Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /Jan /2009 04:13
[PENSE-BÊTE -au cas où:d'Assoucy est difficile à définir en termes d'esthétique: il y a chez lui encore des éléments baroques* (la digression, la répétition, le ressassement, l'hyperbole) mais  son art relève comme il le voulait du burlesque* dans un roman qui soutient la comparaison avec les picaresques*.]
                   Charles Coypeau, Dassoucy

Présentation :allez vite en connaissant tout de même l'essentiel.

a- D’Assoucy est le fils d’un avocat lettré ; il apprit la musique, fut  un musicien en vogue à la cour et voyagea beaucoup en France et en Italie. Son libertinage lui valut des déboires : célèbre pour son amour de la bonne chère et des petits pages, il fut, bien qu’il ne se mêlât guère de philosophie, emprisonné à  Rome de 1667 à 1669 pour athéisme par l’Inquisition.

b- Les aventures burlesques du sieur d’Assoucy datent de 1676-77 ; c’est un texte double :


   •d’un côté, par son titre,  et par son héros éponyme, il se présente comme une œuvre autobiographique, écrite à la première personne. Ce qui accroît ce sentiment, c’est que le héros, comme d’Assoucy lui-même, est un musicien, et qu’il  connaît Molière, ce qui est aussi le cas de notre  auteur.


   •mais l’adjectif  burlesque corrige cette impression d’authenticité : le récit est d’abord un roman. Comme  dans la satire, le héros du livre est un personnage auquel arrivent toutes sortes de mésaventures comiques, souvent très triviales : on lui  vole son argent au jeu ;  il égare sa bourse en la cachant dans une ornière d’un chemin ; il est retenu malgré lui chez un seigneur, amphitryon généreux mais importun. Le héros, d’Assoucy est un personnage peureux, qui n’a jamais prise sur les événements,  et il faut le dire, souvent ridicule.

   •enfin le texte se lit comme un récit de voyage tumultueux.


c- Dans ce passage, le héros a été étrillé naïvement au jeu par un aigrefin habile, qui sera  arrêté par  d’autres, et qui justifie son métier ici.AJOUTEZ : la question de l'argent est obsédante dans le roman : il circule, on le vole, on le cache etc...D'A. semble l'avocat d'un groupe de penseurs hostiles à l'argent (il préfigure Rousseau et bien des utopistes).

•lecture

•ENJEU DE LA LECTURE ANALYTIQUE  :voir la portée politique et sociale  ?d'un texte qui n'est pas qu'un jeu savant reposant sur une grande maîtrise rhétorique.

COMMENT CET  ÉLOGE PARADOXAL PARVIENT-IL À CONVAINCRE ET PERSUADER?

•ANNONCE DE VOTRE PLAN :




I- Un  ÉLOGE PARADOXAL   À VERTU  POLÉMIQUE:
 
      dont l’objet et la forme vous font penser à quels autres textes vus cette année?DJ: tabac, éloge de l'inconstance en amour, éloge de l'hypocrisie.

1- Un éloge  du voleur :
Loin de regretter ses actes, le personnage les justifie et il célèbre même son activité, qu’il  présente de la façon la plus glorifiante qui  soit :


          a- Il emploie un langage très valorisant :

       
*d’un  point de vue social, «filou, brigand ou voleur» sont des «titres d’honneur» (l.3/4)

    

  *
d’un point de vue moral, il parle d’un métier «vertueux (l.12, l.  ), de son «mérite »(l.13),  et prétend qu’on y gagne sa vie «honnêtement» (l 9);


  *il possède même des secrets enviables pour beaucoup et soulignés hyperboliquement ( l 27).


           b- Il  souligne les difficultés de son métier et en détaille les mérites :non sans recourir beaucoup à l'hyperbole!


-   la durée, l'expérience acquise   : il y a employé «les plus beaux jours de sa vie» à l’apprendre (l.14/15)

=> le métier de voleur apparaît comme une sorte de sacerdoce  ; on y sacrifie sa vie. Il y a «blanchi sous le harnois*».


- l’effort : "sang & eau" L.14


- le danger :"risqué  mille et mille rencontres" L.21


- le savoir et le savoir-faire  : "un art que les plus grands esprits préfèrent aujourd'hui à toutes les sciences du monde"L.15/16


- plus encore, ce savoir lui donne des pouvoirs extraordinaires, quasi divins :les secrets qu'on a vus le font paraître  comme un démiurge sans équivalent: il a largement dépassé la pierre philosophale, pourtant tellement fascinante et tellement cherchée.


 Le métier de voleur  n’apparaît pas ici comme une basse œuvre,  mais comme un art (dimension technique),qui permet de maîtriser les clefs de l’univers, de le contrôler. C’est un homme de grande science qui a aussi un art de vivre....

c- Il utilise des métaphores qui l’ennoblissent davantage encore :
celle du chevalier, du paladin, qui combat «sous les étendards de maître Gonin».


2- En valorisant les voleurs, il rabaisse les puissants, quels qu'ils soient.

 Ce qui n’était jusque-là qu’un paradoxe comique prend une valeur très polémique.


 Tout le monde vole. VOILÀ SON POSTULAT. Le voleur n’est qu’un individu plus méritant que les autres et en même temps injustement traité.

a- Du texte se dégage une critique sociale et politique :

•la critique est d’abord personnelle   : vous n’êtes pas moins voleurs que moi (l.5/6); puis générale ( l'homme ) ; plus loin, il  dénonce «tant d’honnêtes gens».

•puis il s’en prend aux grands de ce monde qui sont  seulement les plus grands filous et ceux qui volent avec le moins de fatigue :  L. 15

=>Le texte est violemment critique ici : ce sont les grands qu'il pourfend et certainement les rois, qui vivent aux dépens du peuple.


D’Assoucy isole alors une fonction (le militaire) et suit alors la hiérarchie sociale dans un mouvement vertical : le capitaine, le soldat, le goujat (le goujat est un XVIIème siècle un valet d’armée). Il est significatif que ce soit l’armée qui soit moquée ici : la fonction militaire, très glorieuse au XVIIème siècle est ridiculisée ; le militaire devenant un forban ; la hiérarchie est inversée : chacun vole son second, celui qui est plus misérable que soi.

Les rois, les princes, les militaires, les cibles sont de choix. Ce voleur est un bon porte-voix.


b- plus généralement, c’est une critique  anthropologique qui se dégage de ce constat et de ce procès: «le monde n’est qu’une grande forêt, où les hommes, cent fois plus dangereux  que les bêtes farouches, s’entremangent comme les loups." Autrement dit dans l’état de nature prolongé.

=>la métaphore de l’animalité est parfaitement filée :forêt, bêtes, farouches.


D’Assoucy reprend le postulat de  Hobbes , à savoir que l’homme est un  loup pour l’homme(phrase de Plaute au départ), mais pour le philosophe anglais, les lois sociales régulent cette violence naturelle, alors que la société  est montrée ici comme une jungle , un état de nature qui laisse libre cours à la férocité.

Aux inversions déjà constatées, s’en ajoute une autre, celle de l’homme et de l’animal, le second apparaissant moins cruel que le premier (cent fois plus dangereux L.7).


Cette dénonciation de la cruauté de l’homme reprend à la fin du texte dans une apostrophe vigoureuse :"ô gens barbares et dénaturés, cruels anthropophages"...


    Le discours est donc ici profondément critique  : le voleur reprend le vocabulaire  religieux : il parle de pitié , de fraternité, mais il s’agit d’une fraternité dans le vol ! Il détourne de façon très audacieuse et provocante le discours moral et religieux.La morale serait du côté des voleurs et non des puissants qui volent autrement et plus gravement en s'abritant derrière une religion de façade.



   II-UN VOLEUR bon  RHÉTEUR AU DISCOURS TRÈS EFFICACE.


1- Le voleur sait  convaincre

a- par  son raisonnement implicite :

    1-  tous les hommes  étant des voleurs, 
    2- soyons  frères comme de bons chrétiens
    3- et  laissons les pauvres voleurs pratiquer leur art librement.
 

b- par son autre raisonnement implicite :il n’y a que les voleurs qui admettent le vol et le confessent et sont punis. Réglons autrement le monde.... Son exigence est modeste...Il veut vivre honnêtement de son labeur L.13/14. C'est peu.

En outre la quantité les sépare: les voleurs poursuivis sont moins nombreux que les "institutionnels".....


c-  par les nombreuses   comparaisons qui établissent des liens , des proportions

   -où?

-L.7 (plus); L.18= aussi ; qui valent mieux (L.27); L.28 aussi bien etc...

2- Mais il sait aussi parfaitement persuader :

a-
par la franchise de la reconnaissance de son statut, qui désarme l’interlocuteur et le lecteur: sa  bonhommie nous le rend sympathique : «Il est vrai monsieur, que vous m’avez pris sur le fait», et par sa confession  («je confesse que je suis un adroit» voleur).

b- par le brio de son élocution : c’est un voleur qui s’exprime comme un prince :

 Lisez une des nombreuses  périodes de ce texte ( voir par exemple les lignes à partir de 20 sq)

  Citons aussi  les apostrophes : monsieur,(L.1), interjection ô dans O gens barbares,  triple attaque de questions rhétoriques avec   QUOI  , questions oratoires qui forcent la réflexion, et prouvent que le raisonnement est imparable : «ne serez-vous pas contraints d’avouer», «vous semble-t-il raisonnable ?»

c- en jouant HABILEMENT du registre pathétique :

 le voleur nous attendrit sur son sort :

-vous m’avez traité avec trop d’inhumanité (l.9/10)
-quand il parle de ses souffrances  : blanchi sous le harnois.


d- en jouant du registre comique, créateur de connivence avec l'auditeur, lecteur:

*comique propre à l'éloge paradoxal,  au jeu de renversement ;


* comique de l’image des plumes à la fin:  image concrète, parlante,  rendue plus drôle par les répétitions (plumera revenant trois fois),  par la polyptote (plumer, plumera, plumerez) par la dérivation (plumer, plume, plumage), qui prépare l’image de l’anthropophagie, par l’évocation du droit de  plumage.


*comique dû au fait que le voleur s’en prend à la fin particulièrement au poète qui n’échappe pas à la critique universelle, qui apparaît même comme un des plus beaux plumeurs de la création : vous plumerez impunément tous les auteurs. D’Assoucy ne s’épargne pas dans ce texte : loin de se donner le beau rôle, il se montre en position inférieure : attaqué par  le voleur, réduit au silence par un discours d’une telle éloquence, il est le point de mire de l’attaque finale.

Surtout, on est frappé par l’acuité de la dernière question qui  nous met au miroir, qui établit  brutalement une stricte égalité, et qui, par sa brièveté cinglante, tranche avec les longues périodes oratoires qui précèdent. Un alexandrin  blanc destiné à faire taire.



 cl= Rarement paradoxe plus provocateur aura été soutenu avec tant de rationalité et tant de force de conviction. Dans un texte qui  se joue  de la situation d’élocution, le personnage du voleur soutient à la barbe de d’Assoucy personnage un  discours que d’Assoucy auteur n’est pas loin de partager.


Dans la suite de ses aventures D'A qui sait qu'entre Toulon et Nice il y a des voleurs, cache une partie de sa bourse et donne au brigand l'autre partie : ému ,le chef des voleurs lui laisse un peu de monnaie, afin de manger....


Avec beaucoup d’humour, l’auteur se place dans une position  d’infériorité et devient la risée  d’un voleur. Le  libertinage de d’Assoucy se manifeste dans  le jeu  de la double énonciation, dans la critique des autorités, dans le jeu d’inversion qui fait de l’homme un inférieur de l’animal et du vol une pratique honorable. D’Assoucy ne veut pas nous inviter à nous voler mutuellement mais il rappelle par ce jeu d’inversion que les voleurs ne sont pas seulement ceux que l’on arrête pour ce délit, que peu d’hommes ont les mains vraiment propres et que nous devrions moins  nous armer de cruauté envers ces larrons. Par le jeu de l’éloge paradoxal, il nous amène à voir d’un regard neuf notre société, nos valeurs, à nous regarder dans le miroir que nous tend le voleur.

Dans des conditions très différentes politiquement, Proudhon ne dira-t-il pas au XIXème que la propriété c'est le vol et le vol la propritété?



ANNEXE : LES SENS DU MOT BURLESQUE, adj. et subst.

1. [En parlant d'une œuvre, d'un style, d'une manière de parler] Qui développe des idées extravagantes à l'aide d'expressions bouffonnes, voire triviales, en vue de divertir.

Spécialement dans l'histoire de la  POÉSIE. Genre burlesque. [En France, aux environs des annes 1640-1660] Parodie généralement en vers dont le propos était de travestir de manière comique

a) soit le plus souvent une œuvre de style, noble, en prêtant aux héros des actions et des propos vulgaires et bas ;

 b) soit, inversement et plus rarement, un sujet peu élevé en prêtant aux personnages des actions et des propos élevés et nobles (le terme exact est dans ce cas héroï-comique).

Les propos de notre voleur semblent à première vue extravagants mais surtout il parle non comme un aigrefin mais comme un Grand..Burlesque se comprend bien ici.





Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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