Samedi 14 février 2009 6 14 /02 /Fév /2009 08:02

Je vous propose de découvrir de façon schématique quelques grandes propositions philosophiques d’un matérialiste comme DD, propositions qui éclairent JLF : je m’appuierai seulement sur quelques textes , surtout de la fin de sa carrière dont ÉLEMENTS DE PHYSIOLOGIE (=EP), LE RÊVE DE D’ALEMBERT(=RV).

Voir la photocopie donnée il y a peu (début juin) extraite du RV: sur le flux, le mouvement, l'inconstance..

 


Regardons en premier lieu ce qu’est la Matière et la Nature avant de considérer l’Homme dans cet océan infini.

 


Ayons toujours à l’esprit deux phrases cardinales extraites de JLF et qui nous retiendront plus tard quand il sera question de morale athée .

 


* “la distinction d’un monde physique et d’un monde moral lui semblait vide de sens” 243. Au moment où Spinoza vient le plus nettement dans le livre.

 


* “Ce qui est vrai au moral comme au physique” dit le maître dans le grand débat sur les moustiques etc. Spinoza n’est pas loin non plus.


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•1• la Matière (la Nature) est Tout, elle ne dépend d’aucun Créateur, d’aucune transcendance : l’univers est totalement immanent. Pas de grand rouleau.. [ sauf à penser avec un immense anachronisme que la structure de la matière et celle de l’ADN écrivent infiniment le Tout...dans une auto-production infiniment développée. Le monde s’écrit alors dans un dépliement, un déploiement imprévisible et nécessaire].


- tout ce qui est, est NÉCESSAIRE ! cf J 357

 


-mouvement, sensibilité, vie sont des propriétés fondamentales de la matière. Matière et mouvement ou plutôt matière EST mouvement : unité fondamentale que DD doit aussi aux matérialistes antiques.

 


- la nature est éternelle, éternellement changeante à des rythmes infiniment complexes. Le Tout demeure quand tout change plus ou moins vite : JLF insistera beaucoup sur le changement, l’inconstance de tout. Au physique comme au moral comme on l’a deviné, puisqu’il n’y a pas de différence.

 


- elle est, en tout point et toute organisation, sensible (il en fait la démonstration dans LE RÊVE partie1), y compris l’apparemment inerte (la pierre). ” Pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou ne jouisse” ! (Rv). Clé de la pensée de DD.

 


- elle connaît une infinité d’organisations toutes singulières avec des intermédiaires (minéral, végétal, animal, homme) : “chaque ordre d’êtres a sa mécanique particulière”. Et chaque être a sa composition singulière.

 


- changeante elle est donc en évolution permanente : il parle de l’évolution des animaux dans le RÊVE (et même de possible métamorphose de l’Homme) ; évolution par essais, échecs, sélection. On aurait grand tort mais il est tentant de parler d’anticipation de Darwin. En réalité DD pense surtout à Lucrèce.

 


- évolution certes mais jamais rupture : tout est lié dans la nature, rien ne se fait par saut (c’est une loi générale dit EP).

 


[Mais il sera impossible de tout connaître : le Tout existe mais on ne peut le connaître que par îlots. Et gare aux liaisons fausses, qui s’appelleront magie, superstition etc.]

 


[On appréciera sous cet angle le "décousu" supposé de JLF : décousu qui renvoie au mouvement de tout en tout mais décousu qui disparaît quand on réfléchit à l’implacable composition de l’oeuvre qui, elle, prouve bien que tout est lié...]

 


- la matière n’a pas de causes finales comme de nombreux théologiens en prêtent à Dieu (et comme le pense le M parfois). Elle est cause efficiente, développements et diversifications nécessaires et infinis d’elle-même. Inutile de croire par anthropomorphisme que la Nature veut quelque chose. La Nature ne veut rien, l’homme, on le verra, lui prête une volonté pour croire à sa propre liberté (et à sa volonté) : illusion.

 


- elle est indépendante de la pensée et de l’esprit qui au contraire dépendent d’elle et en sont des parties, des développements. L’Idée n’est pas innée en l’homme, l’idée platonicienne est exclue : elle est le produit d’un cheminement qui commence par le corps. Et finit par lui comme on verra.

 


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•2• dans cet univers immense l’Homme (qui n’est qu’un point minuscule et non le centre désigné de la nature comme il le croit ) est le résultat des circonstances de la matière et donc matière et organisation particulière de la matière (au sein sans aucun doute d’une évolution qui n’a pas de sens - au deux sens du mot sens).

 


Prolongeant une déjà longue tradition et un concept offensif de matérialistes de son époque, DD emploie souvent le mot de machine pour décrire le vivant et en particulier l’homme : voyez J dans un grand débat philosophique 359 : “..nous étions deux vraies machines vivantes et pensantes”, " (...) avec un ressort de plus en jeu” (ce que le M croit à tort être la Volonté)). L’homme est un composé d’éléments innombrables, un composé "machinique" unique, singulier (misérable composé de défauts dit le M en parlant de lui 115) : tout est donné en organisation par la structure mais certains éléments évoluent et l’être évolue sans cesse et sans qu’il le sache. Il n’y a pas un Homme de toute éternité. Il est sans doute une forme de passage. En suivant les acquis de la première partie on a compris que l’homme ne doit rien à Dieu, ni à aucune Providence (ce que croit le M avec son conception des moustiques 357 ; ce que finit par croire ce benêt de Garo).

 


- la caractéristique de l’homme n’est pas selon DD son apparence extérieure mais son cerveau (EP1278), le siège de la pensée 1279 ; dans le Rv , Mlle de L’Espinasse compare le cerveau à une araignée qui serait sensible à toutes sensations au bout de ses fils.

 


- cette insistance sur le cerveau dépend d’une mise en cause classique pour un matérialiste : l’âme n’existe pas ou en tout cas pas ne peut être séparée du corps et si elle existe elle n’est qu’un ressort(monisme conséquent). DD pose l’inséparabilité de l’âme et du corps : façon et sans entrer dans le détail, des grandes propositions de Spinoza quand il écrit :”l’âme n’est rien sans le corps ; je défie qu’on explique rien sans le corps”(EP). Ainsi la mémoire est selon DD une qualité corporelle. Le corps dans JLF est de la plus grande importance (cf cours), on saisit mieux pourquoi.

 


- DD avance encore un point capital : “la raison ou instinct de l’homme (autrement dit il pose une égalité entre raison et instinct) est déterminé par son organisation, et par les dispositions, les goûts, les aptitudes que la mère communique à l’enfant (...)”(EP). On conçoit combien la génétique actuelle fascinerait notre auteur. On retiendra aussi que dans JLF la question de la paternité est de plus en plus obsédante au fur et à mesure que le livre avance (Que donnerait un fils de Hudson et Pom ? Que sera le fils du M ? etc...). Tout en chacun de nous dépend de notre ORGANISATION physiologique. Je suis la somme (actuelle, provisoire) de mes déterminations et je suis en ce sens


1- identique à l’espèce (élément décisif pour la morale de DD, élément qui va fonder tout de même une universalité rendant possible la morale athée)

et

2- absolument UNIQUE (ce que disaient déjà les stoïciens). Mon goût a des bases organiques, comme ma mémoire, ma ...morale... ! À suivre ! Mais la raison, souvenons-nous en, est instinct : elle est la nature en nous. Je suis mon corps, mon histoire, mon éducation, mes passions. Je suis en deux sens.

 


-cette organisation suppose une capacité (originale en chacun) de perception, de sensation, d’entendement, de réflexion qui n’est pas libre et dans laquelle tout s’enchaîne (empirisme et sensualisme ont retenu évidemment l’attention de DD comme on a vu avec la question de l’Idée : cf le passage dans JLF p 30/31 qui place la sensation au coeur de son analyse) selon une logique complexe : la pensée est seconde par rapport à la matière et par rapport à la chaîne des réactions du corps....”La marche de l’esprit n’est qu’une série d’expériences”. Le concept d’expérience est ici déterminant (cf JLF 22/23).

 


-en matérialiste conséquent DD est soucieux des organes ; chacun a sa vie particulière, a “son plaisir et sa douleur particulière, sa position, sa construction, sa chair, sa fonction, ses maladies accidentelles, héréditaires, ses dégoûts, ses appétits, ses remèdes, ses sensations, sa volonté, ses mouvements, ses nutrition, ses stimulants, son traitement approprié, sa naissance, son développement” !


DD dénomme même tout organe animal et voit l’homme comme un assemblage d’animaux (point capital) où chacun garde sa fonction particulière et sympathise soit naturellement, soit par habitude avec les autres”. Il ajoute :"Chaque organe d’abord a son caractère particulier, puis son influence sur les autres, et l’influence des autres sur lui”. Interaction permanente. Cette sympathie organique va jouer un grand rôle dans la pensée sociale de DD, étant entendu que pour lui aussi l’homme est un animal social, fait pour vivre en société. Et qu’après beaucoup d’autres, le Corps de la Cité est à penser comme le corps tout court.

Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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