Dimanche 16 novembre 2008 7 16 /11 /Nov /2008 16:04
            LE CHÂTEAU ET SON ALLÉGORIE



INTRODUCTION

Nous sommes à la fin de la troisième journée du voyage de J & son maître: le valet a commencé le récit de ses amours et il en est au moment où il demeure chez des paysans. Un débat s’est engagé entre eux sur les femmes : le N résume cet échange quand il est interrompu par le lecteur inscrit.

LECTURE

ENJEU : voir les libertés que prend le romancier et comprendre ce qui se joue dans cette apparente gratuité.

MOUVEMENT DU TEXTE :

    -un caprice du N

    -une évocation d’un château

    -une pirouette du N.


ANNONCE DU PLAN DE VOTRE LECTURE.


1/UN NARRATEUR QUI CONTINUE À ÊTRE ENVAHISSANT :


a) partons d’ "INCOMMODE" et "maudits questionneurs" 37:comme toujours depuis le début (rappelez p 14)  il se plaint  du narrataire (ou lecteur dit inscrit) qu’il appelle lecteur et qui a une place dans ce roman au point de constituer un duo de plus dans un texte qui n’en manque pas. On note que l’échange sera indiqué avec des tirets qui insistent un peu plus sur la dimension théâtrale du livre (à préciser avec par exemple la bonne auberge, le comique de l’aubergiste et du paysan ou la querelle de J et son maître (descendre etc)).

    Ce lecteur inscrit semble aimer la précision et ici sa question porte sur une exigence bien louable et réitérée ( cf incipit la 3è et 4è question): la localisation () de la troisième nuit de ce voyage dont nous ne connaissons ni le point de départ ni celui d’arrivée. Exigence louable dans la mesure où notre narrateur ne cesse de garantir la vérité de tout ce qu’il rapporte.


b) le narrateur est toujours omniprésent et, dans ce cas, contrariant : il ne lui plaît pas de nommer le lieu de repos des cavaliers. C’est à ses yeux sans intérêt et c’est une façon de répondre avec humeur au lecteur qui quelques pages auparavant dans l’opération du genou de J avait refusé quelques détails trop "réalistes"..28/9.

  DD, le romancier, en passant indique une convention inaperçue (une stratégie et une rhétorique) du roman qui veut faire vrai : il suffirait d’un nom et le lecteur serait content. Il y croirait..

Le narrateur va jouer sur deux possibilités : le proche de Paris (Pontoise/Saint-Germain) et le lointain (deux localités célèbres pour leur pélerinage), histoire de montrer son mauvais caractère et l’inutilité du renseignement...

DD sait, lui, où il veut nous mener : il nous annonce discrètement que tout ne sera pas connu dans ce texte prétendument véridique : ainsi nous ne saurons jamais 1-où résidait le fils de Saint-Ouen que le Maître a mis en nourrice , ni 2-où allait notre couple à l’occasion de ce voyage. En outre les précisions de décor, de villages, de ville seront quasiment absents...

En revanche nous saurons finalement dans les pages qui viennent (retour de la mémoire 43) où ils passèrent deux jours : à Conches 44. Mais le problème pour les amateurs de vérité c’est qu’il y a deux Conches en France dans des directions opposées (Normandie et Champagne).

Sur ce point enfin  observons un paradoxe qui ne saurait surprendre chez DD et dans ce roman : à vouloir ne pas répondre au lecteur le N devra subir l’assaut de nombreuses questions dans son invention improvisée (citez quelques questions de 37).


c) infidèle à son parti-pris de vérité, à son credo d’authenticité, notre narrateur se fait imaginatif et improvisateur :

-habile comme toujours, le N, manipulé par le romancier, entretient une autre fiction : il écrit au fil de la plume et dans une oralité (l'image du magnétophone anachronique s’impose) comme enregistrée en direct il lui vient une belle invention (vers...oui ; pourquoi pas ?...) qui doit intriguer ce lecteur "incommode".

-en outre le N fait exactement l’inverse de ce dont il se défend à chaque occasion et qu'il le fera magnifiquement dans la suite immédiate de notre extrait. Son refrain étant : "il ne tiendrait qu’à moi p 12 etc. de multiplier les hasards..." Esquissez la lecture de quelques soit, soit 38. Il se permet ce qu'il se refuse sans cesse.


    Cette fantaisie a un effet immédiat : elle nous  pousse à croire encore plus qu’il dit vrai pour le reste : tout est incontestable. Quand il ne se fait pas capricieux et quand le lecteur ne l'interrompt pas....


Lisons donc cette digression en forme d’allégorie*[suite d'éléments descriptifs ou / et narratifs dont chacun correspond aux divers détails de l'idée générale qu'il a pour fonction d'exprimer: lire une allégorie, déclarée ou non, c'est lire à deux niveaux]


2/LE CHÂTEAU ÉNIGMATIQUE :



a)une situation classique : on sait que ce roman aime la parodie, la citation (donnez un ou deux exemples : citation de Tristram Shandy à la première page, parodie de Rabelais pour la gourde etc)).Et comme notre narrateur a décidé de jouer, il va jouer une carte extrêmement connue dans le roman ou ailleurs  et depuis longtemps:

-un lieu d’importance, un château immense mais qui ne sera jamais décrit (on sait le peu de prix que reconnaît à la description J et son écrivain.. cf chapeau tardif)

-un frontispice à l’entrée qui fait énigme comme l’entrée des Enfers dans LA DIVINE COMÉDIE de Dante dont il est question en passant p 263 (VOUS QUI ENTREZ ABANDONNEZ TOUT ESPOIR ) ; on pense surtout au  maître de DD, Rabelais  et à l’inscription inimitable qui figure au fronton de l’abbaye de Thélème (fin de Gargantua) : je ne cite que la première strophe dans la langue du XVIème.

    Cy n'entrez pas Hypocrites/ bigotz/
    Vieulx matagotz/ marmiteux boursouflez.
    Tordcoulx badaux plus que n'estoient les Gotz.
    Ny Ostrogotz/ precurseurs des magotz/
    Haires/ cagotz/ caffars empantouflez.
    Gueux mitouflez/ frapars escorniflez
    Befflez/ enflez/ fagoteurs de tabus
    Tirez ailleurs pour vendre vo' abus.
    Vous abus meschans
    Rempliroient mes champs
    De meschanceté
    Et par faulseté
    Troubleroit mes chants
    Vous abus meschans.




-un énoncé: lequel ? Double et doublement contradictoire pour ce château se désignant :un paradoxe de plus.

-1- avancée à la première personne, une devise fondée sur une antithèse et un parallélisme ( personne /tout le monde) et portant sur la propriété.

-2-adressé à un VOUS généralisateur mais actualisable par chaque visiteur, le second énoncé s’appuie sur la flèche du temps : hier/avant vous y étiez déjà avant que d’y être et vous y serez encore après votre sortie.


b) le dialogue cherche à résoudre cette double affirmation mais naturellement le N se montre récalcitrant, et semble peu dérangé par la contradiction :


-il répond de façon alternative en télescopant les énoncés : ils ne purent entrer car il appartenait à quelqu’un ; ou alors comme dit le frontispice ils y étaient déjà ; ils ne purent en sortir puisqu’ils n’étaient pas entrés ou parce que la sentence disait vrai (ils y étaient encore) ; le narrateur joue avec les possibles pour repousser ce lecteur importun. Le N fait clairement obstruction.

- comme il répond avec agacement à certaines questions (il parle sèchement comme Gousse*mais de façon volontairement imprécise ou paradoxale), le lecteur inscrit change son interrogatoire - sans grand effet au début : le Narrateur fâché d'être encore plus interrompu répondant du bout des lèvres.


    -quelle fut l’action du duo ? Comme d’habitude : J parle du grand parchemin et le M obéit à son valet (belle ironie de "ce qu’ils voulurent") ;


    -quelles rencontres ? Des personnes de milieux différents.


    -qualités des échanges : comme partout. Le N revient à son procès du lecteur inscrit.

Le N reste évasif et se force à répondre.

        =>Soudain à un moment donné le N se fait plus sympathique et plus narratif: il avance presque à visage découvert.


c) il nous guide dans la résolution de l’énigme :il parle de VRAI SENS DE L’INSCRIPTION qu’il avait suspectée auparavant ...Le N se fait donc narratif :


            le château a été investi par des vauriens*, qui s’appuyant sur une fable, celle d’un droit de propriété légué leur donnant la permission de s’approprier des appartements jamais assez grands ; droit faux, droit usurpé qui s’appuie sur la force, celle de coglions : la signification devient évidente avec une dimension politique qui renvoie à l’article AUTORITÉ POLITIQUE de DD dans L’ENCYCLOPÉDIE  qui n’a rien de révolutionnaire mais fixe bien la réflexion*(cf infra l'annexe où il pose que si le pouvoir est délégué ce ne peut être que par CONTRAT, concept venu de Hobbes et retravaillé par J.-J.).

        -la terre est à tout le monde et à personne en particulier : revendication qui a aussi un passé théologique mais l’Église a bien oublié ce point...Politiquement, entendons : l’État est à tous et aucune autorité usurpée ne doit régner : proposition audacieuse chez un DD qui ne pensera jamais au-delà de la Royauté-bien éclairée par des philosophes. L'invention libère la pensée du N : qui met-il en cause avec cette compagnie de vauriens? Pas ici de chef mais quoi .....des ministres? À quelle tyrannie fait-il allusion? On dirait qu'il va jusqu'à contester la monarchie héréditaire , ce qu'il n'a jamais fait par ailleurs.

         -le romancier aura glissé, en passant, une autre lecture de l'énoncé (comme en contrebande): il faut entendre une exégèse plus matérialiste : si nous sommes nature, corpuscules, atomes, nous étions dans l’univers avant et nous le serons encore après...

Mais voilà qui repose la question du statut du texte, de son genre , de ses enjeux. N'avons-nous affaire qu'à une simple digression due au caprice?


3/UNE ENTRÉE EN MATIÈRE BIEN PROBLÉMATIQUE :nous avons  à peine lu quelques pages du roman. Et le mot frontispice nous intrigue

        a) on sait qu’un frontispice s’applique aussi  à un  livre :


-en architecture donc = Façade principale d'un grand édifice. Le frontispice d'un temple (Ac.).
-par anal., en TYPOGRAPHIE=
1. Titre principal d'un livre illustré de gravures, ornements, vignettes. Le grand titre ou frontispice est par excellence la page annonciatrice de l'ouvrage.
2. Par extension : Illustration qui figure en regard d'un titre de livre.

Le lecteur se demande où on le mène :nous sommes dans un texte qui soudain prend une forme allégorique. Provisoire à cause du caprice du N. Et en plus ce N dénonce juste après  l’allégorie comme procédé facile, digne d’esprit médiocre..

Il se demande alors  si ce passage n’est pas le frontispice un peu décalé du roman? Un frontispice qui ne dirait pas son nom? Que le N signale puis récuse..

    b) faut-il comprendre que nous entrons dans un roman allégorique qui ne dit pas son nom  et pas du tout un témoignage de faits arrivés au duo J & son maître?

[autre définition :une allégorie, c'est une description ou un récit qui présente en soi un sens immédiat suffisant, mais dont les éléments recèlent des valeurs symboliques qui fondent son sens second, son sens intentionnel, tout étranger au premier.]

Faut-il le lire allégoriquement JLF et ne pas se contenter d'écouter leurs bavardages? C’est bel et bien la thèse d’un grand lecteur de DD, Francis Pruner : quelle allégorie ? Politique.

   * résumons sa thèse : dans son organisation le roman suggère une certaine conception de la société. Dans les premières journées (brigands à l’auberge, misère des paysans), il faut comprendre que la société maltraite son peuple ; dans les dernières journées le roman montre assez l’état déliquescent de l’aristocratie (Hudson et le pouvoir religieux, le maître de J, les maîtres de J tous médiocres, lâches etc) ; au centre dans les journées V, VI et moitié de VII on voit une auberge où il fait bon vivre, manger, boire où J prend le pouvoir officiellement sur un rappel à une affaire historique récente face à un maître : autrement dit ce texte amusant mettrait en valeur les hommes de vrais mérites en contestant ceux qui abusent de leur pouvoir. Et le roman s’achève sur une menace : un J peut très bien devenir un compagnon de Mandrin....Leçon : ainsi vaut-il mieux lui confier la conciergerie du château...mais par là même il fait des disciples ...



    c) le lecteur, une fois de plus, est perplexe: le narrateur  nous dit que c’est une allégorie mais parle  seulement du  château et  pas du  livre et il reconnaît que l'allégorie n'est pas un signe d'esprit créateur ...Il semble se raviser et abandonne son jeu.

  Le lecteur est au rouet : que faut-il penser? Que le roman qui nous attend est complexe et qu'il ne nous facilite pas la tâche tout en réclamant plus que d'autres notre attention. Disons qu'e DD continue à problématiser la réception de son texte.

         -ainsi nous aurons beaucoup de mal à savoir si le capitaine de J et mort ou pas.

         -mieux: nous pouvons deviner une organisation thématique des journées. Or nous entrons dans la quatrième journée qui sera dominée par une question lancinante : peut-on juger correctement? Y a -t-il un  jugement absolument sûr?

                          -le lieutenant général, l’ami du M et de J commet une erreur de jugement avec la servante 45/6 qui prétend que J lui a donné la bourse pour coucher avec elle alors que ce n’est pas vrai..

                         -les mésaventures de J et du cheval vont entraîner des supputations infinies.

                          -Gousse va poser des problèmes considérables : comment le juger moralement? 93

                        - J a toute une théorie sur les quiproquos et affirme que nous changeons d'avis au gré de nos humeurs et des circonstances 81...




On relit alors  cette allégorie du château et on se dit qu'elle renvoie à la Vérité, au moins dans son premier énoncé: elle est à tous et  personne n'a le droit de se l'approprier et de s'en faire les défenseurs. Ni théologiens, ni savants, ni philosophes.

 Prétendre s’approprier la vérité ou la vérité d’un texte est une autre preuve de pouvoir abusif...Ce que ce texte contradictoire prouve aussi.

     


cl : le N poursuivant son caprice nous laisse ensuite 8 possibilités narratives (très satiriques) pour finir par avouer innocemment que le duo coucha en fait à Conches...Nous ne sommes pas au bout de nos surprises dans ce roman qui s'interroge sans cesse sur ce qu'est un roman et son interprétation....

•••••••••••••••••••

ANNEXE *Diderot : Article : Autorité politique (L'Encyclopédie)

Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c’est la puissance paternelle : mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l’état de nature, elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d’une autre origine que la nature. Qu’on examine bien et on la fera toujours remonter a l’une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s’en est emparé ; ou le consentement de ceux qui s’y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils on déféré l’autorité.
La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent : en sorte que , si ces derniers deviennent a leur tour les plus forts, et qu’ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l’autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l’autorité la défait alors : c’est la loi du plus fort.
Quelquefois l’autorité qui s’établit par la violence change de nature ; c’est lorsqu’elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu’on a soumis : mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler et celui qui se l’était arrogée devenant alors prince cesse d’être tyran.
La puissance, qui vient du consentement des peuples suppose nécessairement des conditions qui en rendent l’usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites ; car l’homme ne doit ni ne peut se donner entièrement sans réserve a un autre homme, parce qu’il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier. C’est Dieu, jaloux absolu, qui ne perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et pour le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu’ils obéissent à l’un d’eux ; mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve afin que la créature s’arroge pas les droit du créateur. Toute autre soumission est le véritable crime de l’idolâtrie. Fléchir le genou devant un homme ou devant une image n’est qu’une cérémonie extérieur, dont le vrai Dieu qui demande le cœur et l’esprit ne se souvient guère qu’il abandonne à l’institution des hommes pour en faire, comme il leur conviendra des marques d’un culte civil et politique, ou d’un culte de religion. Ainsi ce ne sont point ces cérémonies en elles-mêmes, mais l’esprit de leur établissement, qui en rend la pratique innocente ou criminelle. Un Anglais n’a point de scrupule à servir le roi le genou en terre ; le cérémonial ne signifie ce qu’on a voulu qu’il signifiât ; mais livrer son cœur, son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et au caprice d’une pure créature, en faire l’unique et le dernier motif de ses actions c’est assurément un crime de lèse-majesté divine au premier chef.


Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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