à distance, un jeu avec absence/présence
- un choc entre déclarations crues (Take all myself) et méditation cosmique (J stellaire etc)
-une réflexion "philosophique" sur le Nom doublée du plaisir d'énumérer les parties du corps de R
=> en ces quelques minutes convergent des temporalités, des discours en principe incompatibles. Insistez sur la sublime façon de faire se rejoindre R et j : Take
all myself // I take thee at thy word..
Prends-moi toute entière (désir absolu qui ne s’adresse qu’à un R supposé absent), dans le silence d’un
monologue ; R dans le sillage de ces mots veut la prendre aux mots et commence alors l’échange.
Au total une scène d'aveu où l'aveu est dit avant même qu'il ne soit voulu. Avant même qu'il ne s'adresse à l'autre.
2)UNE SCÈNE RÉVÉLATRICE : on cerne mieux chacun des
amants, au-delà de leur désir d'union.
(a)Roméo : toujours plutôt contemplatif malgré son changement radical :
• certes il donne des signes de changement : J est l’orient, elle est le soleil ( v46/47) levant que fuyait R ; certes il repousse vite la lune qui était sa compagne
d’insomnie dans ses désespoirs nés de Rosalyn (il va très loin dans ce sens, même symbolique : il veut que le soleil tue la lune..(à retenir))
mais
-il reste sentencieux : 199/200 : il a l'amour des formules;
-il garde aussi un vocabulaire idéalisant (hormis la traversée pour cargaison/ butin : la métaphore du voyage hante le héros) mais peut-être plus sincère, moins
fabriqué qu’avec Rosalyn
*J est lumière et plus largement cosmos, reflet cosmique (un échange yeux / étoiles est évoqué) : lumière stellaire mais qui
ferait honte aux étoiles, J solaire en pleine nuit 64 . Elle est un microcosme plus grand, plus beau que le macrocosme. Partie qui vaut mieux que le Tout...
*J est divine de plusieurs façons avec une dimension hérétique comme on a compris depuis I,5 :
-ange (brigth angel) et archange, messagère éblouissante
v71
-chère sainte( dear saint) (mais on sait
depuis le baiser que la sainteté peut cacher aussi le désir)
-on l'a vu,J est aussi la possibilité d’un
autre commencement, d’un nouveau baptème. Un autre temps.
-notons toutefois que la sensualité n’est pas absente : pensons à son rêve d’être le gant entre la main et la joue...
• n’oublions pas non plus que R reste dessous la fenêtre : d’emblée il veut rejeter son nom, il accepte tous les calculs
de JU, toutes ses conditions : il décide de l’horaire et court à la fin chez son confesseur Laurent.
[certains lecteurs veulent voir dans sa position une volonté de garder encore une distance avec J. ...]
b) tout autre apparaît Juliette et dès l’amorce de leur monologue :
•J, bien entendu éperdument amoureuse (elle est soucieuse de lui, de sa sécurité, elle est attentive à l’autre : plus loin elle dit qu’elle l’idolâtre) mais
elle voit le conflit où justement R ne voit que sa beauté à elle (64/65). Amoureux, il ne voit que cet amour ; elle comprend les difficultés de cet amour.
-les premiers mots de J sont éloquents : Ay me =hélas
• pourtant beaucoup moins contemplative que lui, elle est pragmatique, elle voit tout de suite la question du Nom. Elle ne se perd pas en fioritures : elle ordonne,
décide, presse et propose sa solution : le mariage ou rien. Elle traite dans l’urgence. Elle refuse le serment avant le mariage 69. Précise et séductrice pendant que lui pense à un
rêve.
• elle est incroyablement audacieuse :
-naturellement elle se croit seule au début mais le “take all myself” est étonnant de force, surtout après l’énumération des parties du corps de R qui ne relèvent
pas de son NOM.
-elle joue à merveille de ses sorties et retours à la fenêtre le jeu avec entrée et sortie, proximité et éloignement, retards qui éternisent la scène..
-cf le jeu sur le serment à dire, à ne pas dire, à répéter , sur l’oubli de ce qu’elle voulait
dire.
-elle a conscience de son impudeur mais envoie les bonnes manières au diable v 132 ; elle se défend de frivolité et refuse tout artifice en amour. Habile rhétorique
de la défense de l’authenticité, ce qui est aussi une rhétorique.
Elle prétend le suivre comme son seigneur : ce qui ne manque pas d’ironie...
c) Certaines affirmations sont des indices modestes mais
troublants pour le spectateur.
*R est courageux, les conditions sont risquées, J ne cesse de le dire 67/ v105sq +v113
-il a pourtant des énoncés qui intriguent :
- le curieux besoin de jurer sur la lune qu'il rejetait avant et où affleurait un désir de mettre à mort le symbole de l'aimée précédente.120
* J quant à elle présente un désir possessif qui peut aller jusqu'à la mort de l’oiseau (75) symbolisant R.
-elle veut que R renonce à son nom et ne cesse de le répèter à plaisir.On peut plaider aussi pour le plaisir pris à la
transgression.
-elle se compare à ÉCHO : mythe tragique s'il en est.
=>Fort de ces indices discrets le spectateur comprend qu’il affaire à
3)UNE SCÈNE DÉCISIVE POUR L’INTRIGUE qui participe pour une bonne part au
Nœud de la pièce et fait attendre la suite avec impatience et angoisse / crainte.
a) toujours rappeler que nous sommes au théâtre comme l’a déclaré le prologue I et que le titre et ce prologue encore tout est
dit d’avance : les star-crossed lovers sont morts depuis longtemps. La fin connue par avance domine tout ce que nous voyons. La mort rôde.
b) une décision rapide en deux temps (on se marie ; quand ?) qui va encore en secret à l’encontre des haines interfamiliales :
certes le jeu avec le 1/3 représenté par la nourrice est beau, bien mené, dominé par une Juliette belle comédienne mais une telle facilité ne sera pas donnée avec les vrais représentants du
clan, du Nom. L'héritage du Nom fera-t-il retour. Sera-ce un jeu d'enfant?
c) cette scène de balcon aura de nombreux échos dans la suite de la tragédie et plus la pièce avancera plus on en verra encore
la beauté, rétrospectivement :
-R aura l’intention de monter dans la chambre avec des cordes 89 II,3 ; J l’attend d’ailleurs dans un bel hymne à la nuit 108 mais elle ne sait pas que R a tué Tyb
et que tout a basculé 108/9 et que l'empire du nom est immense ;
-ils se retrouveront dans la chambre de Ju à la fin de l’acte III : le couple a connu sa première et dernière nuit d’amour.Il sera à nouveau question d'oiseaux....
-Écho visuel surtout : le tombeau sera sur la scène dans 3 actes , gouffre ouvert aux pieds de la façade représentant la maison des Cap...Le trajet du balcon à la
tombe sera sous nos yeux.
cl :scène qui mérite sa popularité : scène d'amour et d'illusion qui rêve d’abolir les contraires. La poésie de W rend les contraires harmonieux.