Mercredi 5 décembre 2007 3 05 /12 /Déc /2007 07:34
        Scène facile à situer: à vous. Conditions : la canicule. Une heure après le mariage.



        Bien avoir  d’emblée en tête  que Merc est invité au bal des Cap et qu'il est l'ami de R: il est des deux côtés sans être dans aucun : il est le neveu du Prince.


    I-LA MORT DE MERCUTIO : une scène centrale, capitale, qui garde une part de mystère.



        •scène centrale, médiane, cœur de la pièce. Tout s'enchaîne et se déchaîne à ce moment. Les événements vont s'accélérer. Scène qui déclenche la crise et préside à tout ce qui vient: l’exil en fin de scène; le désir de sang chez Lady C (105)...

        Le souci de composition est évident :

                -le mariage vient d'avoir lieu et l'acte II s'achevait significativement sur "two in one" "deux êtres en un seul". Les épées vont couper ce qui était noué depuis peu : R et J seront (définitement ) séparés à partir de l'acte III : quand ils se verront, il y aura méprise (V, dans le caveau).

             -le prince intervient pour la deuxième fois (avec indulgence): or nous ne verrons le prince que 3 fois : déjà vu en I,1 pour faire cesser la rixe, il reviendra en V,3 faire le bilan des jours récents. La scène est bien centrale.

                        -dans la ligne de cette remarque on note que III,1 répète sigificativement I,1 mais au niveau le plus élevé et symétriquement : un proche des Mont en veut aux Cap et cherche à les provoquer. Merc répète Samson et Grégoire.


                            -autre point : en fin d'acte II, R s'entend reprocher par FL une recherche de plaisirs excessifs et violents et il emploie la métaphore de la poudre et du feu. R devant la mort de M se voue soudain à LA FUREUR À L'OEIL DE FEU / FIRE-EYED FURY. À l'acte V, sans aide, sans conseil, il demandera à l'apothicaire un poison

QUI EXPULSE AINSI SON SOUFFLE HORS DE SA POITRINE/EN UNE EXPLOSION AUSSI VIOLENTE QUE LA POUDRE /QUI CRACHE LE FEU DU VENTRE DU CANON MEURTRIER.




        • une mort capitale :

-par ce qu'elle interrompt : le meilleur ami de R meurt.


-par ce qu'elle ouvre : comme le dit  R après la mort de Merc : 103

        This day's black fate on more days doth depend
        This but begins the woe others must end.

        Le destin noir de ce jour pèsera sur les jours à venir/Ainsi commencent des malheurs que d'autres doivent finir.

       C'est  le premier mort qui en prépare bien d'autres, y compris une tentative de suicide et une fausse mort. Tout bascule à partir de cette disparition.


       • une mort qui garde une part mystérieuse:

-sa mort n'est pas prise au sérieux au départ par ses amis qui croient qu'il joue une fois de plus : il jouerait la comédie de la mort.


-étrange en ce que M apparaît comme on ne l'a jamais vu mais seulement deviné: il passe enfin de la parole à l'acte.

    -naturellement il va rester l'homme du verbe jusque dernier soupir (plaisanterie sur la taille de la blessure, jeu de mot sur grave (note) 102):

    -toutefois il éclaire restrospectivement ce qu'on ne faisait que supputer :
 
        -son verbe était souvent voire toujours agressif (rappel :contre la N)

              -il aimait jouter verbalement : on voit qu'il aime défier et se battre.
        -le portrait qu'il donne de Benv est en réalité un auto-portrait.98.Il est le querelleur qui cherche à se battre de toutes les manières.
               

        -à ce moment, en ce lundi de canicule, il se mêle d'un combat qui ne le concerne pas au départ : Tyb en a après R et ne veut  combattre que contre lui.

                -Merc cherche l'algarade, il veut le combat en harcelant Tyb (chasseur de rats, on va faire un tour?)


                -depuis sa tirade de l'acte II on comprend qu'il en veut à Tyb sans qu'on  connaisse expressément la cause exacte : il ne le voit que comme un combattant formé aux règles pédantes de l'épée. Motif apparemment futile. Il a déclaré qu'il ne supporte pas ce qui vient de l'étranger en matière de combat (le combat à l'italienne à Vérone ne devrait pas choquer...).


            * reste qu'au-delà, on a du mal à saisir les raisons profondes de Merc, le sens de  cette volonté de défier, de tuer Ty. Cette difficulté est une richesse de W: M est un homme du présent, on ne sait rien de son passé et le spectateur en est réduit aux conjectures.

                     Quelle est son intention en liquidant Ty?

         -régler un compte personnel, mais finalement lequel?

         -chercher la mort due au hasard, lui qui ne croit à rien?

        -il sait que Ty a écrit une lettre depuis l'acte II et qu'il est une menace pour R. Veut-il faire ce que R ne peut faire en raison de l'interdit du prince que lui ne respecte pas (sans oublier qu'il est le neveu du prince)? Veut-il liquider Tyb pour protéger R?.
           

=>deux traits se détachent :
           -Benv a une phrase majeure pour saisir partiellement le personnage:103/122=Which too untimely here did scorn the earth/Lui qui avant son heure a méprisé la terre.
            Bonne définition de l'option existentielle de Mercutio, du moins en apparence.

Mais


            - il reste une question: quel est le sens de ses derniers mots répétés sciemment?
        A plague o'both  your houses./La peste soit de vos deux maisons.
        Et ses derniers mots : Your houses. Une accusation. Le reproche ultime d'un mourant qui met en cause la guerre interfamiliale.Est-ce vraiment la cause? Soudain on devine quelque chose de presque "positif" au moment fatidique. Mer regretterait -il la cause de sa mort parce qu'il regrette soudain cette  vie contre laquelle le cynique aboyait? Le cynique n'était peut-être qu'un idéaliste déçu faisant payer cher à tous sa déception et sa douleur secrète.

    Cette scène retient aussi en ce qu'elle est 


    II-LE RETOUR DU NOM, facteur partiel  de la tragédie.

             • R sous le "balcon" désirait perdre son nom (à rappeler). Nouvellement marié en secret, allié donc de Tyb, il s'interdit de le combattre 100 et il ne mesure que tard le mortel de la blessure de Merc. Dans un élan sincère ([il croyait] bien faire), il cherche à séparer les deux combattants. Son ami le paie de sa vie.


           • devant le crime de Tyb (pas de doute, Tyb a saisi une occasion pour sortir une mauvaise botte 106), devant sa propre responsabilité 103, devant le retour hautain de Tyb, il réagit en homme calomnié : il pense à sa réputation (d'homme ou de Montaigu?) et se plaint de Ju et de son influence émolliente. Il rejette des pensées charitables (respective lenity) : il invoque La FUREUR À L'OEIL DE FEU (fire-eyed fury): dans le feu caniculaire, au moment où il a célébré son union avec le feu solaire de l'amour, c'est le feu de la vengeance qui l'emporte. Il pense qu'il peut mourir 104 et ne soucie nullement de son épouse.Il est aussi repris par l'amitié virile et ses conséquences : R & J, tragédie des contraires, y compris le féminin et le masculin.

           Un bref instant, il est, pour partie seulement (il veut aussi venger son ami), repris par l'engrenage clanique et va provoquer des réactions en chaîne. Au moment où tout se liait en secret, sur la place publique tout éclate. Il reste hébété. Il redevient lentement conscient : le sens de son geste doit lui apparaître. Il a couru dans "l'ornière familiale"(D Sibony).

           Là encore on apprécie la complexité presque inextricable des "causes" qui ont produit sa fureur. Rien de simple chez W.

          En tout cas nous sommes bien prévenus : les contraires s'échangent selon la forte formule de Cap et R a en lui une impatience qui peut provoquer des catastrophes et provoquera LA catastrophe.

    III-Cette SCÈNE MAJEURE MONTRE DÉJÀ QUEL EST LE TRAGIQUE shakespearien.


    • apparemment W reprend des éléments qui relèvent de la tragédie antique :

-formellement, un choeur mais pas tout au long  de la pièce et avec des fonctions restreintes, même si la scène finale de V, par la bouche du Prince, renvoie au c(h)oryphée grec.

-le tragédie shakespearienne garde en tout cas un élément essentiel du théâtre grec : l’ironie dite tragique. Il n’est qu’à songer aux phrases à double entente dans OEDIPE ROI que seul le public peut comprendre (ironie dramatique). C’est au moment où a eu lieu le mariage entre un Cap et une Mont, où les liens se nouent secrètement que tout éclate et sur un geste qui montre deux cas éloquents:

        1)Mercutio était un homme qui dépassait les clivages claniques et qui en meurt et provoque tout ce qui va réveiller la haine.
Si, par hypothèse, il voulait sauver son ami, il l'enferme de façon plus grave dans le conflit. À long terme, le geste de Merc poussera le couple à la mort.
           2) le geste bienveillant de R donne lieu à la mort de son ami.

 Double ironie tragique.


          • cette scène dégage déjà des éléments spécifiques du tragique shakespearien. Selon les codes du théâtre élisabéthain nous ne sommes pas surpris par le mélange des genres, ici celui de la comédie et de la tragédie qui ne sont pas seulement juxtaposés mais bien mêlés.

    Merc plaisante jusqu'au bout, jusqu'à ses derniers mots
(Your houses) qui dégagent peut être une nostalgie exprimant enfin la vérité de son être, sans masque. Le "comique" supposé se retourne en son contraire. Comme tout dans la pièce. Le rire grinçant de M était à prendre au sérieux. Le  sarcasme était un appel.
  

       [ Ligne de partage cette scène va couper la pièce en deux sur ce plan encore : il restera des éléments relevant parfois de la comédie (quiproquo entre N et J juste après mais personne ne rit, les mécontentements des musiciens en fin de IV), cependant  c’est le tragique qui va dominer dans une sorte de course accélérée à l’abîme.]


      • il reste à mesurer à partir de maintenant, à partir de cette scène et dans toute la pièce la question du destin tragique (qui fera l’objet d’une synthèse): pour le dire vite ici on a une impression ambivalente :

            -sur la mort  de Merc et ses conséquences : faut-il croire à un geste maladroit (hasard) de la part de R ou un geste déterminé par une force qui serait destin? On se dit qu'il ne tient à rien mais va avoir de telles conséquences qu'il entrait dans le plan d'une fatalité secrète. Mais alors il faut intégrer les raisons de Merc si difficiles à cerner.

        Il faudra réfléchir à toute la pièce pour mesurer cette ambivalence : en effet

        *tantôt on croit tenir une somme de gestes dus au hasard (R doit lire la lettre d’invitation au bal en I; plus loin le changement de date du mariage ou la peste), d'erreurs humaines (R fougeux, capable d’aveuglements passagers qui précipitent le pire: ce sera le cas à Mantoue (V,1)) qui mènent nos héros.

          *tantôt, en même temps, une telle scène nous  demande de repérer désormais le rôle des astres (star-crossed lovers), du destin qui conduit d’une main de fer les hasards apparents (de la Fortune ):dans cet épisode R se voit le jouet (le fool) de la fortune. Plus tard, il voudra défier les étoiles : en vain.

            Une telle scène pensée sur fond de pièce prise dans son ensemble engage  à une  définition d'un nouveau tragique. Fondé sur la dualité, la contradiction en toutes choses.


cl:une scène décisive qui engage la crise et mènera à plusieurs morts. Une scène emblématique de l'art et de l'esthétique de Will.
Par J-M. R. - Publié dans : Shakespeare : Romeo & juliet
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