Samedi 25 octobre 2008 6 25 /10 /Oct /2008 08:52
          les défis ou le libertinage* de DJ

*(nous reviendrons longuement sur les libertinages parmi lesquels on distingue le libertinage sceptique et érudit, le libertinage épicurien et jouisseur  et le libertinage naturaliste radical: nous en reparlerons aussi avec les extraits des LIAISONS DANGEREUSES.)


INTRO :

Deux mots résument DJ : séduction et défi. Étudions les en séparant arbitrairement des domaines parfaitement unis en la personne de DJ qui est à lui seul un défi.

Nous verrons ce qu'on appelle libertinage de mœurs et de pensée.


Un mot tout d'abord sur


LE DÉFI QUI CONDITIONNE TOUT :l'emploi du langage.

DJ abuse des autres en abusant des mots. Voulant agir sur autrui, il le paie en monnaie de singe comme Dim.(et déjà dans la première scène Sg dit : j'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour...).Loin du vrai et du faux, il ne veut qu'une parole efficace et heureuse qui lui donne barre sur tous. Parler (avec une rhétorique maîtrisée) c'est faire du mot un outil au service d'une force.

Le cas le plus probant est son utilisation de la Promesse: DJ s'engage en tout et ne tient jamais son engagement.,Chaque fois qu'il dit "je promets", il ne ment pas : sans faire référence à ce qu'implique sa parole, il dit seulement ce qu'il fait :il promet.

Tous ses échanges  détournés seront fondés sur ce modèle.

[La question va évidemment très loin : DJ incarne un scepticisme réel quant au pouvoir de Vérité du langage : en même temps il agit en sophiste* pour assurer ses triomphes..]



LE LIBERTIN DE MŒURS:


LE DÉFI AMOUREUX :sachez bien la tirade de présentation par SG (capitale) et la tirade du séducteur, évidemment. Sans oublier la réplique de Gusman qui raconte comment sa maîtresse a été séduite.

À l'amour durable, vainqueur du Temps,
À l'amour communion,

                            DJ oppose l'inconstance, l'infidélité, la quête perpétuelle et perpétuellement relancée, l'intérêt pour le nouveau, l'amour des commencements et les commencements de l'amour, la passion de la beauté et la soumission à la nature: dév PENTE NATURELLE(III,5). Place consacrée au corps (pensez simplement à sa faim au moment où (IV) une statue de pierre pourrait venir; pensez aux lèvres appétissantes de Charlotte), plaisir, désir énoncés si souvent (et dénoncés par Sg qui parle de chien, de pourceau d'Épicure), tout devait choquer une société accordant tout de même (en principe seulement (pensez aux maîtresses de Louis XIV...)) une large place à la privation et à l'ascétisme.

 Voué à la séduction, DJ est le comédien (tirade du séducteur) qui a besoin d'obstacle pour pouvoir vaincre et s'imposer dans une conquête  de la femme considérée comme une pièce dans un Jeu.[On retrouve les mêmes images chez Valmont dans LES LIAISONS DANGEREUSES (à suivre)]. Il dupe, abandonne cruellement (cf Elvire), prend plaisir aux larmes de sa femme convertie((IV): il a un peu du prédateur (séduction grossière avec les paysannes) même s'il y a en lui un amateur déclaré de la beauté.  Il provoque le romanesque d'Elvire mais ne laisse aucune illusion sur l'amour. Il est l'anti-Tristan*.

[Dans la femme, dans le plaisir pris à la conquérir, dans la volonté d'imposer sa domination, dans la volonté de les quitter, on doit insister sur la notion de séduction (se-ducere=mener à part, séparer, détourner du vrai...) qui dépasse sans doute la femme en elle-même.]

Observez tout de même que le DJ de Molière parle beaucoup d'amour (et son valet en I,1 fait un portrait de grand ' "épouseur à toutes mains") mais les femmes n'occupent qu'un quart de la pièce et il ne réussit pas vraiment dans ses entreprises: il échoue dans l'enlèvement de la jeune promise (naufrage), il doit quitter Charlotte et Mathurine. Dans la suite de la pièce il ne sera plus question de conquête.


LE DÉFI SOCIAL & MORAL: DJ s'en prend à tout ce qui fait norme, tout en en usant et abusant.[une de ses grandes ambiguïtés ]. Tout ce qui fait loi, norme, à ses yeux est infondé et entre dans la catégorie de l'apparence dont il est le maître.

-certes il conserve des réflexes de classe (il ne comprend pas l'habit d'Elvire en I,3, il sauve Carlos), il profite des interventions de son père auprès du Roi (les a-t-il demandées?), il a des attitudes de hauteur aristocratique (son orgueil à la fin) MAIS, fondamentalement,

 -il s'attaque à la famille : il est l'épouseur du genre humain et fait du mariage une formalité vide. Il rejette la famille et en crée plusieurs. Il promet les épousailles aux deux paysannes. Sa cible c'est l'Institution sociale dont le mariage est le plus beau fleuron. Symboliquement, après des tentatives manquées, il veut enlever une future mariée (fin de I)

-Dj, dans le conflit avec son père, défie aussi sa classe, son Nom par son comportement scandaleux: il trahit père, nobles amis du père et confiance ou action du Roi (discours du père en IV)

-il pervertit l'échange social :

       -quand il fait répondre à Elvire par son valet grossier.

       -quand il n'a aucune reconnaissance pour son sauveur, Pierrot;

         -quand il promet (en III) à Carlos en sachant qu'il ne tiendra pas sa parole.

        -quand il maltraite le Pauvre (si vous le voyez ainsi).

        -quand il se joue méchamment de son gageur Dimanche (dire comment).

         -quand il n'honore ni les dettes financières ni les dettes symboliques (le père, dont il souhaite la mort)

Il ne pouvait que trouver la solution de l'hypocrisie : il trompe son père. Beaucoup moins Carlos.

Dj est parfaitement cynique : il détourne à son profit les valeurs qui cimentent la société dominée par sa propre classe aristocratique. Au plan social il est un parasite de sa classe et c'est sa plus grande contradiction, celle qui le rend  beaucoup  moins fascinant. Il ne délaisse pas les conventions quand elles servent ses intérêts.

»»»»»Dans le même temps il éclaire bien les contradictions morales des autres, souvent par son silence.

Sa valeur c'est le plaisir et son profit personnel. Mais il montre ici et là que ceux qui prétendent avoir une Morale la détournent aussi à leur profit : il montre au Pauvre qu'il n'est pas désintéressé et il fait énoncer à son père l'éloge de la noblesse d'un crocheteur ou mieux encore lui fait avouer  ses recours aux aides du Roi...Père qui redevient très (trop?)vite aimant et oublieux du passé de son fils quand ce dernier lui joue le rôle de l'hypocrite (début de V).

   =>Dj en bon libertin vit pour le plaisir (et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir I,2) et ne tient aucun compte de ce qui est supposé limiter, reprimer, condamner le désir.

  COMME LA MORALE SOCIALE d'alors (en dehors de la morale aristocratique) doit beaucoup à la morale religieuse, il est temps d'en venir au point le plus complexe.




LE LIBERTINAGE DE PENSÉE (étant entendu que nous sommes au théâtre et que le personnage n'a pas à faire des dissertations sur sa pensée comme pouvaient le faire les libertins dits  érudits comme NAUDÉ).



•LES DÉFIS RELIGIEUX: clef de voûte de tous les autres défis du burlador.

         nb: la composition de la pièce repose sur un parallélisme entre deux mouvements : on poursuit DJ à cause de ses abandons amoureux pendant qu'il court vers d'autres conquêtes; on avertit sans cesse DJ de sa fin terrible pendant qu'il multiplie les provocations  ou les signes de son indifférence ou son scepticisme radical.

  -DJ est libertin, aux dires de Sg (où?):

  -naturellement il raille toutes les superstitions : à vous (loup garou, Moine-bourru).

-en pratique DJ  bafoue ou les tient pour nuls (les ignorant donc) tous les articles du credo chrétien:

            *les institutions religieuses (couvent, mariage= mystère sacré dit Sg)

            *les vertus chrétiennes: la charité, le repentir, le pardon (tirade de l'hypocrisie (2ème partie))=éloge de la vengeance;) au contraire il péche souvent (luxure) et ne tient pas compte des Commandements (il tue, il n'honore pas père et mère, il commet l'adultère, il vole indirectement).

.

             *il transgresse les interdits :il valorise le corps et profane un mort.

               *il rejette d'un revers de main, face à Sg, le Ciel, l'enfer, l'immortalité de l'âme etc...Citez III,1

               *plus la pièce avance, plus le surnaturel se manifeste et plus DJ multiplie les blasphèmes ou ses appels à plus de preuves divines....


MAIS LA QUESTION ÉPINEUSE EST ÉVIDEMMENT CELLE DE LA CROYANCE DE DJ : croit-il? Quel rapport a -t-il fondamentalement au Ciel, étant donné que Sg et sa tirade initiale passablement confuse ne nous aide pas vraiment?Ne se dérobe-t-il pas dans la dispute III,1 avec Sg?

Esquissons quelques hypothèses :


   *certains pensent que DJ est hanté par Dieu qu'il provoque sans cesse et qu'il veut justement défier : il ne nierait pas Dieu mais Dieu comme source de valeurs étouffantes, liberticides. En pariant pour la vie et pour le plaisir au présent, DJ contesterait moins Dieu que l'effet dévastateur qu'apporte aux vivants l'idée  normative de Dieu (pensez à la critique du Commandeur qui a dépensé de l'argent pour sa statue au lieu de profiter du Présent). Dans cette hypothèse il y a du prométhéisme* en Dj, un côté libérateur et on peut alors, dans ces conditions, prendre au sérieux sa surprenante déclaration "pour l'amour de l'humanité". Comme il a de justes doutes sur la médecine de son temps, il désaliénerait ceux qu'il rencontre :  il les détacherait des illusions de l'imagination (populaire par exemple (Moine-bourru etc.).

    Ses provocations seraient prosélytes* si on peut dire : il voudrait convaincre chacun non de l'inexistence de Dieu mais de son impuissance (va, va le Ciel n'est pas si exact que tu penses(V,4)...).Il fait comme si la statue n'était qu'un simulacre fait pour le tromper.

   

    * l'hypothèse athée ne voit pas la pièce ainsi :

-fort de quelques convictions, on croit  deviner qu'il est matérialiste (façon Lucrèce) d'après la compréhension qu'en aSg (sa longue réplique au 2+2 cf mon cours: à vous), rationaliste.

 Tout à ses plaisirs, DJ ne se soucie nullement de Dieu au début de l'œuvre, malgré les avertissements de Sg. Il se dit que rien ne l'arrêtera : songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. Il ne prend pas vraiment part au débat théologique avec Sg (2+2=4 pouvant aussi être une boutade et, en tout cas ,il ne tient pas à s'expliquer) et avec les épisodes du Commandeur, il cherche des explications rationnelles en  bon sceptique (un faux jour) empirique. Quand il défie le pauvre c'est pour rappeler la férocité des châtiments contre le blasphème. Il admet tardivement qu'il y a quelque chose qu'il ne comprend pas mais ne songe pas à une autre explication. À aucun moment il ne va vers la statue en V: il part et ne veut pas l'affrontement. Ce qui pourrait passer pour des signes inquiétants de punition divine (quasi-noyade, confidence  - avertissement d'Elv, mouvement de la statue), il n'en tient pas  compte.

  Dans cette optique Dj va son chemin, fait le mal mais ne cherche pas Dieu. Jusqu'au bout, il nie l'évidence, soupçonne un piège. Dieu vient à lui mais lui ne va pas à Dieu. Il ne défie Dieu que par son acceptation de la Mort & par le refus du repentir. On peut imaginer un AH 
qui serait encore de défi  (cf le cours)

     *hypothèse plus psychologique que théologique : Dj déteste les obstacles et en même temps les cherchent pour pouvoir prouver sa capacité de transgression, son pouvoir. On sait que le désir de la future jeune mariée lui est venu par JALOUSIE. Entre la femme et lui , il peut y a voir un homme, un élément sacré, une institution :entre son désir et sa jouissance il lui faut un barrage qu'il ne rêve que de renverser;Dieu devient alors le symbole de ce
tout qui fait  obstacle. Son libertinage de façade masque une perversion notoire quant à la Loi (mais là c'est la psychanalyse qui doit parler: ce n'est plus notre propos). Il a besoin de Dieu, de le provoquer, pour pouvoir se hisser avec orgueil au-dessus de tous et de rêver à d'autres mondes, comme Alexandre. D'où son goût exalté (et suspect) pour la Force, la domination.

le grand défi de DJ, ce qui en fait un baroque : LE DÉFI MÉTAPHYSIQUE.Mais dans ce cas Dieu n'est pas l'enjeu du défi.

 DJ défie la Vie. Il veut être pleinement, il souhaite être l'artiste de sa vie en épousant chaque seconde et en refusant tout désagrément. Homme de tous les instants, homme de la rupture, du départ permanent, il rêve chaque instant comme un commencement pur.

C'est peut - être le JEU qui définit le défi de DJ. Jeu pris dans un sens fondamental : jouer sa vie, la vie, vivre l'excès, la consommation avant la consumation (d'où la référence à Sardanapale). Ce qui ne va  sans cruauté et sans indifférence pour autrui....

L'originalité de Dj serait alors d'agir comme le devinait avec angoisse Sg : sans rien croire mais en faisant confiance au savoir  ( 2+2=4). La Raison naturelle se passant alors de foi.

cl: finir peut-être sur le défi de Molière qui osa une pièce qu'il lui fallut vite tronquer puis retirer de l'affiche et qu'il n'édita jamais.
Par J-M. R. - Publié dans : Dom Juan
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