Dimanche 9 novembre 2008
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Vaste question qui divise la critique depuis toujours et qui la divisera encore longtemps. L'ambiguïté de la pièce s'y prête et un grand critique (Dandrey) a même fait de l'ambiguïté sa clef
d'explication : M aurait rendu impossible un jugement unique.
Question délicate dans la mesure où
1-Molière est un dramaturge et non un essayiste ou un philosophe : il n'a pas à enseigner de façon dogmatique même si la doctrine classique repose sur le placere (plaire) et le
docere (enseigner) horatiens : un personnage n'est pas le porte-parole, le porte-voix de son auteur
&
2-les conditions de la création de la pièce renvoient à des circonstances encore vraiment trop mal connues.
3-M n'a pas créé un personnage incarnant la sagesse , l'équilibre comme le CLÉANTHE présenté comme libertin dans la version de TARTUFFE de 69.
Il faut pourtant se rendre à une évidence : cette pièce a été rejetée par Molière et il n'a jamais voulu l'éditer de son vivant.
Quelques réponses tranchées :
a) par certaines de ses relations intellectuelles (selon son biographe Desmarets il aurait fréquenté les cours de Gassendi ( mais ce penseur pose des problèmes considérables et il n'est en
aucun cas athée) et côtoyé Chapelle et Cyrano (le vrai)), M aurait une sympathie objective pour les libertins (mais ce n'est pas un groupe homogène comme vous savez) : en négligeant de donner un
vrai contre-poids à DJ (Sg n'est qu'un bouffon), en donnant son talent au burlador et donc en le rendant fascinant, en faisant une pièce à machine il montrerait certes la mort du burlador mais en
la surthéâtralisant de façon telle qu'elle perd de sa force de condamnation au point de rendre admirable sa résistance. Les critiques énoncées par les dévots sont allées dans ce sens. Sans
compter le fameux "MES GAGES"qui disparaît du texte dès le premier soir de la représentation et qui pouvait passer pour une façon de rire après un "miracle" supposé...
b) à l'opposé nous avons de rares tenants d'une foi possible de M: ils voient dans la pièce l'héritage édifiant de Tirso. Les lecteurs modernes feraient alors tous la même erreur :ils
regarderaient le DJ de Molière depuis l'aval, ils plaqueraient sur lui une image romantique qu'il n'a jamais eue pour le moraliste M. qui refuse de saluer son cynisme et ses provocations. Il
aurait ainsi donné des preuves de cohérence : en mettant sur le compte de DJ la tirade de l'hypocrisie, il confirme que ce n'est pas le dévot sincère qu'il conteste mais celui qu'il faudra
désormais appeler Tartuffe. Des libertins ont protesté : DJ ne serait d'eux qu'une caricature.
Mais
c) c'est mal connaître M et son goût pour l'équilibre et le juste milieu que de croire qu'il ait pu faire l'éloge simple
de l'un des deux camps :
Le DJ que nous montre M peut certes fasciner mais il ne cache pas qu'il y a chez lui beaucoup d'échecs (en amour par exemple), une brutalité odieuse, une morgue envers tout le monde,
une liberté vantée mais reposant sur des lâchetés, des compromis (il est protégé auprès du Roi par son père, il use de son Nom, de son prestige de noble pour séduire) et ce n'est pas un hasard
s'il verse dans l'hypocrisie, le vice des vices pour M. Difficile de croire que M fasse de DJ un modèle de vie.
À l'inverse on comprend bien qu'une dévotion forcenée, fanatique, haineuse (les hypocrites que dénonce DJ quand il décide d'en devenir un) ou une foi de charbonnier (Sg) ne peuvent lui
convenir (mais on est injuste avec Sg : sa tirade contre le 2+2 n'est pas aussi sotte qu'on le croit). Très traditionnellement, M fait du comique une arme contre les excès, les manifestations de
démesure.
=>M est un homme de théâtre qui a compris combien l'aventure de DJ est passionnante pour un homme de scène : des rebondissements, de la provocation, une certaine liberté dramaturgique,
la critique d'un orgueil démesuré. Mais comme tout créateur, son œuvre dit beaucoup sur lui sans qu'il le sache complètement : en transformant le duo
maître/valet, en l'approfondissant, il a peut-être donné un écho sérieux à des tentations qui étaient les siennes et qu'il a surmontées : le conformisme de Sg et le radicalisme d'un Dj qui
ne croit pas en la vérité du langage.
M a préféré opter pour le théâtre : face à un DJ qui ne va pas au bout de ses défis (repli sur l'hypocrisie) et qui fait de la comédie un pouvoir sur le monde, M a choisi la comédie et une
certaine confiance en le langage qui ouvrent les yeux sur les excès du monde.
Comme tout créateur on peut dire enfin que M n'est pas en un de ses personnages mais en tous.
Par J-M. R.
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Publié dans : Dom Juan
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