Samedi 11 avril 2009 6 11 /04 /Avr /2009 04:35
( ce cours doit beaucoup à une étude célèbre de Jean Starobinski)

INTRODUCTION

  JJR A DÉJÀ PUBLIÉ DES ŒUVRES MAJEURES : les deux DISCOURS, la NH, ÉMILE, LE CONTRAT SOCIAL : en décembre 61, il se croit condamné à mourir pour un problème d’urètre. En outre les soucis se multiplient à cause de la publication d’Émile. Son éditeur Rey le pousse à rédiger l’histoire de sa vie en vue d’une édition complète de ses œuvres. Il commence alors à raconter sa vie. En 1765 Voltaire révèle que JJ a abandonné ses enfants. R va alors accélérer une rédaction de 12 livres qui s’achèvera en 1769 et qui a commencé en 1764. Mais c’est une œuvre posthume car on ne la publia qu’en 1782 pour les 6 premiers livres et 1789 pour les six derniers. 

Notre extrait appartient au livre III. Moment des voyages, des apprentissages avec des allées et venues autour de Mme de Warrens (maman, disait JJ). L’adolescent n’a pas connu sa mère et a été abandonné par son père.

 Le texte à commenter se situe en 1729 : JJ a donc 17 ans.

LECTURE

[MOUVEMENT DU TEXTE : il sera traité dans l’explication]

ENJEU DE LA LECTURE : voir comment une anecdote  autobiographique  prend une dimension littéraire et politique. QUELLES SONT LES RICHESSES DE CE PETIT ROMAN?


LECTURE ANALYTIQUE : vous en donnez le plan.

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Partons d’un mot employé par R lui-même:

1/UN PETIT ROMAN


 a) une “aventure” unique de quelques jours, limitée mais parfaitement composée autour d’un premier motif celui de la distance et la tentative de son abolition  :

-un serviteur jeune admire et désire la belle jeune fille de la Maison: il cherche vainement à s'en faire remarquer (12): faisant tout pour être proche, il est encore loin.

-une première fois modestement 12+13+14, puis une autre, le serviteur cesse d'être invisible. Tout le monde le célèbre (=>34): la distance est (presque) abolie.

-las! sa maladresse le condamne=>39;il recrée lui-même la distance.

-c'est en vain qu'il cherchera l'occasion de vaincre une autre fois (fin du texte, hors extrait). La distance s’est aggravée.

_______  b) si c'est un petit roman c'est à la fois un sorte de roman courtois*, sentimental [façon XVIIème siècle, à la manière de Mme de Scudéry, LA CLÉLIE]  & picaresque* [ sans doute venu de Lesage / Gil Blas que JJR cite au livre III]:

  ___ b1-la dimension picaresque (bien savoir expliquer le mot picaresque)

 • deux mondes hétérogènes que tout sépare :

-un garçon étranger à la famille, venu du peuple, modeste serviteur, capable de petites transgressions ;

-un milieu aristocratique du Piémont avec des armes, un château, de nombreux laquais.

-des invités qui deviennent, un temps, un public.


un schéma narratif connu :

-le héros  inférieur socialement cherche à montrer son talent et réussit comme un vrai chevalier deux prouesses qui touchent la Dame.

-il a en la personne du frère un adjuvant qui se transforme en opposant involontaire. Mais auparavant le comte Gouvon lui a permis de s'affirmer publiquement. Citez.

 
-sans rien dire à la Dame il lui a parlé indirectement : une conversation galante a eu lieu.

-le picaro ne garde pas longtemps l'avantage : il retombe vite à son niveau et perd tout son avantage. D'autres "exploits" l'attendent dans le livre III.

_____   b2-la dimension sentimentale : roman de la distance,  le roman est surtout celui de la parole et du regard : avant d’en venir à la parole, l'expression du corps est capitale.

le rôle du regard ( ce qui permet d’abolir les distances) est souverainement mis en scène : une comédie en 5 actes.

-citez quelques mots du lexique : oeil, regard etc.

-les étapes sont structurées par l'évocation des jeux de regards:

   (1) hors de notre extrait on observe que JJ a osé transgressé un tabou : il a regardé le beau corps de la jeune fille.

    (2)  ensuite il cherche à ne pas être confondu avec les laquais et à se faire remarquer :
Citez :
-hâte à la servir
-vis-à-vis ; il cherche dans ses yeux
-il épiait.

=>Échec : il n'existe pas pour elle, L11/12 .Il ne peut exister que si elle le regarde.

   (3) le hasard le favorise : il répond au frère et elle jette un regard sur lui. Brièveté et force du verbe jeter : mais enfin il est vu.

        *au moment de la prouesse :

  -Gouvon 21 surprend une faute du serviteur mais un signe de grandeur du jeune homme (21/22)

  -son triomphe est double : on le regarde, il est le point de convergence de tous et surtout la jeune femme le regarde à nouveau et ordonne du regard que son grand-père salue le héros.

      (4)    la catastrophe :

-elle lève les yeux ;au comble de l’union symbolique (trop intense), il commet sa maladresse;

-le rougissement des yeux de la jeune fille est un aveu et une condamnation.

       (5) l'épilogue: on ne veut plus le voir.

•le rôle de la parole est structurant également: largement indirecte puis trop rudement directe.

           *au départ il ne peut parler et il s'interdit de parler comme les grossiers laquais. Sa solitude est donc double.

           *en deux temps, il prend la parole et c'est par elle qu'il devient un héros :

-il devient l'égal du frère !

-il se hisse au-dessus des nobles avec l'explication de la devise. Sa parole fait taire l’assemblée. Il parle indirectement à la jeune fille : la devise évoque  l'amour et il s'impose en la déchiffrant. Tel qui frappe ne tue pas. Il a parlé sans rien lui dire à Mlle de Breil.L’amour frappe mais ne tue pas..Il lui a parlé d'amour...


             *le grand père le salue et toute la maison fait chorus dans la louange

           *mais au moment où  mots et corps s’associent enfin , la parole le perd : alors que la jeune fille lui parle enfin, il se trouble et le frère le condamne involontairement. 37/38. Il n’est plus maître de lui et des mots.

            *la parole est perdue : on ne s'adresse plus à lui ou on lui fait des reproches...


=>en réalité, on l'a compris il s'agit d'une parodie de roman sentimental et picaresque. L’écrivain R se plaît à écrire son passé dans un cadre littéraire connu dont il joue habilement.

SONDANT SA MÉMOIRE, le romancier déjà célèbre pour sa NH, se plaît donc à composer  avec nostalgie,  humour et auto-ironie un épisode romanesque en miniature sur lequel il ne reviendra plus mais qui pourtant tient un rôle  majeur par

II-SA DIMENSION AUTOBIOGRAPHIQUE ÉMINENTE: il y a bien des aspects de discours dans ce récit romanesque. R ne raconte pas seulement. Il parle de lui, en profondeur, donne des éclairages précieux.

_______  a) la conclusion du récit sert de bilan et de prolepse* :


au plan des amours (assez nombreuses - ici, il est question de  Mme Basile, épouse de commerçant turinois qui employa JJ comme vague secrétaire : il y eut une idylle platonique entre eux et R raconta deux fois la fameuse scène du miroir)) qu'il évoquera ensuite, on peut s'attendre à une convergence : les fins sont malheureuses. Citez quelques maîtresses de JJ (Mme de Warrens (tellement évoquée dans LES CONFESSIONS (il l’appelle maman), puis dans les RÊVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRE..), Sophie d’HOUDETOT (qu’il connaissait depuis longtemps mais qui survint un beau jour au cours de la rédaction de la NH en 1757 et l’aima un peu sans jamais quitter son amant Saint-Lambert: les amis philosophes se moquèrent publiquement de cette aventure...Ce fut le grand amour de JJ: ils ne se connurent pas sexuellement.)

[On risque de vous "embêter" avec THÉRÈSE LEVASSEUR , la mère des enfants de R, sa compagne jusqu’à sa mort, ni sa femme, ni sa maîtresse, ni sa servante, ni sa fille, mais  tout cela à la fois...Il lui fut attaché mais n’en fut jamais amoureux.]

•Il donne aussi le portrait archétypal des femmes qu’il préfère : (blondes, douces).

•En outre, quand il évoquera dans la suite des CONFESSIONS, le moment de la rédaction de la NH, il dira que Julie doit un peu à Mlle de Breil...

L’autobiographe dégage  ainsi des logiques de son destin.Un type de femme, un type de fin d'amours...


_______ b) R va plus loin dans un tel texte. Il se découvre à notre analyse avec une réelle profondeur: que dit cette petite scène?

   -il y a chez lui un réel plaisir à servir, des tendances au masochisme et au fétichisme (l’assiette, possibilité de communiquer avec l'aimée  via un objet; ce qu’il ne fera pas avec le gant à la fin);

   -en même temps la transgression est toujours tentante: ainsi le sourire inadmissible de la ligne 21/22;

  -il y a aussi chez celui qu’on fait passer dans toute l'Europe pour un misanthrope et un ermite une volonté tenace d'être reconnu, admiré, d’être le centre de toutes les attentions.

  -enfin il a ce qu'on appelle des "conduites d'échec" : il sabote de lui-même un rapprochement dans une sorte de masochisme qui le remet à sa place..On découvre en lui un désir d'exhibition et de punition...(cf la fessée célèbre dans les CONFESSIONS avec Mlle Lambercier, LIVRE 1.) En outre dans sa vie et dans sa pensée le regard chez R est bien décisif.

[utile?

-si nous extrapolons nous découvrons un schéma ternaire qui aura bien des reformulations dans les CONFESSIONS : R dit souvent dans ces récits :1-on me provoque 2-je réponds 3-bien des malheurs en découlent... C’est ainsi qu’il présentera plus loin dans les CONFESSIONS son entrée dans la carrière littéraire. En allant rendre visite à DD prisonnier à Vincennes, R tombe par hasard sur un article qui parle du sujet de concours de Dijon ; DD l’encourage:R publie alors son premier discours SUR LES SCIENCES ET LES ARTS et toute sa vie en sera bouleversée et traversée de malheurs....Son succès fixe une image de lui qui le suivra toujours.


______  c) enfin ce texte a la plus haute importance au plan de l'analyse politique : quand il rédige ce souvenir, R a déja publié les deux discours et le CS. Nous touchons à la racine d'un sentiment qui prendra donc une forme théorique plus tard.

 En effet quelle scène politique lisons-nous? Une scène qui se fonde sur la présence du mot PLACE  et de  ses dérivés ( L4, puis replace 33).

  Une scène où un manant  cherche à se distinguer des hommes du peuple ( méfiance permanente de JJR à l'égard des laquais 1/2) mais qui donne une incroyable leçon à des aristocrates:

  -il en bat certains et il égale un autre. Précisez les lignes et relisez-les si vous avez le temps.

  -il est capable de dire le sens de la devise  écrite en vieux français avec une humilité insultante finalement pour les aristocrates (citez les modulations (je ne croyais pas 22; ne me paraissait pas dire 24)[férir n’a pas conservé de forme grammaticale sauf dans l’expression sans coup férir] .

  -voilà des aristocrates incapables de connaître leurs racines, du moins les racines de leur voisin ou hôte ; voilà un roturier capable de dire l'origine des devises qui affirment leur pouvoir ; en les égalant ( Gouvon) ou les dominant (les invités), il dit clairement qu'il les vaut bien et que son mérite vaut un meilleur sort.

   Ainsi d’un côté nous avons des aristocrates avec le maître d’hôtel, l’épée au côté (c'est bien une espèce de dérision : preuve que les nobles ne se battent plus) et une devise qui devient opaque avec les siècles ; de l’autre côté un  héros roturier qui agit et s’élève au-dessus des autres qui l’ignorent (citez le polyptote dédaigneuse daigna 28[*Un polyptote est une figure de répétition qui consiste à reprendre un terme en lui faisant subir des variations morphologiques de nombre, de personne, de mode, de voix ou de temps.]). On comprend avec cette anecdote et avec d’autres dans les CONFESSIONS qu’il soit  devenu un écrivain, et un grand penseur politique, théoricien du pouvoir du peuple.

-un dernier point qui relève du psychisme de JJR: on a vu qu’il sabote une situation qui lui était favorable; on note aussi que le “révolutionnaire “JJ a besoin de l’autorisation de Gouvon, de l’ordre ancien pour installer son triomphe: l’émancipation de R n’est jamais brutale et semble excessivement respectueuse.

..

cl : page d’une extrême densité  où le narrateur âgé prend plaisir à se raconter sous une forme nostalgique et ironique ( distanciation imposée par la dimension romanesque), où il trace  le paradigme  de ses amours,  donne un élément de  la genèse de la NH et du CS. Texte où il confie des éléments psychiques sans équivalents avant  lui (sinon Montaigne): avec JJR l'autobiographie a franchi un cap majeur .


Pour questions :

________Grands "autobiographes" avant lui :

*saint Augustin auquel il emprunte le titre, LES CONFESSIONS;

*JÉROME CARDAN  au 16ème qui suivit un ordre thématique : mon enfance, mes maladies, mes amitiés etc..

*Montaigne : mais il ne s'agit pas d'une autobiographie au sens strict.

__________après lui :(je laisse de côté les autobiographies romancées)

*des MÉMOIRES (mélange d'histoire personnelle et d'Histoire tout court): Chateaubriand , MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

*au 19ème : Michelet, G. Sand etc..

*au 20ème :Gide, Leiris, Sartre, Sarraute etc.


Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
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