Mardi 8 janvier 2008 2 08 /01 /Jan /2008 08:53
Nous nous appuierons largement sur le travail de P-L Assoun. cf Biblio.

      

    Nommer a toujours été une question délicate qui a intrigué philosophes et théologiens. Quel rapport établir entre un nom commun et une chose (cf le CRATYLE de Platon) et, plus difficile encore, entre un NOM et une personne. Sans remonter trop haut le contemporain de W,Montaigne (qu'il a  sans doute lu) a lui aussi médité sur ce point.

    Un tragédien ou un romancier peut choisir des noms et des prénoms et leur donner des valeurs ou des connotations que la pièce ensuite vient motiver.

    Dans R & J, les noms de Cap et Mont, les prénoms de R & J ont une importance fondamentale.QU'Y A-T-IL DANS UN NOM /WHAT'S IN A NAME? demande J. C'est bien le problème.

    1/NOM ET PRÉNOM NE SONT PAS FORCÉMENT ARBITRAIRES DANS LA PIÈCE : il s'en faut.

    WS choisit ses personnages et leur attribue nom & prénom pour des raisons variées .

    • certains personnages seront sans nom ni prénom, ou bien seulement des prénoms ou encore seulement des noms:une petite combinatoire est en place=>
 
-la N, l’apothicaire:pas de nom.
-des serviteurs n’auront que des prénoms: Pierre, Grégoire etc
-les parents n’auront qu’un nom : Lady Cap etc.
-le nom de famille est rarement accolé à R et J -et pour cause. Quand ils le sont c'est pour des raisons cardinales.

    • les prénoms prennent  souvent aussi une signification :

- Tybalt est sans cesse associé au chat 79 par Mercutio, à cause du Tybert du ROMAN DE RENART;
- Juliette est jewel et sa naissance a eu lieu au moment de la canicule, Juillet.
- le nom de Benvolio dit son "être" : homme du juste milieu, de bonne volonté.
- Mercutio a le vif-argent du mercure et ressemble de loin au dieu Mercure devenu parfois en Angleterre patron aussi des bonimenteurs.

    • un prénom subit un traitement qui retient l’attention :R

-il signifie en lui-même le pèlerin et on aura la scène du baiser du pèlerin d’amour.[entre nous ce pèlerin ne profite pas vraiment de son seul déplacement à Mantoue: son seul pélèrinage sera l’amour : il propose d'ailleurs à J de le débaptiser et de lui attribuer le nom d'amour :" Call me but love")
-Mercutio joue sur ce prénom en accueillant sarcastiquement : “Vidé de sa laitance (roe), aussi sec qu’un hareng” 80; d’une autre façon la N s’interroge aussi sur ce prénom en l’associant au romarin (symbole de fidélité) mais en refusant de croire (par confusion) que R s’associe aux chiens et au derrière (90).

    Mais jusque - là on ne peut dire que W  se détache d'autres  créateurs. Il va aller beaucoup plus loin en faisant du NOM propre la question centrale de la pièce.



    II/LE NOM :ce qui détermine un être, doublement.

        • socialement : à Vérone, deux familles dominent et se battent de plus en plus fréquemment pour des raisons anciennes presque oubliées. Le nom de Cap ou Mont oblige chaque être à se déterminer: les serviteurs de I,1 qui ne sont que des employés font corps avec la famille et son nom : ils sont acquis à une haine de l’autre nom qui n’a, en fait, aucune raison d’être. Que R soit au bal des Cap rend furieux Tyb : cette présence est un défi et une insulte. QU’IL FAUT RÉGLER DANS LE SANG. Le NOM est alors celui d’une famille, de ses valeurs, d’une histoire.Le Nom nous devance, nous surplombe, nous engage - plus ou moins. La tragédie va le montrer.

        • symboliquement : le nom est alors le NOM-DU-PÈRE (auquel tiennent tellement les psychanalystes, depuis Lacan).Simplifions outrageusement : le père c’est la filiation, c’est dans la logique d’une longue époque [qui finirait (?) avec notre siècle], ce qui détermine (-nait peut-on parler au passé? Vaste débat), la loi des Pères symboliques, leur marque, leur emprise sur tout l’être d’un individu.

            • le drame de R & J se  noue au moment de la révélation des noms, après le baiser du Bal : elle est une Capulet, il est un Mont. Le nom de l’ennemi  dans la haine duquel j'ai été élevé fait partie de leur amour.(cf infra)

Voyons alors

    III/LA DEMANDE DE LA PASSION :fondamentalement, elle passe par le nom.

        •J dans la scène du balcon,à peine quelques quarts d'heure après la scène du baiser et avant qu’elle ne se sache écoutée, lance un appel profond qui prouve combien elle a conscience tôt du problème et combien c’est elle qui engage la passion sur une voie très particulière.

            Ô Roméo, Roméo, pourquoi donc es-tu Roméo?
            Renie ton père et abdique ton nom.
            Ou, si tu ne veux pas, jure d’être mon amour,
            Et moi je cesserai d’être une Capulet.

Plus loin:    Il n’y a que ton nom qui est mon ennemi:
            Tu es toi, même si tu n’étais pas un Montaigu.

    Elle a une position disons vite nominaliste (mon collègue de philo me conteste à juste titre ce mot employé ici de façon abusive mais pratique) : selon elle c’est par arbitraire qu’on nomme une personne et l’être de R ne se définit pas par son nom: telle partie de son corps n’est pas Montaigu mais une singularité hors des noms, des mots 65. R peut la prendre toute entière (take all myself) s’il abdique son nom. Échange : séparation du nom rejeté(v 90) contre corps. Pour aimer avec de nouveaux mots et un corps sans l’emprise des autres. Pour un nouveau lien. Contre le déferlement de haine qui pèse sur nom et corps.

    J va très loin dans cette coupure avec le Nom puisqu'elle inclut aussi le prénom, dette  également due aux désirs des parents...Rejet de nom et prénom.

        =>R adhère pleinement à cette proposition :

-si elle l’appelle amour, il sera baptisé à nouveau, autrement dit connaîtra une nouvelle naissance 66: un autre nom qui met à mort celui du Père (à retenir pour la question de la génération de la passion).
-il dit haïr son nom 66 et s’il était écrit, il serait prêt à le déchirer (geste incroyablement fort).[ N’oublions pas en passant qu’en III J “souhaite” indirectement la mort de ses parents]

        • au plan dramatique le nom joue un rôle complexe mais radical :

-un temps R oublie Ju (prouvez-le) et veut venger Mercutio. Les raisons sont multiples et très complexes (autres cours) mais assez vite il va mettre en cause son Nom:
        -en effet plus loin dans la pièce, quand il a tué Ty , quand il a conscience d’être une seconde retombé dans les "griffes" du Nom, du clan il déclare au Frère, avant de tenter de se tuer:

                            C’est comme si ce nom,
        Tiré à bout portant de la gueule d’un canon,
        La tuait
, comme la main maudite qui porte ce nom
        A tué son cousin. Oh!dis-moi, Frère, dis-moi
        En quel misérable endroit de mon corps
        Loge mon nom
? Dis-le moi pour que je mette à sac
        Cette maison que j’abhorre
.

    Le Nom est en lui, le détermine à tuer : Tyb. Avec un poignard il veut extirper le lieu du Nom. Il assimile métaphoriquement corps et maison qu’il veut fouiller pour énucléer ce qui le poussa à agir. Je me tue pour l’avoir tuée.

    On mesure qu'à vouloir effacer le Nom, il a fait retour avec violence.



        • passion et Nom: quel était le sens de la  demande de J? ASSOUN nous aide beaucoup ici.

    Au sens réduit elle voulait réunir dans le mariage deux noms qui abolirait les haines.Option de FL.
 
   La demande est de J est beaucoup plus forte: elle voulait créer un couple sans passé, sans attache, hors Loi (des noms, des conventions) et qui n’aurait que sa loi passionnée comme LOI ou comme règle du jeu amoureux bouleversant tout. Ce qu'Assoun nomme le contrat passionnel. N’ayant de compte à rendre à personne.
    J voulait transgresser l’ordre des temps, des filiations, des noms, des interdits. Elle demande à R de la suivre hors la loi des pères, des familles même si elle trouve le mariage comme instrument, moyen d’échapper aux clans.
-je le dis ailleurs: il était normal qu’elle accepte non sans crainte de mourir ( sommeil) et de ressusciter: elle allait connaître une deuxième naissance, hors les Noms.

       PL Assoun va plus loin en expliquant le désir “fou” des amants : en apprenant le nom de l’autre, le coup de foudre indicutable (coup d'œil et baiser) se renforce et devient passion : le  désir tient certes à la révélation du bal masqué mais aussi à la “folie” de vouloir se passer d' ascendants, d'en renier du moins le nom et tout ce qu'il implique : les noms sont obstacles mais en tant que tels ils sont aiguillons du désir passionné.

    Le nom est adversaire et allié de la passion. Il la crée largement. Avec de graves conséquences. Ainsi R à Mantoue a perdu tous ses repères symboliques avec joie et se trouve loin du Père (L) seul guide spirituel et non père de sang. Il ne peut vivre sans J, sa seule Loi.


CL: J voulait non seulement que R abdique son nom mais aussi son  prénom : dans la scène du "balcon" elle prend tout de même plaisir à appeler son amant "doux Montaigu" et à jouer sans cese avec le prénom de Roméo (cf entre autres p 72,v206).

    Finalement les prénoms l’emporteront à jamais : il est dans le titre (le donner en entier) et dans les derniers mots de la pièce qui font chiasme. Les prénoms ne s’imposent-ils pas  mieux que des statues en or?
Par J-M. R. - Publié dans : Shakespeare : Romeo & juliet
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