I -Qui sont les libertins?
1- Plutôt des hommes,
*mais il est des femmes remarquables qui ont joué un rôle : Ninon de Lenclos par exemple, femme insoumise et galante, dont on écrivit
plus tard au XVIIIÈme une correspondance apocryphe* pour rendre hommage à ses charmes et à son talent. On peut citer au 17è Madame Deshoulières, une belle épicurienne.
Une grande et noble exception : Catherine de Suède (1626-1689), reine à sept ans, elle développe
une farouche insoumission à l’égard de toute contrainte. Elle pratique dix langues, se passionne pour les nouveautés scientifiques, fait venir livres nouveaux et savants comme Descartes. D’un
tempérament inflexible, elle jure à chaque mot et affiche une souveraine désinvolture envers souverains et papes.
Au 18ème le personnage de fiction
Merteuil domine en reprenant certaines des armes masculines (lettres 81).
-des femmes qui ne sont pas fictives : l'actrice Raucourt qui est saphique; on en trouvent
bcp autour de Marie-Antoinette
* nos auteurs: à vous.
* d'autres : un romancier comme Sorel (l'HISTOIRE COMIQUE DE FRANCION) évoque par exemple
une scène de débauche : avec force musique, boissons, et nourriture, et une grande liberté sexuelle.
Francion, le héros, refuse la fidélité : il veut se laisser séduire par toutes les femmes, et le
fait que certaines soient mariées n’a aucune importance. Au contraire, c’est un vrai plaisir de faire des maris cornards.
-deux auteurs que cite DD dans l'éloge de la Gourde : Chaulieu et Chapelle.
-les plus connus : Viau, Naudé, La Mothe le Vayer, Saint-Évremond (que Michel Onfray classe parmi les fidéistes*).On classe Fontenelle parmi eux dans la première partie de sa
vie.
- Gassendi joue un rôle important encore mal étudié. On le classe dans les déistes.
-il y a un certain panthéisme chez Cyrano, même si le mot n'existe pas encore alors.
**pour les romanciers libertins du 18ème(qui ne sont pas forcément libertins) je vous renvoie à la première synthèse.
2- Origine sociale :
- Ils appartiennent surtout à la bourgeoisie en voie d’anoblissement, surtout à la bourgeoisie de robe. Nombreux
sont les magistrats ou enfants de magistrats. Cyrano et d’Assoucy sont parisiens.
- professions différentes :
*poète :Théophile de Viau
*musicien:Dassoucy,
*militaire un temps :Cyrano
*magistrats en fonction, ou ayant vendu leur charge comme Des Barreaux.
*religieux : Gassendi* est un prêtre philologue;
* dans la vie du 18ème on trouve un régent, de nombreux personnages religieux et même le roi Louis XV;dans les romans du XVIIIè, les héros sont le plus souvent des nobles
désœuvrés qui n'ayant plus de guerres à mener les mènent contre les femme.
3- Quelques caractéristiques:
- ils sont cultivés : mais, paradoxalement, leur exigence de totale
liberté dans l’usage de la raison critique se double d’une relation particulière à l’érudition, différente de celle qu’avait instaurée la Renaissance, dont le but était essentiellement la
découverte, la restitution des textes, et, en général, de la culture antique. L’érudition des libertins est toujours polémique, elle a pour rôle de permettre de penser le monde et
la place de l’homme dans le monde sans référence à l’autorité et à l’orthodoxie religieuse. Elle renvoie aux Anciens (Épicure, Lucrèce) et à la culture humaniste de la Renaissance
qui les relaie comme à la source d’une conception de l’homme, de sa place dans le monde, de son rapport à Dieu, de l’éthique qui n’est pas celle de l’Eglise en un temps où elle régit les
comportements, la pensée, les modes de vie et rythme la vie quotidienne. Mais surtout ils tiennent grand compte des avancées scientifiques (facile: à vous).
-ils sont souvent audacieux voire téméraires:
-ils pratiquent fréquemment l’homosexualité (des B/Viau, Cyrano) qui était à la fois
tolérée pour certains ( dans l'entourage de Louis XIII (lui étant exclu)) et pourchassée pour beaucoup d'autres;
- ils ont connu la prison (d'Assoucy, Théophile, Jacques des Barreaux) mais certains comme La Mothe le Vayer ont
prospéré à l’ombre du pouvoir. Les libertins devaient se faire discrets, et on leur reprochait moins leur libertinage que leur façon de publier le libertinage : il fallait éviter que le peuple
prenne exemple sur eux.
II - Quelles sont les formes du libertinage ?
RAPPELER LA DISTINCTION CLASSIQUE : LIBERTINAGE DE MŒURS, SOCIAL et de PENSÉE (critique et érudite).
1- Un libertinage de mœurs :
a)une libération du désir et des plaisirs (cf Don
Juan (cours))
Ce libertinage est suggéré plutôt qu’évoqué dans le texte de Jacques des Barreaux qui recommande de s’étudier plus
à bien jouir qu’à connaître. Le libertinage posant le plaisir (des sens, du corps) comme primordial: ceci vaut pour les deux siècles (17 et 18ème). Vive la chair, de la gourmandise à la
boisson en passant par la sensualité : ce qu'un penseur comme Pascal appellera libido sentiendi ou concupiscence.
C'est ce qui paraît dans la lettre de Valmont qui se plaît à faire sourire et à séduire en même temps des
destinataires différentes autour d'une lettre où le corps est plus que présent. Le libertinage du 18è va vers toujours plus d'amoralité.
C'est ce libertinage que célèbre encore J et DD avec la gourde : éloge de l'ivresse.
C’est sur cet aspect du libertinage qu’insistaient particulièrement ses détracteurs du 17ème :
«J’appelle Libertins nos ivrognets, moucherons de taverne, esprits insensibles à la piété, qui n’ont d’autre Dieu que leur ventre, qui sont enrôlés en cette maudite confrérie qui s’appelle la
Confrérie des bouteilles.[…]» écrivait l'inévitable et intarissable père Garasse(BIEN SAVOIR SON RÔLE).
∆ attention : il y a deux épicurismes : le sobre, le discret, celui de Gassendi et le tapageur , celui de Cyrano et de
DJ.
2- Un affranchissement social: le refus de tout
assujettissement : morale et société étant forcément liées.
-a)que ce soit dans la sphère privée,
- avec le refus du mariage (Des Barreaux) ou le refus même de la fidélité à une
seule maîtresse : dans ce domaine le libertin veut jouir de toutes les femmes qu’il pourra rencontrer (DJ lui utilise le mariage comme un moyen, un piège et donc nie le mariage par la même) :
cf Valmont (avec deux anciennes maîtresses écrivant à la future, Tourvel) ou Versac chez Crébillon)
-Dj avec hypocrisie il est vrai (il s'en
sert tout de même) s'en prend à l'autorité de son père dans une scène d'une grande violence (laquelle?).
- ou dans la sphère publique
-éloignement de
la cour (DB, citez le vers de son sonnet) : la cour est un milieu où tous sont soumis aux volontés d’un seul, où il faut d’abord paraître pour être (se montrer, venir
fréquemment);mais DJ s'en sert grâce à son père (précisez) et ce n'est pas du tout le cas
des libertins des romans du 18ème : sans être à la Cour, ils ont leur Cour, leur cercle, et la marquise est obligée de se cacher sous la dévotion pour être libre.
-refus de l’ambition (DB) de faire carrière (6/7) mais attention la Mothe le Vayer fut un proche du cardinal de Richelieu et s'occupa de l'éducation du futur
Louis XIV.
b- que ce soit par rapport aux autorités, voire aux
institutions
*judiciaire : refus d’être magistrat : des B.
*militaire : D’Assoucy raille aussi consciencieusement la
hiérarchie militaire en la présentant comme un plumage institutionnalisé : le capitaine plume le soldat, le soldat plume le paysan, le goujat plume la poule.
*politique :
Citez D’Assoucy qui s’en prend aux
profiteurs, à ces hommes qui vivaient aux dépens de ceux qui ont moins qu’eux.
Tous nos textes
présentent des hommes qui vivent seuls, le voleur, Cyrano et ses expériences sélénites (avec un temps la présence d'un compagnon castillan), Des Barreaux et sa farouche solitude qui
n’est agrémentée que par des amis ou des maîtresses. Au contraire les libertins du 18è aiment leur CERCLE.
3- Un affranchissement moral et intellectuel (en particulier les libertins
érudits)
1- ce que refusent les libertins :parce qu'ils sont curieux de tout ce que la science produit (ce qui sera le cas de DD au 18ème)
a- la sotte multitude, les erreurs populaires (DB), la crédulité
de l’homme, «Comme s’il était rien de plus sot que la multitude ?» demande La Mothe Le Vayer.
Qu’est-il reproché à la multitude ?De ne pas regarder le monde, les autres, les idées dans un libre examen, mais
de se déterminer d’après le plus grand nombre : cette créance allait son chemin.Citez le texte de Cyrano :
Les prêtres en bridèrent si bien l’esprit des gens.
L’homme ignorant et docile prend pour vérité ce qu’il entend répéter, sans le vérifier par lui-même. Il se détermine de
façon moutonnière. Il s’en remet à l’opinion du plus grand nombre ; il accepte d’expliquer le monde de
façon irrationnelle, de voir du surnaturel et surtout la main du diable dans les circonstances de la vie qu’il ne comprend pas. Malgré quelques qualités, c'est ce que représente
Sganarelle dans DJ( à vous ). Il faut pourtant reconnaître que Cyrano montre que les Séléniens allaient admettre les deux prisonniers lorsque les prêtres décidèrent de les en
empêcher.
___en allant dans l'autre groupement, dites que le texte de Fontenelle, très discret, dit clairement que les erreurs
viennent d'une absence d'esprit critique et scientifique. Entretenue par qui ? L'Église, entre autes.
Mais que l’on se s’y méprenne pas : cette sotte multitude n’est pas seulement celle du petit peuple : elle
comprend donc aussi des religieux, des gens travaillant dans des «cabinets dorés»(La Mothe le Vayer); pensons à la satire des professeurs chez Fontenelle.
Il y a donc deux ignorances : celle du peuple et celle des prétendus savants qui cachent leur sottise derrière
de grands mots et des dogmes absurdes. Cette question est reprise autrement par les philosophes des Lumières tandis que les libertins de mœurs du genre Valmont se moquent éperdument du peuple
et ne pense pas qu'il puisse avoir une réflexion...
b- La prétention humaine :
Pensez au refus de l’anthropocentrisme, d’un homme qui se
croit maître et possesseur de la création et des animaux (Cyrano 2). L’homme n’a pas une origine divine, mais est, comme les animaux, un être naturel. Pour ébranler ses certitudes,
les libertins présentent l’homme comme un animal, et même comme le pire des animaux :
-pensons à l’allégorie de la forêt chez d’Assoucy
Profondément cela passe par
* un refus de la raison raisonnante, faussement
rationnelle qui utilise la logique pour prouver l’infaillibilité de ses dogmes, de ses certitudes aveugles. Le discours des prêtres est exemplaire, qui multiplie d’un côté les termes logiques,
mais qui ne s’appuie que sur des arguments irrecevables en bonne logique, comme l’intentionnalité divine (Cyrano).
*un refus du géocentrisme, de la place centrale
de la terre dans le monde, remise en cause par Cyrano de Bergerac. Ce qui entraîne aussi l’idée que le monde serait infini et que d’autres mondes seraient habités, et que l’univers serait
éternel, qu’il n’aurait pas été créé un jour par Dieu. Importance de Bruno qui le paya de sa vie.
c- refus de la cruauté des hommes envers leurs semblables : cette dénonciation est particulièrement
manifeste dans le texte de d’Assoucy mais on la perçoit aussi chez Cyrano.
=>De cette attitude intellectuelle procède leur sagesse, énoncée par Jacques des Barreaux :
il faut jouir de la vie;
le bonheur est le but de la sagesse.
"Renonçant à une conception héroïque de la vertu, ils mettent clairement l’accent sur le bonheur et la vie heureuse,
selon la nature. Ce sont là des orientations qui ne feront que se développer jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. La rupture avec le modèle classique se fait au sein même du XVIIème siècle par
l’intermédiaire d’une pensée libre qui met durablement en crise toutes les orthodoxies et n’accepte que les règles qu’elle se donne, c’est-à-dire les règles que la raison lui
donne."
F. Charles-Daubert, Les libertins érudits
au XVIIème siècle
Le libertin apparaît comme quelqu’un qui vit
-de façon assez solitaire même s’il nourrit de solides et viriles amitiés
intellectuelles ( à vous)
-comme un expérimentateur, qui pratique par soi-même et qui se moque d’abord
de lui-même, qui commence sa raillerie des hommes en se raillant de lui-même : on le voit très bien chez D’Assoucy.
4- Un affranchissement religieux: sachez que les libertins
érudits peuvent être très bien croyants (simplement ils examinent la Bible comme un texte historique avec ses contradictions), déistes ou au contraire athées.
Les libertins veulent libérer l’homme de ses peurs et se présentent eux-mêmes comme des affranchis
:
Ils luttent :
*contre la croyance à l’enfer et aux châtiments (Jacques des Barreaux), attitude
très épicurienne face à la mort;
*contre la croyance à l’immortalité de l’âme : attitude suggérée par Jacques
des Barreaux à la fin de son texte.
Ils critiquent :
*les miracles (ce que leur reproche tellement Blaise Pascal dans LES
PENSÉES qui cite des Barreaux)).
Ils laissent entendre que la Bible est une fable ; ils en sapent l’autorité (Cyrano, dans un autre passage de son
livre, faisant allusion à un autre épisode de la Bible particulièrement sanglant).
Ils vont jusqu'à dire Dieu est la nature, c’est ce que laisse entendre Cyrano tant est absurde le discours des
prêtres qui affirment que Dieu a laissé la construction du bipède à la nature ; Dieu créerait certains êtres, la Nature s’occuperait d’autres. Si l’on poursuit le fil de ce raisonnement, on peut
se demander pourquoi la nature, tangible, visible, créant certaines créatures, ne les créerait pas toutes. Ce sont les prêtres eux-mêmes qui introduisent cette idée que le monde
aurait au moins partiellement été créé par la nature ! Enfin l’absurdité qui consiste à présenter que Dieu, parfait, aurait voulu la création d’une créature aussi méprisable que le bipède
inciterait plutôt à penser que Dieu n’existe pas.
On approche des thèses souvent mal comprises de Spinoza qui sera , malgré lui?, l'inspirateur de tous les matérialistes
du 18ème.
Dans le libertinage du XVIIIème la religion n'est que l'occasion de l'hypocrisie ( de Merteuil qui joue les dévotes)et du
blasphème ((Valmont veut conquérir une dévote sincère, Tourvel).En passant Laclos se livre à une sévère critique de l'ignorance enseignée dans les couvents.
"L’apport du libertinage érudit prend la forme d’une rupture définitive avec la conception théologique de l’homme,
du monde et de Dieu. Il met l’accent sur tout ce qui est humain."
Françoise Charles-Daubert, Les libertins érudits en France au XVIIème siècle.