Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /Nov /2008 07:15
GOUSSE

-INTRODUCTION

        *GLOBALE : à vous

        *particulière. Dans leur voyage J & son M  sont dans leur 4 eme journée et le valet a bien des soucis avec le cheval que le M lui a acheté. Par ailleurs, à l’occasion de la rencontre d’un char d’enterrement assez vite suspect, J en est venu à raconter l’étrange histoire du capitaine et de son ami-ennemi (à vous si on vous interroge): ce duo est baptisé d’hétéroclites (
Qui s'écarte d'une norme stricte ou généralement admise)et on a peine à croire à leur comportement QUI SEMBLE PATHOLOGIQUE. Le N nous le garantit (bas 89) et pourtant le lecteur reste circonspect : LISEZ alors “VOILÀ ME DIREZ-VOUS DEUX HOMMES EXTRAORDINAIRES”. Cette exclamation va pousser le N avancer une thèse majeure.

LECTURE

ENJEU : quelles sont les fonctions de cette thèse et de ce portrait?GARDEZ POUR VOUS =>comprendre pourquoi, à l'occasion de ce portrait , les questions morale et esthétique ne sont pas séparables chez DD de sa philosophie.

MOUVEMENT d'un texte déductif, mouvement qui sera aussi notre plan d’analyse:

    1-la thèse du N

   2-une preuve par l’exemple qui donne lieu à un dialogue étonnant.


1)UNE THÈSE  sur l’art et la nature :

 Dans ce roman polyphonique, le N prend la parole plus sérieusement que d'habitude :

    a) le N réplique au lecteur inscrit et a l’intention d’être précis et long (après un premièrement nous aurons un deuxièmement, quatre pages après) : il avance une théorie qui appartient vraiment à DD, penseur matérialiste qui considère que la nature est une auto-production d’elle-même par reproduction différenciante sans finalité...(ce qui le rapproche de Spinoza qu'il n'a pas forcément lu de première main mais n'en parlez pas si on ne vous demande rien):la nature est variée . Entendons :elle  peut varier à l'infini.

          -la nature est variée dans les instincts et les caractères : ce vocabulaire n’est plus forcément  le nôtre (la notion de caractère ne passe plus pour scientifique) mais il importe de bien comprendre ce que dit DD: autant d’hommes ou de femmes, autant d’instincts et de caractères différents. DD sans avoir la moindre connaissance génétique, et pour cause, ce sera l’acquis du XXème siècle, pose que chaque être est singulier et, en matérialiste, il est persuadé que c’est le corps (auquel appartient le cerveau, l’esprit pour lui n’étant pas séparable du reste comme le prétendent les croyants et les spiritualistes) qui nous détermine fondamentalement d’où l’emploi d’instinct et caractère.

    -la nature est si variée : chaque être a une organisation propre et la nature produit forcément des êtres différents jusqu’à l’étrange au point que la réalité, comme on dit, dépasse la fiction: un poète (au sens large, Corneille, Racine sont pour DD des poètes tragiques) pourra avoir une fantaisie débridée , il pourra proposer des bizarreries (=qui s'écarte de l'ordre habituel des choses) et bien, rien de ce qui nous semblerait excessif car imaginaire n’est absent de la nature. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’observer autour de soi pour comprendre cette vérité : la nature peut tout produire et il faut savoir l’imiter, autrement dit restituer AUSSI ce qui échappe à la norme (physique, morale, intellectuelle). La norme ne doit pas cacher, éliminer ce qu’elle ne reconnaît pas, ce qui lui échappe. Le bizarre existe, il est réel.
   
    b) ayant avancé sa thèse, le N va préparer alors l’apparition de Gousse l’original sans principes(93)

      Comment? En partant d’une œuvre littéraire, une pièce de Molière : jusque-là, jusqu'à Gousse, il nous dit qu'il tenait LE MÉDECIN MALGRÉ LUI pour une fiction amusante, distrayante  mais folle: entendons une exagération, une pure invention.Il a  longtemps ri du personnage de Molière sans penser un instant qu’il ait pu exister. Or il a rencontré son double, son pendant réel : ce sera Gousse.

    • le lecteur  inscrit décidément très cultivé (autant que le N mais surtout que ...DD) comprend l’allusion à la première scène de l’acte I entre Sganarelle et Martine sa femme et il la cite de mémoire. Scène qui finit en coups de bâton mais que le N sélectionne plutôt pour la verdeur et la brusquerie de l’échange verbal (vous avez le texte de Molière).

  Il faut alors en tirer une première conséquence, double:

1-l'art imite traditionnellement  la nature (proposition canonique de cet Aristote que citent sans cesse les Sganarelle de Molière ( à quoi fais-je allusion?)), et
tout est imitable dans la nature y compris l’exceptionnel, le monstrueux. Il ne saurait y avoir de tabous. DD ne connaît pas la notion de réalisme (vous aurez une fiche sur cette difficile question) mais il l’enrichit d’avance: rien  ne saurait échapper à l’art qui n’a pas qu’affaire au beau (grand débat qui sera imposé par les réalistes du XIXème siècle) mais aussi au laid, au hideux, au repoussant (pension Vauquer, mort d'Emma, saleté chez Zola) .Il faut savoir observer, tout observer. Et tout rapporter, transcrire.

2-en même temps, même quand il donne l'impression d'inventer, l’art permet de voir la nature dans toute sa diversité. Qui dit si le N aurait "remarqué” Gousse s’il n’avait pas lu Molière avant de le rencontrer ?


    L’art n’a pas de normes d'origine morale...surtout pas celle de la vraisemblance ou de la bienséance...(pensez à la question du langage dans JLF (bigre, foutre: on l'aura vu). Il faut bien reconnaître toutefois que DD aura une position très moralisatrice et larmoyante dans son théâtre.

  La thèse étant proposée, il faut passer à sa vérification personnelle.




2) UN PORTRAIT EN QUELQUES MOTS  rapporté par le N qui tient le dialogue de sa femme. Encore une voix rapportée dans ce roman où chacun cède la parole à quelqu'un d'autre ( à vous pour quelques exemples faciles).


a) ce qui frappe dans cette  succession de répliques:

    -leur brièveté : on peut faire difficilement plus court. G a l’art de désamorcer toute tentative de conversation. Il ne relance pas, il clôt. Il ne prend pas la parole, il répond sèchement sans volonté de suite.

    -cette brièveté exprime une forme d’incivilité : on l’accueille et il ne prend pas la peine d’être courtois : ce qui était politesse de la part de la femme du N sonne soudain le vide .

    -en même temps, on sait déjà beaucoup sur lui en très peu de mots : on comprend qu’il a une famille, n’a pas beaucoup d’argent (sans se plaindre) et que, géomètre, il lui faut réparer des moulins (plus loin nous voyons qu’il vole le N et vole pour le N 93). DD aime le portrait en action ou peint à travers les dialogues.

      *dans l’économie du roman, dans sa construction ce personnage est une antithèse de J :où le valet est bavard, cherche à raconter sans cesse, à argumenter à tout propos, G fait dans le laconique. Raconter ses amours demandera des centaines de pages pour J; pour Gousse une scénette, des répliques suffisent. De plus il y a comme un fatalisme chez lui, bien plus marqué que celui de J qui pleure à la découverte de la mort de son capitaine.Mais un fatalisme jamais théorisé, jamais déclaré.


b) on ne peut qu’être choqué par certaines de ses répliques. On a le sentiment d’approcher un être insensible, jouant sur les mots (je ne suis pas un autre), profondément indifférent aux autres (avec des degrés dans l’odieux : il ne s’intéresse pas au meunier, à sa femme et ne semble faire aucun cas de la mort de son fils et de l’éducation des autres). Il y a  presque chez lui du cynisme * au sens grec mais sans volonté d’aboyer, d’attaquer les autres. comme le faisait Diogène et comme le veut l'étymologie du mot (chien).Sans intention pédagogique. Il fait réfléchir sans avoir à donner de leçons, sans même y penser.

 Ici nous avons affaire à un être
incontestablement socialisé (il tient une école) mais qui ne fait pas grand cas de la socialité, de l’hospitalité, de l’attention à autrui. Sans le vouloir, sans le savoir,  il permet à ses interlocuteurs de penser autrement leur rapport aux autres. Sans en avoir la moindre intention, il attire l'attention sur lui. 

Par exemple sur l’éducation (citez le passage 91) il va à contre-courant des Lumières qui est en profondeur un mouvement  pour l’émancipation de l’humanité loin de l’ignorance, de la superstition : il est à l’opposé d’un Rousseau qui écrit L’ÉMILE, un grand traité de pédagogie, et loin de la volonté didactique de l’Encyclopédie..de D'alembert et DD. Lui se contente d'affirmer: nous sommes ce que permet notre organisme. Si nous avons de l’esprit, nous aurons  la chance de faire ce qu’il nous plaît et comme lui, de devenir un bon mathématicien-géomètre. Sinon il est inutile  de nous faire multiplier les études : on voit combien Gousse n’est pas moderne et ne croit pas au milieu. Plus loin Gousse retrouvera pourtant quelque chose qui fascine DD depuis longtemps : la justice distributive 93( savoir expliquer ce point avec WIKIPEDIA =

À l'inverse de la justice commutative qui établit une égalité arithmétique, la justice distributive établit une égalité géométrique. Elle prône la distribution selon le mérite, faisant cas des inégalités entre les personnes. Aux personnes inégales, des parts inégales.

Les droits, obligations, charges et avantages, sont répartis dans le respect de critères qui varient selon l'idéologie de l'époque antique. À chacun son rang, ses mérites, ses besoins et ses actions.

2. C'est suivant ce principe de justice distributive qu'étaient formés les gouvernements grecs dans l'Antiquité.

3. Aujourd'hui, la justice distributive est synonyme de justice sociale. Ainsi, elle a pour but de réduire les inégalités injustes et d'augmenter les inégalités « justes », selon la vision d'Aristote de la justice).



    Mieux encore:  dès la page suivante on verra notre G se sacrifier pour un couple d’amis (Prémontval). La grand attribut de G, c’est la contradiction qui n'est pas vécue comme telle par lui. Mais qui a un effet sur la pensée de DD. J ne dira-t-il pas que nous changeons d'avis plusieurs fois par jour?

c) en effet un Gousse ne vient pas par hasard, au fil de la plume et du dialogue comme nous cherche à le faire croire le dispositif de la narration discontinue, interrompue sans cesse. Il est placé dans deux journées où il est beaucoup question de jugement : un juge s’est trompé en accusant J; le lecteur est incapable de savoir si le capitaine de J est mort. J se trompe sur la profession du bourreau. Et G vient s’ajouter à la liste  sur un point important. Le N est catégorique :ET PRONONCEZ APRÈS CELA SUR L’ALLURE DES HOMMES...93

  On voit la fonction du personnage et des anecdotes qui le concernent: il s’agit de mettre le lecteur, nous, dans l’impossibilité de juger cet original. Ce qui a deux vertus pour DD:

1) au quotidien évitons de juger à tort et à travers (mais il faudra bien une justice...et DD proposera des solutions radicales...cf Lettre à Landois )

2) admirons ou seulement respectons  ces êtres fantasques, étranges, marginaux parfois qui nous font réfléchir et qu’on ne peut négliger : il y a en chacun une anomalie visible qu’il faut savoir admettre. DD a beau condamner Hudson, il a beau comprendre la détestation que provoque Mme de la Pom’, il ne se prive pas d’en faire un éloge vibrant et magnifiquement argumenté (précisez ? Apologie de Pom' 217/8/). Soyons tolérants et curieux de tout.Le style oral de Gousse est comme le style d'un écrivain, un point de vue sur le monde.

cl: à l'occasion d'un portrait qui n'est jamais physique, Dd nous donne en passant une petite  "leçon" de morale  (pas du tout moralisatrice) et d’esthétique: sur ce point DD enjambe largement l'ambition "du portrait réaliste et naturaliste " du XIXème siècle. Le portrait d'un Balzac ou d'un Zola définit le personnage, l'interprète, le rend prévisible. Dans le cas de Gousse, on ne nous donne pas d'explication générale du personnage. Mais nous apprenons aussi de lui, d'une autre façon. On ne s'étonnera pas que l'un des plus grands livres de DD soit LE NEVEU DE RAMEAU.
Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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