Le philosophe
SITUATION
Nous allons lire un extrait de l’Encyclopédie, vaste entreprise du XVIIIème siècle qui s’inscrit
dans un engouement général pour les dictionnaires. L’âge des Lumières a été l’ère des dictionnaires. Leur croissance à partir de 1750 est spectaculaire. Leur nombre est même si grand
qu’il faudrait un dictionnaire pour les recenser. pour ne donner qu’un exemple, entre 1745 et 1760 , il se publie 30 dictionnaires portatifs différents.
Cet article a longtemps été attribué à Diderot, mais on l’a rendu à son véritable auteur, Dumarsais, qui s’est occupé des articles de grammaire dans l’Encyclopédie. Dumarsais
lui-même ne fait que reprendre un court traité anonyme intitulé Le philosophe, publié en 1743 avec quatre autres textes dans un recueil au
titre évocateur de Nouvelles libertés de penser. Cette page a connu au moins huit rééditions au XVIIIème siècle sous des formes plus ou
moins modifiées et dans des contextes différents. Une de ces versions très tronquée, constitue l’article «Philosophe» de l’Encyclopédie.
Les intentions polémiques sont claires : il convient de définir avec rectitude le véritable esprit philosophique moderne, alors que l’on abuse de cette qualification et que les adversaires
daubent à l’envi et font flèche de tout bois contre l’honnêteté morale et intellectuelle des rédacteurs du «grand œuvre». L’article «Philosophe» peut être considéré comme une réplique à la
comédie de Palissot* Les philosophes qui ont présenté une vue caricaturale et fausse des Encyclopédistes.
LECTURE
MOUVEMENT DU TEXTE : deux parties.1) Les qualités du philosophe & 2) ses vertus sociales : le § de transition étant situé aux lignes 19/21.
ENJEU DE LECTURE:voir ce qui fait l'originalité de la définition du philosophe.
LECTURE ANALYTIQUE dont le plan sera
I- Un article d’encyclopédie surprenant mais très
didactique finalement:
[1- surprenant par sa longueur et 2- par son contenu;
3- article profondément didactique;
4-un modèle d’épidictique.]
II-QU’EST DONC LE PHILOSOPHE SELON DUMARSAIS ?
[1-un être de raison
2-un être profondément sociable
3- un texte qui offre tout de même une vision plus polémique qu’il n’y semble.]]
I- Un article d’encyclopédie quelque peu surprenant mais ptofondément didactique.
1- étonnant par sa longueur et son contenu:
- très long par rapport à d’autres (et encore, il ne s’agit ici que d’un bref extrait : il en manque le début et la fin, sans compter une partie intermédiaire)
-sans qu’il y ait d'étymologie, d’historique (rappelez qu’on commence souvent par les penseurs dits pré-socratiques comme Parménide, Empédocle, Démocrite), d’exemple précis: on ne
relève aucun nom, ni de l’antiquité (pas même Socrate ou Platon), ni des périodes antérieures, ni du présent : il n’est guère informatif : qu’apprend-on en effet ? Peu de choses sur le fond.
- étonnant par sa présentation: long & morcelé en brefs paragraphes
2- par rapport à nos attentes modernes (nous souhaitons un compte rendu objectif de la situation d’une pratique ou d’un savoir à un moment donné) nous sommes surpris encore :
sous une apparente objectivité (absence de marques de la personne, emploi du verbe être, présent qui semble de vérité générale), le but de l’article est plus prescriptif qu’informatif : il dit ce qui doit être plutôt que ce qui est et ou a été. Il semble décrire un philosophe unique qui aurait toujours
existé, alors qu’il définit le philosophe du XVIIIème siècle, tel que le perçoivent les encyclopédistes.
3- un texte poutant éminemment didactique:
En effet le texte se caractérise par sa volonté d’apprendre, de répandre au plus grand nombre un savoir accessible : “aux autres hommes”
1+9
Comment y parvient-il?
- avec des images ponctuelles et simples : celle de l’horloge (4), celle du marcheur précédé de son flambeau (11/12), celle de
la vérité maîtresse (13),[ ou l’analogie littéraire tout de même rare avec Chrémes (36)], ou la comparaison avec la divinité (raison= grâce 7). Comme ces images sont parfois audacieuses et
piquantes pour l’esprit, paradoxales comme celle de l’horloge qui se remonte d’elle-même, à la fois objet et sujet, l’auteur les accompagne de la précaution oratoire pour ainsi
dire (l.4).
- d’où les répétitions insistantes de mots importants : le mot philosophe (13 fois, 12 au singulier tout d’abord qui est scandé sans
cesse tout au long du texte) ; les mots raison, esprit, probité;
- les antithèses démonstratives : à relever (les hommes /le philosophe avec le parallélisme de la ligne 8, l’antithèse philosophe/mauvais
philosophe ), l’opposition ténèbre /flambeau);
[-il réunit § très séparés et mots de liaison: les mots de liaison très marqués qui expriment la conséquence :donc ( l. 19), ainsi(l.4, 24,
27) ou l’opposition (au lieu que, au contraire 2, mais 20)
Mais ces mots sont peu nombreux ; l’auteur leur préfère l’asyndète (absence de mots de liaisons là où on en attendrait) qui crée un style coupé, dépouillé.
=> d’où la progression : il fait plus, il porte plus loin et la transition qui ménage une progression : l. 20]
4- enfin ce ce texte est éminemment épidictique ou laudatif : le texte tourne à la célébration du philosophe :
- les termes valorisants : il est le seul à réfléchir, à maîtriser ses passions 9, à se défier de l’imagination 13;
[ déjà vu
- les comparaisons très accentuées avec
les autres hommes
la plupart des grands 32
les philosophes ordinaires ]
-L’emploi du singulier pour désigner le philosophe à lui seul le distingue des autres, ramenés au lot commun et trivial par le pluriel. Lui seul se
distingue quand les autres se ressemblent.
- les expressions sans ambiguïté : c’est une grande perfection du philosophe 17;
- l’impossibilité qu'a le philosophe de se tromper : § 3
[- le style est au service de l’éloge : gradation dans l’accumulation (l.15-16-17 et 38-39), & prétérition finale : il serait inutile de remarquer 39 mais l’auteur de l’article le fait
remarquer tout de même.]
Même une phrase commençant comme l’énoncé d’un défaut («Le philosophe est jaloux») finit par un renversement plaisant en éloge : «jaloux de tout ce qui s’appelle honneur et probité.»
Il convient alors de répondre à une question qui occupera la fin de notre étude :
II- Qu’est-ce alors qu’un philosophe, selon Dumarsais
?
1- Une vision attendue après Descartes, Spinoza etc : nous sommes loin
des limites imposées par Pascal* à la Raison. C'est la confiance du 18ème, héritée des grands penseurs et travaux du 17è.
a- un homme dirigé par la seule raison et voué à la connaissance :
on retrouve Fontenelle.
- rappelez vite fait quelques occurrences du mot raison : L 7+25
etc
- Dumarsais reprend l’ancienne dichotomie entre raison et passion qu’on trouvait déjà chez les moralistes (l 9) et
chez les grands prédécesseurs (Descartes (LES PASSIONS DE L'ÂME), Spinoza). Il évite les pièges que dénonçait Pascal (l'emprise de l'imagination et des sens);
- il est son premier objet d’étude : sa faculté s’exerce d’abord sur
lui-même : c’est l’objet du premier paragraphe.
- il réfléchit (l.10): il a un usage clairvoyant de
l'esprit:
- il cherche la vérité mais retient son jugement au moment opportun 18: dans sa
capacité de doute provisoired il faut voir la sagesse de celui qui sait reconnaître ses limites.
-il tend à la justesse 19. L’image de l’horloge (4) signifie constance, rigueur,
précision.
-un verbe s’impose deux fois : il démêle, il met de l’ordre en tout par
le jugement.
b- l’homme voué à la connaissance : nous sommes dans la raison en
action.
-il observe:19
- et surtout il est celui qui remonte aux causes des phénomènes et l'on retrouve DD: causes lignes
1+2+3
-JLF dirait qu’il échappe et permet d’échapper au déterminisme. À vous. Chez Dum' il s'agit au début du philosophe qui se
pense, se connaît et élimine (l5/6) ce qui le détournerait de la vérité . Mais ce souci vaudra aussi pour la connaissance des mécanismes de la société. Nous touchons au point
suivant.
2- une vision encore plus représentative des Lumières.Un être profondément social, ne se contentant pas de la théorie seulement (le mot esprit de la transition) mais de la pratique et de son inscription et de son
rôle dans la société. Prouvons-le.
a- il est un être volontaire:(répétition du verbe vouloir
28). Si la raison dirige le philosophe, il n’est soumis qu’à elle. Tout le reste est choisi, déterminé par lui. Sa recherche suppose une éthique de vie
= il cherche à éviter les objets qui ne sont pas convenables au “savant” qu’il est : relever 5-6-7. Il élimine toute source de trouble. Il se maîtrise (au plan des sentiments et
des affections), là encore avec la raison pour être en adéquation avec son état (6/7) de philosophe. Il cherche avant tout son bien-être (5)et sa conformité avec l’espace social.
Mais en ne pensant pas qu’à lui. En effet, et c'est le grand souci de la deuxième partie de l'article,
b- il travaille à acquérir
les qualités sociales (l.25-26) : là encore en obéissant à la raison.
Il y a une nécessaire application sociale de la raison. La raison préside aussi au rassemblement des hommes.
-l’homme étant destiné pour son agrément (bien-être 24) et son intérêt (besoins, nécessités 23) à la société, il est
naturel que le philosophe fréquente les autres hommes et partant cherche à leur être agréable. Cette idée se retrouve dans les textes de Diderot.
La terminologie qu’emploie l’écrivain appelle la comparaison traditionnelle avec l’honnête homme * (voir fiche)d u XVIIème siècle. Comme son devancier, le philosophe doit plaire (l.29), convenir mais il doit aussi se rendre
utile 31 à ses semblables ; ce n’est plus un oisif élégant, mais un homme d’action.
Le philosophe sera donc avant tout un animal social (affirmation qui peut sembler banale (la formule est d'Aristote) mais suppose un postulat qui règle vite, en passant un débat profond avec d'autres penseurs
comme Rousseau): à supposer que les penchants naturels ne le portent pas à cette attitude, la nécessité et l’intérêt (l.23/4) mais plus encore la raison (l.25) l’engageront sur la pente
de la solidarité humaine. Il reste tout de même que la dimension mondaine demeure quelque peu mais loin des cours (il y a bien sûr des exceptions (V. chez Frédéric II de Prusse, DD chez Catherine
II de Russie)): les lieux (le salon encore avec des femmes de grand talent, le Café), les
pratiques (certes l'article, la thèse etc mais aussi la conversation) sont des points de rencontre importants. Dans tous les cas le philosophe n'aura pas la morgue des Grands
32.
Les termes essentiels employés ici, les qualités sociables, impliquent un changement considérable :
le mot “société” désigne désormais la totalité du genre humain et non plus (au sens du XVIIème siècle), l’élite des gens du monde. Comment
dans cette perspective demeurer à l’écart de ses semblables, à l’exemple du personnage cité , Chrémès. Cette citation de Térence est célèbre : Ménédème, le Bourreau de soi-même, s’impose une vie
rude pour se punir d’avoir chassé son fils ; son voisin Chrémès prend intérêt à son sort et fait cette émouvante déclaration. Citez la traduction française et traduisez la par
Rien d'humain ne m'est étranger donc éloigné, indifférent. Tout ce qui advient à l'autre me concerne, me touche. Pas de différence entre le haut
et le bas, le noble et le roturier, le proche et le lointain. Je me soucie de l'autre comme le personnage de Térence est touché par son voisin. [Le philosophe des Lumières retrouve des aspects de
l'Humanisme*.] . Dans la fiction l'avis et le regard de l'autre seront pris en compte (Persan /Montesquieu ou Ingénu / Voltaire). On comprend mieux que l'anthropologie & l'éthnologie
commencent à se dessiner : les Lumières vont s'intéresser aux autres, lointains, méprisés, considérés à tort comme inférieurs (Vous aurai-je donné le texte de Levi - Strauss sur
J-J?).
[L’écart est certain avec d’autres écoles de pensées ou d'autres images de philosophes: on parlait, sans
péjoration, de secte stoïcienne ou épicurienne. Pour les épicuriens, il s’agissait de se tenir un peu à l’écart de la société. Ce qui ne peut être le choix des Lumières qui ont aussi une
prévention à l'égard du penseur reclus (Pascal, peut-être Spinoza) qui pense trop et de façon trop idéaliste parce que trop systématique.]
L'ouverture à la société est donc exemplaire : le philosophe n’est pas ce misanthrope qui fuit le monde : Dumarsais utilise beaucoup l’hyperbole repoussante (monstre*,
abîmes, fond d’une forêt, homme de mépris féroce) et attaque sans doute ici implicitement Rousseau que ses anciens amis peignaient sous les traits
d’un fou sauvage, fuyant la société des siens (stéréotype provenant d’une incompréhension de la théorie de l’homme naturel chez J-J.).
Si elle n'est pas soulignée, une idée se dégage encore :celle de l’émancipation des classes sociales. Le
philosophe appartient à un corps social (et non plus à un ordre) ce qui fait de lui un véritable citoyen. Travaillant à la libération de l’homme social. Connaissance des mécanismes.Vous retrouvez
DD.
On comprend dans ces conditions l'importance d'une morale sociale (honneur, probité, sens du devoir 41).
c- Point significatif qu'il faut relever : ce philosophe n’est pas ennemi
d’un raisonnable profit ni du plaisir : deux termes assez
forts sont employés : jouir, plaisir, même
s’ils le sont dans un contexte tout matériel ou social : il s’agit de la jouissance de biens. En tout cas le mot bien-être est répété (5+24): ainsi il récuse la vision
traditionnelle du philosophe ennemi des richesses et des plaisirs.La question du bonheur personnel et social est à l'ordre du jour.
Cette insistance sur la dimension matérielle, pratique qui répugnait aux auteurs du XVIIème
siècle est désormais de bon goût. Sans aller jusqu'à rejoindre le MONDAIN de Voltaire car il est tout de même question de sage économe des biens...
[ [=>Nous sommes tout de même aux antipodes des philosophes grecs cyniques comme Diogène et du courant
érémitique des pères de l’Eglise (ou de l'ascétisme d'un Pascal), et de la réprobation du luxe rousseauiste.]
3- Une vision plus polémique qu’il n’y semble :
•rejet de la transcendance
- la raison a supplanté la foi : Dumarsais répudie la pensée et la morale chrétiennes :
-l’analogie entre le chrétien et le philosophe marquée par le chiasmes (raison - grâce, grâce - raison 7/8),
-la répétition de l’expression à l’égard de puis du verbe déterminer, doit se lire en fait comme une opposition
nette : grâce et raison s’opposent : la première ( a grâce) est extérieure à l’homme, aléatoire, incertaine, indéfinissable : la
deuxième (raison) est propre à l’homme, toujours disponible, universelle : le véritable universel n’est plus Dieu mais la raison. Le principe d’action n’est plus transcendant, mais
immanent*.
Du reste, l’association très étroite entre la raison et les qualités morales (probité, lumières de l’esprit) implique l’idée selon laquelle
le respect de la morale, l’exercice de la vertu ne dépendent pas de la religion : on retrouve là le thème de l’athée vertueux qui figurait déjà chez Bayle et qui hante DD.
- De même, ce n’est plus Dieu qui est adoré, mais la nouvelle divinité est la société civile 40: toutefois ce n’est pas une
divinité au sens traditionnel : l’individu en est partie prenante un membre (42) et, d’une certaine façon, doit, sinon la créer, du moins l’amener par son comportement, sa vertu à
une forme de perfection.
[Enfin c’est une vision encore provocatrice de l’homme (héritage détourné de Descartes) qui est proposée par deux fois, une vision mécaniste de l'homme que contestait les dignitaires de l'Église,
avec l’image de l’horloge et les derniers mots du texte (mécanique).]
CL:
Récapitulons : le philosophe étudie, mais s’étudie d’abord lui-même pour choisir les objets qui lui conviennent et pour se déterminer dans l’action. Quand il n’est pas l’objet de sa
propre étude, il travaille à acquérir les qualités sociales : l’objet qui intéresse au prime abord le philosophe est donc moral et social. Et l’étude qu’il fait sur lui-même lui
permet de devenir un citoyen plus probe. Le philosophe n’est pas quelqu’un qui cherche des vérités rares, inaccessibles au commun des mortels, qui écrit des livres sur le
sens de l’univers ; il n’est plus un philosophe qui construit un système métaphysique, mais seulement, un observateur scrupuleux de soi, un animal social. Il est avant tout un homme
d’observation et d’expérience qui cherche une mise en œuvre immédiate et pratique de la philosophie. Modeste dans ses ambitions, le philosophe est cependant sûr de lui
dans leur réalisation : il est présenté comme un modèle infaillible, celui par qui ou par l’exemple de qui le progrès moral et social ne peut manquer d’advenir. Il est le moyen de parvenir
à réaliser l’utopie et non seulement de la penser.
L’enthousiasme de Dumarsais pour l’homme du XVIIIème siècle, le philosophe, l’entraîne à une admiration univoque. L’article s’achève plus loin sur ce souhait qui hante tot le
18ème : “ Entez (greffez) un souverain sur un philosophe d’une telle trempe, et vous aurez un parfait souverain.”Voltaire crut jouer un rôle auprès de Frédéric II de Prusse, Diderot
auprès de Catherine II de Russie : les rois philosophes déçoivent toujours les philosophes qui se veulent conseiller des rois...
[Mais le portrait qu’il dresse du philosophe a ses limites :
- c’est un individu trop soucieux de conformité morale, qui se restreint dans le cercle de ce qui lui est convenable;
- sa raison qui le commande, et qui l’incline à la prudence, à l’impartialité, à une forme de restriction aussi contraignante permanente.
- sa philanthropie trouve aussi ses limites dans la haute idée qu’il se fait de lui-même, qui l’oppose aux autres hommes après l’avoir incité à s’en rapprocher.]