Dimanche 12 avril 2009 7 12 /04 /Avr /2009 08:20
 La forme des textes : comment exprimer un point de vue hétérodoxe ?

1- Le choix d’une certaine prudence éditoriale

Écrire mais ne pas publier : les États et empires de la lune écrit dans les années 1640-1650 n’ont pas été publiés du vivant de leur auteur mais de façon posthume par les soins de Le Bret qui les avait expurgés, corrigés, arrangés.

   >Dans un contexte TRÈS différent Laclos, avant de connaître un immense succès publie les LD  avec seulement ses initiales sur la page de garde.I l joue aussi (comme DD dans JLF) sur le thème des lettres retrouvées et fait précéder son recueil de deux  textes qui le préfacent, l’un d’un éditeur supposé et du rédacteur supposé lui aussi  (rédacteur au sens où il a lu, corrigé, annoté les lettres, purement fictives, je le rappelle).


  - écrire mais publier tardivement : c’est le choix de Jacques des Barreaux qui a choisi de publier un recueil de ses poèmes choisis en 1670, à plus de soixante-dix ans, quelques années avant sa mort.
- c’est ce qui fit d’Assoucy qui écrivit ses Aventures alors qu’il était fort âgé et qu'il les publia l’année même de sa mort.

2- Cacher la virulence du propos :

a- le propos polémique peut parfois rester ponctuel, isolé : c’est la tactique de d’Assoucy : cet éloge paradoxal du voleur est un cas particulier dans une œuvre qui rapporte les déconvenues picaresques du héros.

b- corriger une affirmation trop explosive,  pour la rendre plus anodine, ou pour en rendre le sens réel plus incertain : ainsi procède Jacques des Barreaux qui écrit :
Avoir l’esprit purgé de erreurs populaires


 mais ajoute aussitôt avec une certaine hypocrisie :

Porter tout le respect que l’on doit aux mystères


 ou encore


N’avoir aucun remords / vivre moralement

c- par le moyen de l’humour : les textes de Cyrano  et de d’Assoucy ne prennent pas la forme d’un essai, d’un dialogue philosophique. Ils se présentent comme des récits comiques, voire burlesques, des textes qu’ils ne faut pas prendre au sérieux,  des œuvres divertissantes, que le XVIIème siècle considérait comme dépourvues de noblesse.

d- pour mieux brouiller les pistes, faire tenir par un adversaire du héros un discours que l’auteur ne réprouve pas tout à fait : dans l’extrait des ÉTATS DE LA LUNE, les prêtres, ennemis du héros (duquel on ne peut s’empêcher de rapprocher Cyrano, puisqu’il s’exprime à la première personne) en viennent à distinguer Dieu et Nature, ce qui finalement correspond à la thèse de notre auteur qui pourrait bien se passer de Dieu.....  Pareillement,  c’est au voleur qui l’a détroussé, qui le ridiculise en le présentant comme un pilleur d’ouvrages que D’Assoucy fait tenir un discours polémique, qu’il partage au moins en partie.

e- par la suggestion : c’est au lecteur de dégager toutes les implications. Il se crée ainsi une connivence entre l’auteur et le lecteur. Seuls les esprits les plus attentifs, les plus réfléchis parviendront à comprendre véritablement le texte. Dans la perspective de Laclos, il faut comprendre combien Valmont dans sa lettre “blasphèmant” envers Tourvel dit involontairement sa fascination pour elle.

3-Les formes

   Les choix formels des auteurs sont influencés par deux causes :

*1* la nécessité de se protéger de l’accusation d’hérétisme (hérésie), et

*2* celle de développer des formes d’expression qui  ne doivent rien aux modèles de l’Université, de l’Ecole, de la pensée traditionnelle jugée servile et stérile. A l’instar de Théophile de Viau, ils revendiquent aussi une certaine liberté et innovation formelle («Elégie à une dame»).
 
a- Formes très différentes

- Ce ne sont pas les formes traditionnelles de la démonstration : pas de dissertation,  exercice d’école qui rappelle l’empire de la raison raisonnante, de la ratiocination que justement les libertins récusent. Montaigne a sans doute joué un très grand rôle dans la formation de nos libertins, amateurs de libertés formelles.

- un sonnet,  fait plutôt rare.
 
- des romans, Le États et empires du soleil, Les aventures burlesques de M. d'Assoucy, [le Roman comique de Francion (annexe? Nous n'aurons pas le temps de le voir). Ce sont tous des textes qui semblent  autobiographiques  : rédigés à la première personne, mettant en scène un personnage  qui doit beaucoup à son auteur et qui porte parfois même son nom. [L’Histoire comique de Francion est écrit à la troisième personne, mais  dans une  très longue partie du roman, le héros éponyme raconte son passé, ses aventures à un inconnu qu’il a rencontré à l’auberge.]

Nous avons aussi affaire  à des récits de voyage,  en France et en Italie (D’Assoucy), ou à un voyage spatial.

Dans ce cadre narratif s’insèrent des passages plus  argumentatifs, sous forme de discours : dénégation de l’humanité du bipède (Cyrano), apologie-réquisitoire dans le cas de d’Assoucy.

  Nous lisons également un extrait de roman épistolaire : ils seront nombreux  au XVIIIéme et en particulier dans le libertinage. Il faut songer à l’incroyable succès de CLARISSE HARLOWE 1748 de Richardson : nous aurons une mode de ce type de romans (une centaine) avec des réussites comme  Les Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R*** (1732) (Crébillon).

b- Des formes hybrides

Un sonnet mais éloigné des sujets et des caractéristiques traditionnelles du sonnet.

Un récit de voyage qui est aussi une "expérience " scientifique (Cyrano).

Des textes qui rappellent parfois les caractéristiques de la fable ou du conte : le texte de d’Assoucy comprend deux évocations très imagées, une première allégorie rapide du monde  vu comme une forêt, et l’image du plumage, qui résume elle aussi le fonctionnement de la société.
HORS DE NOTRE CORPUS MAIS TEXTE D’UN PASSSEUR entre 17è & 18ème, Fontenelle on voit avec LA DENT D’OR l’importance de l’anecdote qui sert d’exemple parfait.


c- Textes à double tranchant, animés par cette tension :

-dans le deuxième extrait des États et empires de la lune, Cyrano fait tenir aux prêtres dont il dénonce la violence et la prétention, un discours remettant en cause, comme il le fait ailleurs,  la place de l’homme dans l’univers. Héritage copernicien incontestable.

Le voleur qui ridiculise d’Assoucy soutient à la fois une thèse paradoxale et une critique de la société assez convaincante.

d- Textes  palimpsestes, qui multiplient  les niveaux de lecture :

- lecture scientifique, cosmologique, morale, religieuse, mythologique (Cyrano est un nouvel Icare, un homme oiseau), philosophique (avec la référence implicite à la définition de l’homme par Socrate, comme un oiseau sans plumes et qui a une âme).

- lecture morale (le vol est justifié), sociale (tout le monde vole), philosophique (avec les allusions à Hobbes).

-analyse psychique très fine chez Laclos : pourquoi écrire à Tourvel en passant par la présence d’Émilie et la lecture de Merteuil, pourquoi écrire (voir le cours) ? Magnifique analyse qui ne critique pas le libertinage de l’extérieur mais montre ses insurmontables contradictions.


    Ce sont des textes qui donnent du plaisir, parce qu’ils mêlent les tons, les  registres, les réflexions sérieuses voire graves s’énonçant de façon étonnante ou paradoxale, et  qui laissent un part importante à la liberté du lecteur, à ses capacités d’interprétation, qui supposent un effort herméneutique, et où l’auteur n’échappe pas à l’humour corrosif dont il use envers les autres. Ce sont des textes  stimulants qui invitent à la réflexion,  au doute créateur, et à l’exploration du monde.



ATTENTION : POUR UNE QUESTION VICIEUSE COMME CELLE-CI : QUEL GRAND PENSEUR A CHERCHÉ À RÉPONDRE ET À CONVAINCRE DES LIBERTINS ?

 => répondez Blaise Pascal dans ce qu’on nomme improprement LES PENSÉES, œuvre inachevée et fragmentaire qui devait s’appeler APOLOGIE DE LA LA RELIGION CHRÉTIENNE : UN FRAGMENT CÉLÈBRE intitulé INFINI-RIEN mais connu sous le nom de PARI de Pascal tente en effet de convaincre ses amis Méré et Damien Mitton de parier ( avec un calcul de probabilités) sur l’existence de Dieu dont on ne peut avoir aucune preuve .


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ANNEXE À DES BARREAUX : ce sonnet de VAUQUELIN DES YVETEAUX (POÈTE LIBERTIN) dont des Barreaux s'est visiblement inspiré.

Avoir peu de parents, moins de train(1) que de rente,
Et chercher en tout temps l'honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l'âme de procès (2) et de vices exempte ;

À rien d'ambitieux ne mettre son attente,
Voir ceux de sa maison en quelque autorité,
Mais sans besoin d'appui garder sa liberté,
De peur de s'engager à rien qui mécontente ;

Les jardins, les tableaux, la musique, les vers,
Une table fort libre et de peu de couverts,
Avoir bien plus d'amour pour soi que pour sa dame,

Être estimé du Prince, et le voir rarement,
Beaucoup d'honneur sans peine et peu d'enfants sans femme,
Font attendre à Paris la mort fort doucement.


(1)TRAIN DE MAISON, DE VIE.
(2)CONFLITS, AGITATIONS.



Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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