Samedi 1 décembre 2007 6 01 /12 /Déc /2007 10:42

            MONTREZ L’IMPORTANCE DE LA SCÈNE DU BAISER À LA FIN DE L’ACTE I.


Bien situer la scène : facile, à vous.



1)UNE SCÈNE QUI APPROFONDIT LA CONNAISSANCE DES DEUX HÉROS ÉPONYMES :


                    (a) R, celui qu’on croit connaître le mieux : le voilà transformé par le coup de foudre (cf le cours linéaire, début) et traître à Rosalyn ; en réalité il est enfin lui-même, il SE découvre, SE révèle à lui-même et s’il joue encore ce n’est pas l’amoureux livresque mélancolique chérissant sa douleur mais un homme parfaitement sensuel désireux de dire son amour à mots à peine couverts par le "manteau", le masque du discours religieux.

   L’homme de la nuit jusque-là parce que le jour interdisait de voir Rosalyn (on se rappelle que son père affirma qu’il s’enfermait le jour dans une nuit artificielle), devient l’homme d’une étoile dans la nuit qui brille comme le jour.

                    R qu'on croyait enfermé dans le pétrarquisme idéalisant l'objet aimé se montre soudain capable d'initiative. Il veut enfin combler une distance au lieu de la célébrer en vain.


                      (b) J, vue et entendue à peine (5 répliques) pendant tout l'acte I, se révèle plus nettement en  jouant elle aussi sa partition, en entrant dans le jeu (lexical, métaphorique) de R et en feignant de lui donner une leçon de religion. Nous la voyons apte à rivaliser (et mieux, à vaincre ?) avec R : son innocence mutine est mêlée d’une grâce apportée par la dimension de séduction fondée sur le jeu amoureux. Elle sait refuser pour augmenter le désir du pèlerin et l'amener à renchérir. Ses refus sont des appels.Voir le linéaire.



                        (c) mieux : nous entendons et voyons une immédiate complicité amoureuse qui semblent, un temps, isoler les amoureux. Le corps et les mots disent l’union déjà acquise tout en simulant le refus et le coup de force d’un baiser volé mais avec un consentement patent. Commentez la connivence de "YOU KISS BY THE BOOK "et non le reproche comme certains le croient. Les deux paroles se rencontrent dans le même vers.Séparation et union à la fois.

 

2) IMPORTANCE DANS L’ACTION de la pièce (qui va arriver au nœud) et dans les indices qu’elle comporte.

         (a) elle vient clore l’acte d’exposition qui avait commencé par une rixe (le matin) : nous sommes dans une scène de fête, de bal, de musique. L’impensable a lieu : chez les Cap, un Mont et une Cap ont un échange (certes "masqué") qui passe, sans le savoir au départ, au dessus des clans et de la haine.

  Si l’on oublie le titre de la tragédie et le prologue (I) on peut beaucoup espérer. Mais la crainte est bien là :

         -Merc a parlé peu avant de Mab, fabricante d’illusion.

         -R a exprimé une prémonition avant d’entrer chez les Cap. À vous.

         -Ty est parti, menaçant.

         -J a une phrase inquiétante avant même que ne lui soit révélé le nom de R :

                MY GRAVE IS LIKE TO BE MY WEDDING BED

(mon lit nuptial pourrait bien être mon linceul (VB)/Alors dans la tombe je serai défloré (FL))

                =>ce ne sera pas exactement le cas (il y aura nuit d’amour après le mariage) mais W va exploiter cette donnée à l’acte final.

         Après l’échange, les deux amants ont la révélation de l’identité de l’autre et si la pièce commençait par la haine, elle s’achève à la fois sur l’amour exprimé avec lyrisme et sur le rappel de la haine interfamiliale. Amour et haine : la contradiction n'est plus seulement dans les clans, elle traverse les êtres.

        b) isolés dans leur magnifique sonnet au cœur de la soirée et dans certaines mises en scène dans une danse, leur échange est interrompu par la nourrice : commençait alors un autre sonnet qui ne dépassera pas le premier quatrain : la mère de J veut lui parler. Le tiers (la loi familiale avant d’être sociale) s’installe déjà, très modestement encore, entre les deux amoureux. La pièce est lancée. Le nœud est préparé.

      La révélation des Noms à la fin de la scène (précisez) va installer les conditions  du drame [ cf linéaire

=>Roméo (aside) :

/ IS SHE A CAPULET ?

O DEAR ACCOUNT ! MY LIFE IS MY FOE’S DEBT

C’est une Capulet ! Oh ! terrible (coûteuse / chère) créance ! Ma vie devient la dette de mon ennemi(F.L.)/ Mon ennemi tient en ses mains mon existence / MA VIE EST AU POUVOIR DE MON ENNEMI.

Dans ce moment de brutale information, R reprend la notion d’argent évoquée par la nourrice mais pour une dette plus symboliquement plus menaçante.


        ••Côté J:
cf linéaire encore

 

JULIETTE (aside)  : un quatrain important

MY ONLY LOVE SPRUNG FROM MY ONLY HATE !

TOO EARLY SEEN UNKNOWN, AND KNOW TOO LATE !

PRODIGIOUS BIRTH OF LOVE IS TO ME

THAT I MUST LOVE A LOATHED ENEMY.

Quatrain qui dit la contradiction qu’incarne tout de suite sa passion soudaine pour R :

-un parallélisme (my only) et une antithèse (love/hate) :

- parallélisme (too), des antithèses (early / soon , unknown /know (avec polyptote)) ;

-monstrueuse lui paraît la naissance de cet amour parce qu’elle doit aimer le pire ennemi / qui la pousse à aimer la source de sa haine.]



                (c) on se demande aussi ce que signifie le jeu significatif  des deux amoureux avec la Loi, le discours codé (ici on fait servir la religion à tout à fait autre chose). Que veulent dire pour la suite ces détournements des mots, des codes ? En bref on s’interroge : quelle sera la Loi pour eux. Celle de la société, la leur ?Dire deux mots sur l'utilisation rapide du mariage par J en II (tester R et se garantir des parents). Le transgressif ne va pas effrayer les amants et surtout pas J.



        (3)IMPORTANCE ARTISTIQUE  & SYMBOLIQUE :



                   (a) une scène à la sublime délicatesse de composition et d'expression: comment dire le désir non loin des autres, de façon complice mais contenue : c’est le détour par la forme contraignante du sonnet lyrique  consacré
en principe à un "dialogue" religieux. Les corps se disent dans une avancée et un recul qui font que souvent on met en danse cette rencontre.Tout danse ici, la langue comme le reste.

         -une scène aussi  hautement "spirituelle" (faisant preuve d'esprit, de wit), toute en implicite, riche en humour (palm to palm; jeu sur la sainte vivante ou statufiée; jeu sur l'échange (j'efface mon péché par un baiser ; oui mais la sainte est alors souillée; alors je propose de reprendre sur moi baiser et péché ...), en parodie, en ironie à plusieurs degrés (you kiss by the book), d’arguments spécieux relançant à plaisir le dialogue. À vous. On a rarement péché et parlé de péché (sin) avec autant de plaisir...La répétition de lips n'y est pas pour rien.

 


                    (b) importance symbolique : un soudain écart a eu lieu au sein des répétitions qu’a présentées l’acte I


    • répétitions:

 - les rixes entre familles viennent de se répéter;
 - la nurse répéte les mêmes anecdotes  concernant J
 -nous sommes à la fête annuelle des Cap.
 - Cap évoque souvent sa lointaine  jeunesse et confond les époques.

Tout se répète mais soudain c'est

    • l'écart :

 -une première rencontre magique : le couple semble ailleurs, au milieu des autres;

 -une entente parfaite d'emblée: dire que le dernier vers du quatrain  venant juste après le sonnet shakespearien donne une part égale aux deux voix.

-des sentiments intenses mais contenus.

L'enjeu dramatique et tragique est fixé : allons-nous vers un écart sublime qui échappera à la répétition familiale, sociale ou sera-t-il broyé par elle? Comme on connaît la réponse, il nous reste à voir comment ce décalage si beau, si prometteur a pu être anéanti.

        En se rappelant que W a su installer la liberté du désir amoureux au sein d'une forme contraignante (sonnet): seul l'art peut-il réunir ces contraires?


 cl :
-finir sur les étapes de leurs rencontres : la deuxième sera sous le "balcon"; évoquez l'échelle de corde, la nuit dans la chambre (III) et enfin le tombeau.

-un chef-d’œuvre incontestable dans sa dense brièveté . Si W n'est pas le premier à inventer pareille scène et s'il n'a pas inspiré au sens strict (
ce qui sera le cas pour le "balcon") d'autres créations,  (cette rencontre dans une fête n'a rien à voir avec  la première rencontre au bal dans LA PRINCESSE DE CLÈVES, ni la sublime scène dans SYLVIE de Nerval (une trahison, un toucher sublime etc),  les univers sont a des années-lumière ), il a su mettre en mots (théâtre oblige) un échange qui souvent est  descriptif dans le roman et concerne surtout la révélation visuelle.

Par J-M. R. - Publié dans : Shakespeare : Romeo & juliet
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