Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /2009 16:42

DEUX CONCEPTIONS DU POÈTE SONT SOUVENT OPPOSÉES :


1)LA VISION TRADITIONNELLE : selon elle, quelque chose vient d'ailleurs, d'en haut, parle directement au poète qui devient réceptacle, intermédiaire.

•Les Grecs voyaient dans l’inspiration du poète un enthousiasme, cad, selon l’étymologie, une possession de soi par le  Dieu : «lorsque le poète est installé sur le trépied de la Muse, il n’est plus maître de son esprit, mais à la façon d’une source, il laisse librement couler ce qui afflue”(Lois, IV, 719c) ou encore  à la transe des Bacchantes, possédées par Dionysos, dieu de la vigne, de l’ivresse et de la musique.

Les Grecs invoquaient aussi les 9 Muses
les neufs nuits d'amour de Zeus et Mnémosyne (mémoire). On voit l'importance de Mémoire dans les arts.

Pour plus de précisions allez voir
http://www.dicoperso.com/term/adb0aeb1acaca256,,xhtml

Nombreux sont les poètes qui reprirent cette image de l'inspiration et des Muses, Ronsard par exemple : cf le tableau de Poussin.

Ayez en tête le  premier vers du sonnet de  du Bellay et les deux idées dégagées ci-dessous:

Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

Joachim du Bellay, Les Regrets

Vous voyez que les Muses sont présentes (mais elles peuvent comme pour d'autres poètes désigner des femmes bien réelles (Musset, Aragon), que cette inspiration place le poète hors du commun.

L'inspiration dont parle Hugo serait plutôt de l'ordre d'un Dieu à la fois biblique et panthéiste...Rappelez les expériences mediumniques de Hugo à Jersey...

Le grand poète chatholique Paul Claudel assimila l'inspiration à la Grâce....

Autre possibilité:

b)L'inspiration peut naître non d'une visitation divine, d'une grâce venue de l'extérieur : elle peut plutôt  venir

-de façon assez commune d'un événement, d'un être, d'une situation, d'un lieu , d'un moment biographique, de la mémoire:



   Ainsi, par exemple , Elsa Triolet inspira (en principe) Louis Aragon (fait biographique) qui l'assimila pendant la Résistance (fait biographique, historique  & politique) à la France qu'il chanta en reprenant des formes très anciennes de la poésie française ( fait poétique). 

-de façon liée, cette inspiration  suppose une sensibilité, une réceptivité riches, aiguës: un échange a lieu entre le monde de la nature par exemple et le poète romantique ; songeons à Jeanne Duval qui inspira à Baudelaire un certain type d'images (sensuelles, diaboliques) qui sont en lui sans doute mais qu'elle permet de mettre au jour. 

Baudelaire écrivit de Poe :
"Il avait certes un grand génie et plus d’inspiration que qui que ce soit, si par inspiration on entend l’énergie, l’enthousiasme intellectuel et la faculté de tenir ses facultés en éveil". Poe que nous verrons bientôt.

c) avant et avec la découverte freudienne de l'inconscient , un autre élément d'inspiration est apparu.

Commençons par la fin, si on peut dire : partons du surréalisme*( Google s'impose)

Breton découvre tôt Freud et s'enthousiasme : il voit (avec sa culture poétique, j'y reviens) l'importance de l'inconscient, de ses formes (le rêve, la condensation, l'explosion des images). Il croit à tort que l'inconscient va se livrer immédiatement. Ce qui le pousse à définir le SURRÉALISME ainsi "automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ". Avec Philippe Soupault, il aura tenté l'expérience des CHAMPS MAGNÉTIQUES  celle de l'écriture automatique qui consistait, selon différentes vitesses, à écrire sans censure et sans souci esthétique.

Plus intéressant : on note que les surréalistes ont relu les poètes du passé (surtout ceux du XIXème) avec cette loupe du travail de l'inconscient : ils ont bien vu l'importance du rêve chez les Romantiques allemands et chez Nerval et certaines déclarations ou vers de Rimbaud leur ont paru relever du psychisme le plus profond, le plus souterrain. On pense naturellement au BATEAU IVRE et aux VOYELLES  mais même dans un  poème comme LES ASSIS notre  fascination est grande pour des images comme celles des premiers quatrains :

 

 


Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;


Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !


Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.


Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.



  La Voyance rimbaldienne a beaucoup fait dans ce domaine. Vous pouvez évoquer la peinture surréaliste qui avec Dali, Masson, explora elle aussi l'inconscient.

Sachez deux choses encore : que l'écriture automatique a été abandonnée par Breton, elle était trop risquée (hallucinations) mais que le principe de la venue de phrases imprévues dans un texte a été conservées (J'y reviens avec Y.Bonnefoy): toutefois il faut bien dire que Breton a triché dans l'édition des CHAMPS MAGNÉTIQUES ( censures, corrections...)

=> comme on peut voir les tenants de l'inspiration ont beaucoup de preuves de ce phénomène même si la dernière forme (l'inconscient dictant ) a pu paraître démolir bien des formes et ne pas donner des œuvres sublimes. On a compris que l'inconscient pouvait aider amplement à la création.

Pourtant ce qui passe pour une évidence, l'inspiration, a été contesté ou du moins nuancé par de nombreux poètes.

2)AUTRE IMAGE: LE POÈTE TRAVAILLE.

ENTENDONS : le poète écrit, rature, corrige, abandonne, reprend , calcule, choisit...

a) une banalité par rapport à l'idée mythique de l'inspiration : la Muse , que dicte-t-elle réellement ? Un sonnet entier ?Un ton, un vers? Les poètes ne font-ils pas de brouillons , de corrections, de ratures? Qu'il le veuille ou non , le poète travaille.

b) plus profondément:un poète a joué un grand rôle avec une nouvelle de ses HISTOIRES GROTESQUES ET SÉRIEUSES intitulée GENÈSE D'UN POÈME (le corbeau) E. POE. La traduction par Baudelaire eut un effet rapide et immense.

Reprenons la citation complète :"Il avait certes un grand génie et plus d’inspiration que qui que ce soit, si par inspiration on entend l’énergie, l’enthousiasme intellectuel et la faculté de tenir ses facultés en éveil. Mais il aimait aussi le travail plus qu’aucun autre ; il répétait volontiers, lui, un original achevé, que l’originalité est chose d’apprentissage, ce qui ne veut pas dire une chose qui peut être transmise par l’enseignement. Le hasard et l’incompréhensible étaient ses deux grands ennemis."

Rappel : CB nous livre une petite préface pour cette histoire de Poe; il traduit ensuite en prose le poème de Poe (le poète , FATIGUÉ PAR LES LECTURES et qui a perdu son amour Lénore voit surgir dans son bureau un corbeau qui ne cesse de lui répéter NEVERMORE. Poe nous  livre à la suite ce que B nomme "la coulisse, l'atelier, le laboratoire, le mécanisme intérieur "et que le poète américain  intitula MÉTHODE DE COMPOSITION.

Poe s'en prend à la "comédie de l'inspiration "

 "Beaucoup d’écrivains, particulièrement les poëtes, aiment mieux laisser entendre qu’ils composent grâce à une espèce de frénésie subtile, ou d’intuition extatique, et ils auraient positivement le frisson s’il leur fallait autoriser le public à jeter un coup d’œil derrière la scène, et à contempler les laborieux et indécis embryons de pensée, la vraie décision prise au dernier moment, l’idée si souvent entrevue comme dans un éclair et refusant si longtemps de se laisser voir en pleine lumière, la pensée pleinement mûrie et rejetée de désespoir comme étant d’une nature intraitable, le choix prudent et les rebuts, les douloureuses ratures et les interpolations – en un mot, les rouages et les chaînes, les trucs pour les changements de décor, les échelles et les trappes – les plumes de coq, le rouge, les mouches et tout le maquillage qui, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, constituent l’apanage et le naturel de l’histrion littéraire."

Pour infirmer cette prétendue inspiration, il raconte comment il calcula étape après étape tous les composants de son poème, en commençant par la fin (le dernier mot nevermore).

Il pose qu'il refusa tout hasard ou intuition.

Il s'interrogea sur la longueur du poème, décida qu'il ferait 100 vers , il en aura 108. Il chercha l'impression à faire sentir, la plus universelle, il pencha pour la Beauté, prit comme ton celui de la tristesse due à la mort d'une belle femme, opta pour la solution du refrain, bref et conçut que o et r seraient des  sons indispensables. Nevermore s'imposa donc. Proféré par qui? Par un humain. Puis l'idée d'un perroquet vint vite supplantée par un corbeau, oiseau de mauvais augure..Dans la suite de la nouvelle, il décline toutes les étapes de la création de son poème...

Histoire grotesque ou sérieuse? On ne sait mais l'idée fascina nombre de poètes, à commencer par Mallarmé qui traduisit THE RAVEN lui aussi et travailla ses sonnets pendant des années.


[ Cette position théorique croisa un peu le mouvement parnassien ( à vous) qui faisait de l'art pour l'art et voulait abolir le hasard dans la création.]

Mais celui qui alla le plus loin dans la contestation de l'inspiration c'est le disciple de Mallarmé, Paul Valéry, grand poète du XXème siècle.

Il a comme un rejet de cette ivresse qui révèle une passivité du poète (qui perd toute autonomie et toute responsabilité spirituelle en se disant dépendant  : c'est alors la victoire de la facilité, du lachez-tout qu'on reproche à l'écriture automatique: espèce d'ivresse aveugle."L’enthousiasme n’est pas un état d’âme d’écrivain" écrivit Valéry pour qui  le poème ne naît pas d'un abandon mais d'une conquête sur le hasard, d'une victoire de l'intelligence, d'une construction lente, savante d'une forme qu'on veut la plus parfaite possible.

V ne nie pas l'apport du hasard : c'est une suggestion qui appelle au travail. La conscience est sollicitée complètement: il va devoir se livrer à un calcul des effets poétiques.

Sans savoir d'où vient l'amorce, la chiquenaude initiale, le poète devient ensuite totalement maître. Valéry  écrit justement:« Les dieux, gracieusement, nous donnent pour rien tel premier vers ; mais c’est à nous de façonner le second, qui doit consonner avec l’autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel. Ce n’est pas trop de toutes les ressources de l’expérience et de l’esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don ».
 
   Le poète écrit contre le hasard. Et pour Valéry l’illusion de l’inspiration est l’effet d’un malentendu : la lecture du poème prend quelques minutes, sa composition des mois, parfois des années. Ce qu'on ne sait pas assez.


On pourrait rétorquer à PV que chacune de ses décisions due au goût et à l'intelligence sont des moments d'inspiration...


c)à l'opposé de l'inspiration s'est constitué un art de la contrainte choisie :  on fonda l'OULIPO autour de Queneau , groupe d'écrivains et de poètes  qui comprit dans ses rangs le génial romancier G. Pérec.


Par exemple le poète  se donne un principe (ainsi  L+7( on prend un poème de Rimbaud et on remplace chaque mot par le septième qui le suit dans le dictionnaire ..). Le résulta est amusant mais rarement plus.

Il faut pourtant connaître le nom d'un poète (romancier) mathématicien , qui vit encore, Jacques Roubaud qui a écrit des poèmes avec des contraintes mathématiques...

cf la contrainte baobab...http://www.oulipo.net/contraintes/docs/baobab

Nous sommes bien loin de l'Inspiration...? Est-ce si sûr?

en cl on peut dire qu'il y a deux , voire trois moments dans la création : peut-être un élément déclencheur né du hasard ensuite un travail long sur la composition et des relectures qui doivent autant au travail qu'à l'inspiration. Disons que l'un n'exclut pas l'autre. C'est exactement ce que répète celui qu'on considère comme le plus important poète français vivant, Y. Bonnefoy.
Par J-M. R. - Publié dans : Poètes, images de poètes
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