Mercredi 22 octobre 2008 3 22 /10 /Oct /2008 16:45


               
Introduction :

     -situation générale : dire à peine deux mots de l’affaire Tartuffe sur laquelle le cours qui suit revient largement.


    -SITUATION DANS LA PIÈCE:après l’acte des "visiteurs du soir"(IV) et les menaces du Commandeur, DJ décide soudain de jouer les dévots, DE DEVENIR UN FAUX DÉVOTS, semblable à ceux qui ont attaqué le TARTUFFE. Il a commencé avec son père, SG l’a cru et  il va maintenant expliquer les raisons de sa fausse conversion.

LECTURE de ce texte hautement polémique*.


MOUVEMENT DU TEXTE dans son entier :

    1-du début _______>tout ce qu’ils peuvent faire:  défense et analyse des avantages de l’hypocrisie: propos généraux.

    2-c’est sous cet abri---------> fin : DJ dessine par anticipation sa vie de faux converti.

Nous ne commenterons que la partie “théorique” (1) de l’analyse.

ENJEU DE LA LECTURE: l’éloge paradoxal de l’’hypocrisie ne figurant ni chez les prédécesseurs ni chez les successeurs de notre auteur, pourquoi Molière apporte-t-il cette inflexion originale  au mythe de DJ, étant donné qu’il s’agit de la tirade la plus longue, la plus violente de la pièce?

ANNONCE DE VOTRE PLAN en lecture méthodique.

[Rappelez que le public cultivé alors connaît par la théâtre deux conversions célèbres et véritables : le VÉRITABLE SAINT GENEST de Rotrou (1646/48) et POLYEUCTE de Corneille (1642).]







    1) UN TEXTE DE “CIRCONSTANCE” fondé sur un éloge paradoxal : L’AFFAIRE TARTUFFE ET SES SÉQUELLES.

     Un texte doublement de circonstance

    •a• dans la pièce : Dj le dit clairement : poursuivi, harcelé il va par opportunisme et sens de l’adaptation choisir un stratagème : il jouera au saint homme. Il a déjà commencé avec son père en lui faisant croire à son repentir (citez aussi la phrase de la réplique assez longue qui précède : PURE POLITIQUE, STRATAGÈME, GRIMACE...).


    •b• de la pièce : ce texte est une parabase* originale : Molière prend indirectement la parole et règle ses comptes.

    Il évoque cette affaire :

-explicitement en plusieurs lieux de la tirade : citez :tous les gens du parti; hors de notre extrait il parle de cabale;

-implicitement quand il fait allusion aux faux repentis (QUI ONT RHABILLÉ ADROITEMENT...): il vise d’anciens libertins tardivement convertis et devenus d’ardents dévots (on a pensé au prince de Conti).

    Notons l’habileté de Molière : : il concède que parmi les dévots il en est de sincères et il ne les attaque pas : simplement il montre qu’ils sont les premières dupes..(ceux ..de bonne foi...véritablement touchés...).

    •cce texte s’appuie un éloge paradoxal :

c1

-=éloge de  ce qu’on blâme à l’accoutumée.

-rappelez d’autres éloges paradoxaux dans la pièce (tabac, inconstance): éloge inversé qui donne lieu à un véritable  cours d’amoralité.

-ici comme ailleurs mais pour des raisons très personnelles, Molière prête tout son talent à DJ pour célébrer ce qui est à ses yeux le Mal absolu.


        Pour le prouver il suffit de regarder


•c2• la rigueur de l’argumentation: reconstituons son développement (citez à chaque fois le texte).

*thèse : l’hypocrisie a de merveilleux avantages. A priori une hyperbole dont il va montrer la réalité.

[allez vite, dégagez l’essentiel: on jouit comme avant mais à petit bruit et sans risque, car on commande aux autres. On a sauvé sa liberté.]

        

        -Pourquoi? Originalité : elle est inattaquable et c’est le seul vice dans ce cas. L’hypocrite continue à jouir en repos. On demeure souverain dans ses plaisirs.

        -comment (méthode)? On se crée des alliés à son image :c’est un moyen de convaincre et séduire les autres dévots et de les faire agir à notre place. [Art de la concession (vu supra)].Même les sincères nous aident en croyant à nos grimaces.

        - on peut le prouver, il y a des exemples célèbres.

        -il conclut en reprenant ce qui l’intéresse le plus, avant de passer à son cas : avec ce bouclier de la fausse croyance, tout est permis. Une comédie médiocre suffit.


c3• prouvons aussi la dimension persuasive de ce discours:

        -l’hypocrisie est personnifiée (sujet du verbe) et plus loin elle a même un corps, une main: nous sommes presque dans l’allégorie exposant le pouvoir effrayant de cette entité qui interdit toute dénonciation.

        -par le jeu sur les pronoms (surtout ils ) les hypocrites ne sont pas nommés, ils forment une sorte de société secrète qu’on n’ose presque nommer.
       
        -l’insistance sur tout complète ce point : tout le monde; tous les gens du parti; tous sur le bras ;

        -le nombre de faux dévots fait peur dans la question rhétorique de DJ à Sg. À vous.



    2) avec cet autoportrait de DJ en dévot , M nous livre UN TEXTE POLÉMIQUE qui ne vise pas seulement quelques dévots : texte au présent de vérité générale, c'est déjà beaucoup dire.

M dénonce tout d‘abord

    a) les vraies raisons de l’hypocrite, son unique but : par sa déclaration qui ne prend à témoin de son secret que  le seul Sg, (capital) DJ éclaire (et Molière avec lui) les vrais mobiles des dévots, à commencer par ceux qui ont fait “interdire” Tartuffe: le plaisir, le plaisir à faire le mal.

        -Dj devenu (faux) dévot ne change rien à ses “affaires”; simplement il les fait en secret : le faux dévot est un hédoniste qui ne dit pas son nom et se cache.

        -loin d’être altruiste, le faux dévot ne songe qu’à lui et n’a pas le sens du sacrifice du croyant sincère. L’hypocrisie permet d’être le plus méchant homme du monde.

                -après notre extrait, l’idée de vengeance s’impose (citez vite la fin avec l’effet boule de neige de la calomnie) et elle est loin de la miséricorde chrétienne.

    =>grâce à la conversion de DJ, Molière dénonce l’amoralisme fondamental des apparents moralistes rigoristes qui en font trop parce qu’ils ont trop à cacher.

M met aussi en avant 

    •b• les moyens de l’hypocrite

           •b1un art de l’apparence : l’acteur

-donnez l’étymologie du mot hypocrisie (masque d’acteur) : qui a donc à avoir directement avec le théâtre. Il parle d’art au sens de technique. Le mot JEU est là, le mot PERSONNAGE est répété.

- c’est une technique du corps, l’imitation de gestes qui sont autant de signes:

    -baissement de tête pour exprimer l’humilité;

    -un soupir mortifié : pour qu’on entende bien sa plainte d’avoir un corps qu’il doit combattre à force de mortifications.

    -des roulements d’yeux : sûrement tournés vers le Ciel pour montrer son unique préoccupation.

       =>nous croyons voir en personne son Tartuffe.

-Dj emploie des métaphores axées sur le paraître et le vêtement (rhabillé; manteau ; habit respecté)

-on n’est pas surpris de découvrir le mot grimace ( cf TLF le mot est employé pour désigner de façon dépréciative: le comportement conventionnel d'un groupe ou d'un rôle social, les attitudes affectées par une personne hypocrite ou que l'on soupçonne d'hypocrisie, les conduites manquant de naturel ou de sincérité), mot qui vient de masque: il désigne moins les contorsions du visage que la mine qu’on affecte.

    •b2un art du langage : cette tirade en est l’illustration parfaite. On a vu que sa faculté d’argumentation se réfléchit ici (mais plus encore dans la suite de la tirade):

On reconnaît sa facilité à

        -utiliser des registres de langue divers : au milieu de sa belle éloquence il peut s’abaisser au  familier (se jette sur les bras; donner dans le panneau (vocabulaire cynégétique)); il sait appuyer son discours d’adverbe très insistants (hautement, aveuglément etc.)

        -employer l’adverbe toujours en des moments décisifs.

        -filer la métaphore : théâtrale, on vient de la voir; guerrière, on y revient;
 
        -utiliser à des moments cruciaux le lexique de la connaissance, du savoir impuissants. Citez.

        -à s’approprier un vocabulaire qu’il n’est pas le sien et qui est vide de sens pour lui. Le religieux: bonne foi, touchés...

=> le langage pour lui servira encore et toujours  à séduire et à intimider voire éliminer (fin de tirade).

        

    •c• un portrait qui dépasse bien la seule affaire Tartuffe:


    Récapitulons les cibles d’attaque :

-les adversaires immédiats de M: la confrérie du Saint-Sacrement;

-les faux dévots en général et pas seulement  ceux de la compagnie du Saint - Sacrement: DJ/M montre que les naïfs en sont victimes ; inversement il montre que les lucides sont impuissants;


- en moraliste, M indique que la société soutient le vice et d’autres vices à la mode (maintenant);  l’insistance sur la mode désigne la superficialité de ce monde qui joue aussi de l’apparence, du changement.

-cependant il me semble aller plus loin: il y a dans le scénario pensé par Dj une violence (à peine) latente qui fait écho à un malaise de l'auteur.

   Devant nous et Sg,  Dj rêve d’une sorte de "guerre secrète" contre la société car les dévots ont une force d’intimidation et de répression inouïe ; on comprend mieux son emploi du vocabulaire militaire: il serait en quelque sorte un général de l’ombre avec l’hypocrisie comme  arme défensive (bouclier) et offensive (seconde partie de la tirade); avec un objectif : détenir un  pouvoir d’autant plus fort qu’il est dissimulé ; DJ a sa loi souveraine, il se met donc au-dessus du Roi...Je pense que M suggère une dimension politique que prouvera la fin de son TARTUFFE  quelques années plus tard (troisième version en 69 : Tartuffe allant dénoncer au roi Orgon et sa famille...J'ai résumé Tartuffe: il me faudra le refaire pendant les révisions).

 
Le mot religion ayant rapport à ce qui fait lien (religere), l’hypocrisie religieuse est un danger extrême car elle peut pousser à constituer une société dans la société et protéger des menées qui dépassent la religion même et touche au Pouvoir.

L’adversaire est donc de taille. Quelle peut être la parade?

À sa façon, ce discours est un vibrant éloge du THÉÂTRE.


3)UN PLAIDOYER POUR LE THÉÂTRE: pour la moralité de la comédie

    a) il faut savoir que la religion a souvent contesté l’idée même de théâtre : le débat est ancien (saint Augustin) et contemporain alors : les Jansénistes l’attaquent, dont Nicole dans un très grand texte. Molière a été victime des dévots qui le mettent  violemment en cause et dénoncent sa nuisance.

    b) Dj sur scène joue la comédie et décide de se faire personnage: contre le danger d’une société abusée par un tel homme, il faut montrer les vices, la comédie des vices. Le théâtre est le lieu de l’artifice qui manifeste la vérité.

Dans le théâtre du monde (the world is a stage de Shakespeare, vieille idée du theatrum mundi dont raffole la comédie espagnole)) les spectateurs initiés par la pièce Tartuffe et par cette conversion hypocrite deviendront lucides. Seuls la littérature (La Bruyère, plus tard) et le monde du théâtre  sont capables de rendre visibles les vices. S’en prendre à la comédie c’est avoir quelque chose à cacher..

CL= cette tirade est la dernière touche au portrait du burlador : il apparaît en condensé comme

-brillant orateur
-analyste et fin observateur de son temps (citez la fin de la tirade entière (aux vices de son siècle));
-opportuniste et stratège;
-cynique qui s’apprête à jouer la vertu;

 
Au moment de prendre le masque, Dj permet à Molière d’arracher le masque  des faux dévots et plus largement d’une certaine société.

 Le héros rebelle en sort-il indemne? À vous de répondre. En tout cas la cohérence de M est totale : il a pris TARTUFFE en amont pour expliquer comment on devient un Tartuffe....

Par J-M. R. - Publié dans : Dom Juan
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