Samedi 14 février 2009
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JLF, roman
réaliste?
[“Dans toute l’histoire du roman mondial, JLF est le refus le plus radical de l’illusion réaliste” Milan Kundera (grand auteur tchèque contemporain ayant adopté la nationalité française et
vivant en France)]
Le réalisme est 1-une doctrine esthétique apparue au XIXème siècle (Courbet en peinture, une partie de Balzac, Flaubert) donc postérieure à DD et 2-une tendance lourde de l’Occident qui cherche
toujours plus à rendre compte le plus fidèlement compte du réel.
-bien réfléchir à l’épineuse question du réalisme, qui n’est qu’un code parmi d’autres pour se faire oublier comme code: ce que Kundera appelle illusion réaliste. On fait croire à la réalité
de ce qu’on rapporte dans un roman en masquant les moyens (littéraires) de faire croire à cette réalité.
1/CE QUI PENCHERAIT POUR CETTE HYPOTHÈSE: Dd refléterait une part de la réalité de son temps.
• le roman s’articule autour d’une longue protestation : le N ne cesse d’intervenir pour dire qu’il n’écrit pas un conte 12, un roman 324 (il retrouve des accents de Dd dans
son éloge de Richardson (”Par un roman, on a entendu jusqu'à ce jour un tissu d'événements chimériques et frivoles”) et il montre par ces hypothèses de contrefictions (donnez un exemple comme les
9 hypothèses de l’étape 3 qui sera finalement celle de Conches) ce que pourrait être le roman type qu’il rejette. Au nom du vrai il s’en prend à plusieurs reprises au romanesque. Dès l’incipit il
refuse de faire comme dans un roman en répondant aux questions qui facilitent la lecture (où quand, pourquoi etc) : il ne s’agit pas de reprendre les codes du roman puisque de roman il
n’est pas question. ...(en principe).
Que lisons-nous alors : un document? Une Histoire au sens grec d’enquête 325? Le texte donne la sensation de rapporter quelque chose qui a été bel et bien vécu et
consciencieusement rapporté, enregistré avec les risques de l’ “authentique”: ainsi les lacunes qui paraissent ici ou là.
Du vrai , seulement du vrai tel est est le postulat inlassablement répété, pendant de la “scie” de J (”il était écrit là-haut...).
• il est exact aussi que le roman donne des signes nombreux de la réalité historique et sociale traversée:
-ces contemporains devinaient sans doute des personnages réels sous tel ou tel; d’autres ont bien existé: le poète de Pondichéry était connu des familiers de DD, Gousse aussi, sous un nom
proche, Saint-Florentin etc; tout le monde comprenait l’allusion à la crise de la royauté avec les Parlements sous l’allusion de l’hôtesse; on a reconnu deux prélats sous la figure d’Hudson
etc..
-il est indéniable aussi que la société de son temps passe sous nos yeux (vous pouvez vous aider des cours sur la satire et sur la société):on a un bon tableau des moeurs du temps; la vie des
paysans, la question des dettes, la question de l’aristocratie déclinante sont largement présentes mais toujours en situation : la réalité paysanne est finement perçue par J, la “réalité”
complexe de la noblesse est rendue avec Pom, Hudson, le récit des amours du M. Celle des monastère est rapportée grâce à l’existence du frère de J. Les injustices du Pouvoir royal, les
lettres de cachet sont nettement montrées. Dans une certaine mesure le N a raison : on n’a pas affaire à de l’exotisme, nul ailleurs n’est évoqué ou décrit (12).On a même avec le N une certaine
idée de la vie d’un auteur (les visites de “Pondichéry,”(le seul à aller vers l’"exotisme"), l’aide d’un Gousse etc). La réalité française cernée à un moment précis : rien d’autre mais c’est déjà
beaucoup.
• en outre dans le récit d’un voyage la réalité consiste à montrer, non sans vraisemblance, le flux incohérent (en apparence) des événements:
- les haltes, les interruptions, les rencontres de “hasard” (un chirurgien qui veut démontrer et fait tomber sa cavalière 13, une méchante auberge puis une bonne auberge, un hôte dur et doux, un
corbillard bien énigmatique, un marquis etc)
&
-les conversations dues à ses rencontres : au détour d’une route ou d’un dialogue on surprend la vie dans son flux, dans ses aléas, ses surprises. Même si ce vocabulaire ne saurait plaire à
J qui ne voit pas de hasard mais une nécessité.
Dans ce cheminement improvisé et soumis aux impondérables on mesure l’importance du corps, bien plus que dans d’autres romans de l’époque : corps
blessé de J (à Fontenoy ou avec le linteau) et du M (le genou quand il tombe de cheval, J enrhumé), corps enivré, corps désirant (Suzon etc) etc. La langue qui dit ce corps doit elle aussi ne pas
négliger le corporel, le “grossier” qui ne l’est pas mais choque un Voltaire ( cul de sac ; pisser 222; foutre, bigre etc....) même si le N censure, à la demande du lecteur la description de
la trop sanglante blessure 29.
Il y a donc bien des traits qui peuvent sembler dire la réalité avec acuité et précision. Notamment de la réalité la plus marginale : on se plaît à rencontrer un Gousse, une
Pom qui séduisent par la vérité de leur singularité. Le monde est riche d’anomalies, d’hétéroclites et cette richesse passe bien dans notre roman. Est-ce suffisant pour en faire une oeuvre
relevant de façon anticipée de l’esthétique réaliste ? Non, nullement. Dans le même mouvement on voit à l’oeuvre
II/LE RÉALISME CONTESTÉ (ludiquement) de l’intérieur du roman . Cette prétention réaliste du N est un code, un leurre de
plus.
• les arguments donnés tout d’abord (en I) sont réversibles: certes on a des dates, des repères (Fontenoy, la pièce de Goldoni est de 1771), des anecdotes authentiques
(Pondichéry), les contemporains pouvaient reconnaître tel ou tel sous un masque (Hudson)
mais
1-le brouillage des temps est inouï (on a du mal à placer le tremblement de terre de Lisbonne 1755 dans la chronologie de l’oeuvre) et on chercherait en vain des descriptions précises (sinon
celle tardive de l'IMPAYABLE chapeau de J ou pire celle de l’emplacement des protagonistes de l’auberge pensant le récit de Pom 180, précisions parfaitement inutiles et voulues comme telles):
nous sommes à Conche et alors? Avons-nous la moindre idée visuelle de la bonne auberge? Le réel est à peine un décor : Kundera parle de scène sans décor.
2-donner des éléments qui ont eu lieu réellement, qui sont identifiables par le contemporain n’est-ce pas un très vieux procédé romanesque qui s’appuie sur du (semblant de) “vrai” pour faire
passer du fictif?
• le roman met en scène une prétention à la vérité mais n’échappe pas (volontairement, pour démonstration) au romanesque décrié :
-il fait dans le romanesque aussi, ô combien :
- il multiplie les hasards (le maître tombe sur le genou au milieu d’une conversation sur la douleur d’un genou blessé; l’hôtesse a connu le capitaine; on retrouve le cheval du maître; le maître
est un ami de Desg;le roman commence par le genou de J et finit sur celui de Denise..; J a payé sans coucher ce qui amènera le M a parler des ses amours , lui qui coucha et paya longtemps...; les
aventures du militaire (ami du capitaine de J) devenu cloueur sont redoublées par celles de Guerchy : la liste est longue.);
-fait capital : ces hasards viennent s’inscrire savamment dans une composition très serrée ( vous aider du cours sur la composition) malgré l’apparence de rhapsodie. La réalité ne compose pas:
l’artiste si. Surtout quand il fait croire au désordre...
-l’évolution du roman au fur et à mesure de son avancée est de la plus haute invraisemblance : nous voilà peu à peu avertis qu’il s’agit d’un manuscrit qui est en parallèle avec des
mémoires; on ne nous livre que des bribes de textes dont l’un est un plagiat (de Sterne) : ces procédés sont comiques et relèvent de la mode des (faux) mémoires parodiés par DD. Pour ne rien dire
de la “fin” du roman avec la “rocambolesque” équipée chez Mandrin et la conclusion très proche de Candide .
-le romancier, aussi retors que J, répondrait ici que la vie est romanesque... En même temps il ne se gêne pas pour attirer
l’attention sur ses propres invraisemblances : le récit de Pom, ses médiations invraisembables ne sont-elles pas un avertissement (on le tient de l’hôtesse qui le tient de son mari qui le tient
d’une servante qui le tient d’un domestique...128)
En réalité dans le rythme (presto) du roman, dans ses grandes déclarations, on perçoit bien vite une grande part d’humour & d’ironie. Nous lisons un roman qui
réfléchit en acte les moyens de la littérature non pour assommer le le lecteur par une théorie mais pour divertir et avertir.
En fait
• JLF est un roman saturé de littérature (que de saluts, d’hommages, d’emprunts ! ) et un jeu littéraire des plus sérieux avec comme indice le plus visible le recours fréquent
à la parodie : dans le roman
-parodie d’éloge funèbre (le maître à J pour le consoler de la perte de son capitaine)
-parodie d’une sentence judiciaire avec l’hôtesse;
-parodie de contrat par J (stipulons);
-parodie en forme d' hommage de Montaigne sur la question de l’obscénité (citations, arguments d’autorité, digressions);
-parodie de Rabelais dans le dityhrambe de la gourde et l’écriture carnavalesque ;
-plagiat parodique et hommage à Sterne (fin)
-le roman lui-même parodie d’autres formes: le conte philosophique, le roman picaresque, le roman d’aventure.
Dans cette esthétique originale le réalisme est à la fois affiché & démonté. Dans notre roman c’est la littérature qui est en scène, ses pouvoirs, ses séductions, ses
moyens : parmi eux est déconstruite la prétention à raconter uniformément le vrai. JLF met en scène et en pièces la rhétorique du vrai (qui va curieusement prendre le pouvoir au XIXème). Ce qui
ne signifie pas qu'il ne touche pas juste.
cl : JLF est un carnaval formel auquel rien ne résiste et surtout pas la notion trop facilement admise de Vrai. Ce qui ne veut pas dire que le vrai en art n’existe pas pour DD :
il y faut, répète-t-il souvent, le piquant qui fait le génie de Molière et de Richardson. Qui oserait refuser ce mot à JLF ?