Jeudi 23 avril 2009 4 23 /04 /Avr /2009 10:27
Je me contente de m'aligner sur la double feuille photocopiée qui est dans vos classeurs. Mais finalement je m'en distingue beaucoup.

Sur quelle base travaille votre mémoire? L'INGÉNU(1767), CANDIDE(1756) (extrait du nègre de Surinam en devoir, peut-être l'incipit ).


Si on vous demande d'autres titres de V: ZADIG (1747), MICROMÉGAS (1752), JEANNOT ET COLIN 1764, HISTOIRE DE JENNI 1775. Il en fit des dizaines.

 Bien dire , à un moment ou un autre  de l'entretien que V. n'avait pas le sentiment de faire une grande  œuvre avec ce qu'il appelait ses "coïonneries".

Pour cette fiche bien vous rappeler les deux formules morales et philosophiques qui concluent le conte (malheur est bon à quelque chose/malheur n'est bon à rien, cette dernière revenant au narrateur Voltaire qui ne veut pas faire de la souffrance un moyen de salut ).

CONSEIL POUR LA PRÉPARATION DU BAC : avant de lire (ou après) cette fiche , relisez 3 ou 4 chapitres de l'INGÉNU.

Gardez ce que vous voulez de l'intro: en gros =1) légéreté du conte qui permet 2) d'attaquer facilement bien des travers de l'homme et de sa société. Dites bien que PERRAULT (un moderne dans la célèbre QUERELLE  a joué un grand rôle dans la réévaluation littéraire du conte).

Si tous les contes de V. ne vont pas dans ce sens, il y a dans les deux titres les plus connus un des traits majeurs de son art : un naïf découvre le monde et apprend. Ce qui peut être aussi la situation du ...lecteur. Sur le modèle du Persan, se voir autrement.

1)les éléments traditionnels du conte:

-dans CANDIDE, il y avait...la formule attendue à l'ouverture des contes est bien là.

-si l'on est aveugle et surtout sourd à l'ironie de V, le début de Candide nous mène  en un lieu, en principe, idyllique où règnent pouvoir et richesses...Nous sommes dans les comparatifs et les superlatifs. On croirait presque au merveilleux...

-ne parlez que de l'imprécision des décors (que savons-nous de la montagne de l'incipit? duc hâteau en Westphalie dans CANDIDE?), que des invraisemblances de l'aventure (l'ingénu qui est le fils du couple parti 20 ans avant ; la médaille comme par hasard ...; en prison il tombe fatalement sur un janséniste qu'il convertit facilement etc., les ); l'invraisemblance est plus nette dans CANDIDE: le défilé géographique est sidérant (Westphalie, Portugal, Amérique latine, Venise, Turquie), on  traverse même avec le héros le pays d'ELDORADO qui n'exista jamais. Dans l'incipit l'invraisemblance est soulignée par l'IRONIE (71 quartiers de noblesse ).

-dites que nombre de personnages secondaires sont  stéréotypés et inconsistants au plan psychologique (le bailli, l'abbé Saint-Yves, Pangloss dans Candide) et  que le changement de Mlle Saint-Yves et du huron sont très révélateurs d'une transformation du conte influencé sans doute par le roman. Jusqu'alors , V agitait des pantins aux ressorts simples [À l'inverse Jacques et son maître pourtant héros de roman, n'évoluent pas.]


-Le nom peut être fantaisiste dans le conte ( chez Perrault, le marquis de Carabas) : que dire du nom de TOUT-À-TOUS?
Et de Pangloss( qui parle de tout...) et Candide est dit l'esprit le plus simple....


-si vous avez du temps, dites que le schéma classique du conte ( quête du personnage principal, épreuves, adjuvants, opposants) se retrouve parfaitement dans notre INGÉNU.

-le conte s'achève comme chez Perrault ( en vers chez lui ) par une formule qui a une dimension morale et philosophique : "il faut cultiver notre jardin (CANDIDE)" et une sentence double dans L'INGÉNU : Gordon garde comme devise malheur est bon à quelque chose ( ce que dit aussi JLF) tandis que d'honnêtes gens ont pu dire : malheur n'est bon à rien.

Mais quand V parle dans Zadig, de "petits morceaux de philosophie allégorique" il nous éclaire sur ce qu'est dans son esprit le conte à visée philosophique.

2)L'ART DU DÉTOURNEMENT : dans le conte philosophique, le conteur est plus important que ses héros improbables..Il joue du décalage en permanence.

- le conte  philosophique est plus nettement ancré dans la "réalité" que le conte traditionnel (même si la misère paysanne est bien évoquée dans LE PETIT POUCET de Perrault):

        *si dans un conte il y a des rois, chez V. le roi n'est pas anonyme. Sans trop insister, il  fait référence tout de même à une double réalité : celle de l'époque de Louis XIV et la sienne (sous Louis XV). Sans aller jusqu'à parler de réalisme on doit admettre que certains éléments parlent aux lecteurs contemporains de l'auteur. Les mieux informés sur le siècle de Louis XIV savent bien que le Père de la Chaise n'est pas une fiction. Et que l'empire des jésuites est toujours réel malgré les interdictions.

- le conte philosophique pratique bien des détournements littéraires :

      *dans l'incipit de CANDIDE, V. réécrit avec amusement la chute du Paradis terrestre.

       *dans l'incipit de l'INGÉNU, IL SE MOQUE DES RÉCITS DE FONDATION et du merveilleux chrétien en racontant la visite de Saint Dunstan .

       * La simplicité des portraits dans le conte permet aussi la caricature ( le bailli).

        *dans le personnage de Mlle Saint-Yves, V apporte avec le dilemme ( coucher ou non, sauver et se déshonorer) qui la tue finalement une touche qui relève du tragique tandis que sous l'influence de Diderot il insiste beaucoup sur un pathétique jamais lu sous sa plume de conteur. Dans l'ensemble l'INGÉNU relève souvent d'une esthétique de la scène et fait penser au théâtre.

        *avec les conseils du Père Tout-à-tous au chapitre XVI on assiste à un pastiche de la casusitique jésuite. De même que le discours de Pangloss est supposé être une parodie de Leibniz. Le narrateur reprend même des termes philosophiques (raison suffisante) pour décrire l'amour physique que vont se permettre  Cunégonde et Candide.

Le narrateur dans le conte voltairien s'en donne à cœur joie.


3)UNE AMBITION DIDACTIQUE ET CONTESTATAIRE :LE TRIOMPHE DE LA SATIRE ET DE L'IRONIE.

Je vous laisse le plaisir de dire que le conte voltairien a un message à délivrer (horreur);parlez de masque philosophique.

*il a bien une dimension philosophique en ce qu'il amène à réfléchir sans peser, sans ennuyer : Candide s'interroge sur L'OPTIMISME philosophique (d'un Leibniz) devant le Mal dans le monde des hommes, L'INGÉNU pousse le lecteur à méditer sur la destinée, la providence ou l'absence de sens d'une vie. Gordon voit - au début - la Providence partout. V comme dans CANDIDE tente de lier le Mal et les hasards des destinées en montrant plutôt la part que le hommes prennent dans le mal qu'ils se font subir. Difficile de se consoler comme Gordon : certes quelque chose de bon a été dû au malheur pour lui (en prison il a rencontré l'Ingenu) mais Mlle Saint-Yves est morte : son malheur s'il a eu des conséquences positives n'est bon que pour les survivants. On ne saurait l'oublier. En même temps, si le conte montre que le monde cloche, il laisse entendre qu'on peut agir : écraser l'infâme et son emprise (qu'est-ce? Cf cours sur V, prière à Dieu), diminuer l'inhumanité des gouvernants...Faire des contes pour un écrivain, défendre Calas de façon posthume etc.

*le conte philosophique est aussi un procès d'une certaine pratique philosophique, abstraite, systématique, dogmatique ( pensez aux titres de noblesse de Pangloss au ch 1), celle que délaisse l'Ingénu en prison (Descartes) et la promotion d'une raison qui, servie par la fiction, met en pièces toutes les fausses certitudes.

-dans CANDIDE plutôt, on assiste à la contestation de la philosophie systématique et de la métaphysique avec le personnage de Pangloss. Très profondément le conte voltairien s'en prend à l'AUTORITÉ et montre que certains héros s'en passent peu à peu. Libre au lecteur d'en tenir compte...


*la dimension satirique est évidente : à vous . Facile

       -contestation politique : le fonctionnement de Versailles, l'éloignement du Roi par rapport à ses sujets. Injustice de la justice royale : critique des lettres de cachet.

       -grande critique rétrospective contre Louis XIV et sa révocation de l'ÉDIT DE NANTES qui fut inhumaine pour les huguenots et priva l'état français de sujets excellents.

        -[avec le nègre de Surinam(devoir) V. attaque l'économie marchande ( dont il est pourtant un des grans défenseurs) et surtout la part de la religion dans la colonisation....]

       -contestation religieuse:

              -satire des dogmes et du respect religieux qui est plus dû aux coutumes qu'à la lecture biblique : Hercule veut être baptisé tout nu dans une rivière.

              -satire assez douce des jansénistes (Gordon est sympathique alors que V avait une sorte d'horreur fascinée envers Blaise Pascal auquel il tenta de répondre malgré la mort qui les séparait);

               -satire féroce des jésuites qui conduisent à leur profit la politique royale avec un cynisme et un machiavélisme stupéfiants (l'espionnage partout).

       

        -contestation globale de la transmision du savoir : le huron apprend mieux qu'un jeune français parce qu'on ne lui a pas mis dans la tête trop de ces préjugés qui égarent la raison.V. affirme souvent sa foi en l'éducation par les sciences .


* ce qui frappe et que tout le monde retient : l'ironie voltairienne qui lève tous les masques et 
qui s'appuie

      -sur des alliances de mots assez peu compatibles : Saint Dunstan est dit SAINT DE PROFESSION...On ne peut  être sanctifié qu'après sa mort.Tout le paragraphe 1 de l'incipit  dans L'INGÉNU est un chef-d'œuvre de pastiche et d'ironie (d'emblée la notion de miracle est récusée, ce qui sera lourd de conséquences dans tout le conte..Le conte devenant fable de la vérité contre la fable mythique des religions...)

      -sur des sous-entendus plaisants : "le prieur , aimé de ses voisins , après l'avoir été autrefois de ses voisines...".Un prieur qui connut bien des maîtresses...

      -sur les formules du Huron qui emploie souvent la périphrase pour qualifier le pape; la Bastille est elle aussi dénommée ainsi au chapitre IX"le château que fit construire le roi Charles V..." etc.

     -sur les antiphrases : V qualifie la confidente à Versailles de Mlle Saint-Yves de "bonne amie", de "brave personne" alors que c'est elle qui la pousse au pire.

      -sur des éléments de composition : Gordon, le janséniste qui croit comme Pascal que la vie est un cachot se transforme dans un cachot au point de ne plus croire en la doctrine de Port-Royal !!!

         -le sommet de l'ironie étant dans l'utilisation par TOUT-À-TOUS de la pensée de saint Augustin , l'ennemi juré.

[dans l'incipit de Candide tout est fondé sur les explications menées grâce à des causes ou des conséquences : ..car son château avait une porte et des fenêtres...]

L'ironie repose sur une connivence, quitte à blesser le lecteur qui est soudain complice..

*mais la critique est complétée par l'affirmation de valeurs auxquelles le conteur croit :

              -le huron est sympathique mais ce qui interesse V c'est de montrer sa progression, sa transformation culturelle : il n'est pas Rousseau et n'est pas nostalgique d'une civilisation plus ancienne que la sienne.V défend et la notion de civilisation et celle de progrès.

             -le corps, ses plaisirs, ses bonheurs ne sauraient être rabaissés et méprisés comme le veut la tradition chrétienne.

              -le choix du conte est capital : léger et sérieux, il ressemble à une conversation avec le lecteur. Il est un dialogue qui ne demande qu'à être prolongé. Éthique de la discussion, emblème de l'ambition des Lumières ( qui ne manquèrent pas, il est vrai de se battre entre eux..)

cl : le conte philosophique garde du conte un goût pour le rapide (l'accéléré même), le schématique, le peu vraisemblable ; mais sans ennuyer jamais, il suggère au lecteur des éléments critiques et même une vision du monde, certes modeste mais efficace en ce qu'elle est plus accessible  que l'ÉTHIQUE  de Spinoza par exemple....Le conte voltairien a l'élégance de ne pas tout vouloir dire...et de nous laisser penser.


La fantaisie du conte sert l'œuvre indispensable de la Raison, obsession voltairienne.

Questions vicieuses :



CANDIDE  a un sous-titre  (ou de l'optimisme), pas L'INGÉNU : quel sous-titre donneriez-vous à L'INGÉNU ? L'INGÉNU OU de l'éducation : celle de Saint-Yves, de Gordon et de l'ingénu lui-même).


Quelle différence faites-vous entre CANDIDE  et L'INGÉNU?

Le premier détruit tout avec ironie avant de proposer une morale  au dernier chapitre (cultiver notre jardin); le second est l'éloge de la progression d'êtres grâce à la civilisation , la culture, l'éducation: la critique est présente, les malheurs aussi  mais les changements des personnages sont plus importants.




SI ON VOUS DEMANDE QUELS ÉCRIVAINS ONT ÉTÉ LES HÉRITIERS DE VOLTAIRE DANS LE CONTE DITES QU'ANATOLE FRANCE EN FUT UN (avec l'île des Pingouins, par exemple) mais qu'en revanche l'esprit voltairien est nettement critiqué dans le personnage de Homais dans MADAME BOVARY.


QUEL AUTRE GRAND PHILOSOPHE contemporain de Voltaire  publia des contes lui aussi?

DD évidemment :Les deux amis de Bourbonne. Ceci n'est pas un conte. Madame de la Carlière.
Ajoutez que JLF contient des contes dignes d'intérêt : l'amitié du capitaine pour son ami-ennemi ; Madame de la Pommeraye qui prouve p 216 que le maître de Jacques aime les contes .

Par J-M. R. - Publié dans : LES LUMIÈRES
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