Vendredi 8 mai 2009 5 08 /05 /2009 05:15
     Ce poème des Fleurs du Mal ne figurait pas dans la première édition de 1857; il a été introduit dans  celle de 1861, en deuxième place, après le poème «Bénédiction». D’après les diverses sources dont on dispose, on pense qu’il s’agit d’un poème de jeunesse, écrit en 1841 ou 42,  sur le pont même du bateau qui devait emmener Baudelaire vers les Indes. Son beau-père, le commandant Aupick  estimait qu’il menait une vie trop dissipée et qu’un voyage lui serait salutaire.
        A l’origine, ce poème ne se composait que de trois strophes ; la quatrième est postérieure et aurait été ajoutée à la demande d’un ami,  Asselineau, qui éprouvait une vive admiration pour  Gautier et son «Pin des Landes».
    Ce poème rappelle aussi beaucoup un poème de jeunesse de V. Hugo, intitulé «le Génie» et dédié à Chateaubriand. Il y exalte la stature du grand homme qui, tel l’albatros, plane, inaccessible aux mesquineries humaines.

[entre nous : ayez en tête l'idée qui sera peut-être utile dans votre passage : il s'agit d'un texte de jeunesse que CB ne renie pas puisqu'il le publie en 1861. Mais il est évident que cette allégorie reprend un poncif littéraire dominant chez les Romantiques et qu'il en est conscient.]
Lecture

 NATURE DU TEXTE Ce poème a une facture simple : il se compose de quatre quatrains d’alexandrins aux rimes  croisées . Les trois premiers quatrains menent doucement au dernier qui consacre l'allégorie. On aura noté le passage des pluriels aux Q1+2 au singulier : ce voyageur ailé.

ENJEU :nous nous demanderons  en quoi ce poème est une allégorie  (explicitée) sur le poète  et ce qu'elle signifie.

ANNONCE DE VOTRE PLAN :



I- Un texte qui donne l'impression de relater une expérience personnelle mais qui prend assez vite une dimension allégorique.

1- Des faits authentifiés:

--> confirmés par d’autres témoignages : le docteur  Yann, chargé de mission en Chine, publie en 1855 la relation du voyage qui, en 1844, l’a fait relâcher à l’île de la Réunion. Après avoir quitté l’île, il voit pétrels et albatros s’abattre dans le sillage du  vaisseau.

--> bien des éléments dans le texte donnent cette  impression d'authenticité  :une sensation de chose vue, à plusieurs reprises.

- le choix du mot  brûle-gueule qui sonne comme familier ici au marin.


- les temps des verbes: c'est souvent le présent,  qui donne au texte (surtout au q3) l’allure d’un "reportage" plus que d’une allégorie, même si ce présent favorisera le glissement vers  l’allégorie dans la dernière strophe où il devient présent de vérité générale.

- le ton : ce poème qui prend  l’allure d'un petit récit dans les deux premières strophes  devient très oral dans la troisième.

2-mais c'est tout de même peu car simultanément s'impose  le sentiment d'une allégorie discrète dans les trois premières strophes:

a-- seul le dernier vers du q1 donne une dimension symbolique au texte,  mais le glissement  symbolique n’affecte pas directement les albatros mais la mer, désignée par les gouffres amers.


b--  on assiste à la personnification progressive de l’oiseau:

*à travers les multiples périphrases qui  le désignent :   compagnon de voyage peut désigner aussi bien un homme qu’un animal. Mais, dans le deuxième quatrain rois de l’azur est plus explicite : le troisième q. comporte deux périphrases, placées de façon symétrique à l’ouverture et à la fermeture de la strophe : ce voyageur ailé, et l’infirme qui volait.

*à travers des termes qui évoquent l’attitude de l’albatros :
= maladroit, honteux,  gauche, veule;

*à travers  une comparaison, qui suggère que l’oiseau est comme un homme tenant des avirons (8).

        Cette personnification se fait donc à deux niveaux, à travers l’aspect physique (infirme) et les sentiments (piteux, honteux, veule), à travers le glissement subtil du pluriel au singulier qui prépare l’analogie  finale avec le poète.

3- dans la dernière strophe,  le rapprochement est explicite:

 
*il se fait à travers une comparaison : le Poète est semblable au prince des nuées


* il se fait  également en deux temps v13+14 (les éléments glorieux) puis 15+16 ( les malheurs de l'oiseau poète):

avec une expansion de ce que ne disaient pas tout a fait les 3 q quand il est dans son élément, avant sa captivité, avant notre scène, tout le temps en principe donc, l'oiseau a des qualités extarordinaires qui lui permettent de défier l'adversité (v14). Il “hante la tempête et se rit de l’archer” :  il n’est plus seulement indolent , il a gagné une  nouvelle vigueur ; il n’est plus comique, c’est lui qui se rit de l’archer : c’est un être impavide et  que l’on ne peut atteindre, noble et libre, qui se joue des dangers naturels et humains. Il semble avoir une superbe maîtrise, qui fait de lui un être inaccessible.


•il se fait encore par le jeu de correspondances avec les autres strophes :

- sur le sol rappelle sur les planches,

- huées fait écho à comique  ;

-empêchent de marcher à infirme;


On ne sait même plus à qui se rapporte la dernière proposition, à  l’animal, ou au poète qui serait d’une certaine façon animalisé  (gardez en tête l'anacoluthe).


Vous pouvez néglige ce point
*C’est alors que l’albatros est comparé au poète que les termes qui le désignent  sont les plus valorisants :
    - prince des nuées rappelle rois de l’azur mais avec une douceur dans les mots qu’on n’avait pas auparavant, comme si l’oiseau avait retrouvé une nouvelle virginité.
     - les grandes ailes blanches sont devenues des «ailes de géant».




Il convient dès lors de comprendre ce que signifie cette allégorie:

II- Une parabole sur les hommes et le poète :

1- Sur la cruauté des hommes:

a- Cette cruauté  est dramatisée :un petit théâtre (planches) qui prend valeur de théâtre social.

      *particulièrement dans la première strophe
:

 Leur violence est mise en valeur par le rejet du verbe et de son complément qui crée un effet de surprise [ d’autant plus marqué que le verbe prennent est placé sous l’accent :     Pren/nent des albatros//].

  La cruauté de cette prise est renforcée par le fait que le verbe  prennent commande un  très long complément, [qui  se développe dans un mouvement d’ouverture spatiale, en plan large : la strophe passant ainsi du plan  rapproché (des hommes d’équipage prennent des albatros), au  plan large (qui suivent le navire), au panorama  (glissant sur les gouffres amers) : l’univers s’élargit jusqu’à l’infini, rendant l’action du début plus mesquine encore : le monde se déploie dans l’immensité tandis que les hommes se satisfont de petitesses, qu’ils réduisent les vastes oiseaux des mers (l’hypallage—ce sont les mers qui sont vastes, cet adjectif ne qualifie pas habituellement un oiseau) à cette petitesse des planches].

Au terme de la strophe nous relisons le premier vers avec amertume :  souvent indique que cette cruauté est habituelle ; pour s’amuser  témoigne d’un certain sadisme du jeu.

      Dans la deuxième strophe, c’est la notation de temps placée à l’attaque  qui dramatise l’événement :  A peine les ont-ils déposés sur les planches/ tandis que la conjonction que (v6) au début du vers elle aussi  fait comprendre que la transformation est immédiate, ce que rappelle  dans le troisième quatrain l’adverbe de temps naguère, opposé au présent du verbe être, ou l’emploi du verbe volait à l’imparfait ( de durée) (v. 12).

b- la cruauté du sort qui leur est réservé est dégagée par les nombreuses antithèses :rien que leur nombre élevé fait sens ( deux mondes qui n'ont rien en commun)

-6=rois de l’azur / maladroits et honteux ; on leur inflige une humiliation qui est renouvelée en

-9 avec voyageur ailé / gauche et veule ;


-10= si beau / qu’il est comique et laid (antithèse ici  redoublée)

autre antithèses:

-7= piteusement / leurs grandes ailes blanches,  dont la blancheur  rappelle la pureté & la nature royale ;

-12=l’infirme /qui volait .

c- Surtout, elle est de plus en  plus marquée :

Dans la troisième  strophe, où l’on découvre la nature des amusements évoqués dans le premier hémistiche du poème, elle atteint son paroxysme  : tantôt les hommes en mettant de force le brûle-gueule dans la gueule de l’animal  lui donnent une apparence humaine mais dégradante ; tantôt au contraire, ce sont eux qui  imitent les  albatros, pour les railler. Le mot brûle-gueule désigne familièrement la pipe à tuyau très court  mais suggère aussi la brûlure.


- l’emploi des pronoms alternatifs, l’un l’autre, laisse entendre une multiplicité des sévices. La fausse humanisation de l’albatros par les hommes d’équipage qui  lui  mettent une pipe à la bouche, toute dégradante, s’oppose à la personnification qu’opère le poète et qui grandit l’animal.

- les  exclamations vont dans le sens de la cruauté: on croit entendre les moqueries des marins renforcées
                     - par les allitérations en /K/ : comme, comique qu’il bec avec qui et en /g/ (gauche, naguère, agace, gueule)


                                         - par le rythme très haché des phrases : on a ici trois phrases alors que les autres strophes n’en comportent qu’une, soit deux propositions (ici cinq propositions):

                                           [ [- par le rythme des vers :
com/me il est gauche et veule

 Lui,/ naguère si beau]

On a presque l'impression que l’auteur du poème, le Poète, en est venu lui-même à s’identifier aux marins, et à partager leur mépris et leur amusement cruel.

2- L’albatros- poète:

Du poète il sera peu question  dans tout le poème : et même dans la dernière strophe, où la plupart des termes employés rappellent encore l’oiseau. Il faut donc maintenant interpréter bien des aspects

a-les attributs et les domaines de l'oiseau sont tous loués car louables :

son domaine est double et prend des valeurs symboliques : l'air qui lui confère la liberté de mouvement;  l'eau dans laquelle il sait plonger même si les gouffres sont amers (ils ne le sont que pour les hommes) tandis que l'homme est voué au sol (planches) et au feu destructeur (brûle-gueule): dans ce poème, la question de l'espace est capitale. Illimité pour l'oiseau et restreint pour les hommes. Et de plus, élevé. Des déplacements sans risque dans l'air et au sein de la mer. Une double capacité : horizontale et verticale.;

 • sa grandeur:
      =>qui apparaît entre autres avec vastes, grandes, géant :  elle donne l’impression d'aisance, de supériorité, de noblesse   (dite en plus avec les titres de roi et de prince ) accentuée


* par le maintien du /e / caduc (muet) qui donne aux mot des finales rêveuses et douces ( vastes oiseaux, grandes ailes),

* par la disposition des adjectifs de part et d’autre du mot ailes,

* avec l’assonance en  /an/ qui  équilibre les adjectifs.

•la dimension morale est omniprésente : une puissance sans violence.

* l'albatros est un être pacifique : qui vit au milieu des hommes sans leur nuire (il ne fait que les suivre, il est indolent en un premier sens : sans vitalité, lent, nonchalant (le côté rêveur du poète), sans la moindre agressivité), et sans répliquer à leur violence :  il est un compagnon indolent (deuxième sens : insensible) qui ne connaissait pas la souffrance avant d’avoir été attiré sur le bateau.

la dimenson esthétique est peu présente dans les mots (sauf beau) mais on la comprend par antithèse : maladroit 6, gauche 9, alors qu'il est naturellement, quand il est dans son élément,  élégant, harmonieux. On comprend ici la vérité de la comparaison : ce n'et pas le poète qui est beau c'est le poème qu'il donne, les œuvres qu'il offre aux hommes qui ne les entendent pas...

Bref le poète est un être souverain: il ne craint rien quand il est dans son univers : ni le tohu-bohu de la tempête (il est capable d'expérience vertigineuses (les gouffres amers ne le sont pas pour lui)), ni la flèche de l'archer que je crois assimilée à la foudre dans la tempête: il ne craint pas l'éclair de l'illumination, ses risques pour sa santé mentale.[Si on vous interrompt dites que le prof est responsable de cette interprétation exagérée...]

Mais toutes ces qualités se retournent contre lui et deviennent un handicap et en font presque un martyr:en tout cas il devient

b- Un être inadapté au monde terrestre:

  *en exil  sur le sol : son domaine est l’air, celui des nuages ( grand poème en prose de Baudelaire) et plus tard le poète donnera une image plus tragique encore avec ANYWHERE OUT OF THE WORLD (PETITS POÈMES EN PROSE) =sachez dire avec le poème en prose ANYWHERE  et LE CYGNE que l'exil pour CB est

  -ontologique: il se sentira de plus en plus exilé dans la Vie, dans le monde et ce sentiment d'exil le rendra compatissant pour toutes les victimes de cette vie (LE CYGNE - à vous de l'avoir lu). Dites qu'il en viendra à souhaiter dans LE VOYAGE, un monde, la mort où il pourrait trouver du nouveau.


  *ON A DIT LE PARADOXE :  ses ailes de géant l’empêchent de marcher, chute du poème qui dit l'essentel : c’est  son talent qui lui nuit. Ce qui par contre-coup éclaire aussi sur le reste des humains incapable de beauté et d'idéal.



 *les termes disent la passivité à laquelle on le condamne : ils font de lui un être passif : exilé, il est le COD ( complément d'objet direct, réduit à la lettre l') du verbe empêcher (ON PEUT VOUS DEMANDER DE RECONNAÎTRE UNE ANACOLUTHE). COMPRENONS LE SENS : son génie inadapté à son corps d’homme l’aliène au monde. Il a trop de choses dans son souffle, dans ses envols pour supporter un corps terrestre, condamné au milieu solide, étriqué.

c- Inadapté aux  hommes, il en est  incompris:


- au milieu des huées  : la sort du poète est celui d’une solitude absolue, d'une séparation totale auxquelles s’ajoute un sentiment de persécution. Le contraste entre  le monde aérien qui est le sien et celui des hommes se lit dans l’opposition implicite entre les hémistiches des vers internes : l’être qui se «rit de l’archer», est  désormais au «milieu des huées». Il facile de comprendre ces huées et leurs formes quand elle vise le poète : on ne l'édite pas, on le censure, on lui fait des procès (comme se sera le cas pour B lui-même), on le ridiculise dans les journaux, on moque ses allures, ses frasques.(Ainsi les dandys ont été moqués : B rêvait d'écrire un livre sur ce sujet).

- la comparaison avec l’oiseau laisse penser que la nature du poète est plus proche de celle de l’oiseau que de celle de ses véritables semblables les hommes. Il entre en correspondance avec la nature. Sa royauté est d’ailleurs [si on vous cherche des poux sur CB & la nature sachez dire que l'idéalisation de la Nature chez lui, sublime dans le poème LES CORRESPONDANCES (vos classeurs) n'a pas été continue , loin de là: il fera l'éloge de l'artifice en tout (maquillage) et surtout en art] .


cl:      Dans ce texte le jeune  Baudelaire partage avec ses maîtres en poésie (Hugo, Gautier) le goût de l’allégorie, de l’illustration du sort du poète. Comme eux, il éprouve un sentiment d’identité avec la nature, et comme dans le «Pin des Landes», illustre l’ingratitude des hommes pour le monde qu’il fait sien sans ménagement. Mais, bien plus que chez ses devanciers, la fracture s’approfondit: Hugo  se sentait en harmonie avec les arbres, les fleurs, les oiseaux, la mer, mais aussi  avec les hommes auquel il rapportait en prophète le message divin, avec les enfants, avec le mendiant, avec tout ce qui vit et souffre comme lui. Ses combats titanesques l’opposaient à des partisans de la tradition, à des réactionnaires  qui méprisaient tout leur siècle.  Désormais, avec Baudelaire, la solitude du poète est devenue irrémédiable : il se sent en rupture avec les hommes, avec sa propre nature humaine. C’est du commun des mortels qu’il se sent incompris. Aux harmonies qu’ils tisse encore avec la nature(il évoluera aussi dans ce domaine) s’oppose son inadaptation au monde matériel des hommes insensibles et stupides. Baudelaire ne se perçoit plus comme un mage, un homme inspiré de Dieu («C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent»)  mais comme un être en rupture de ban avec l’humanité.




QUESTIONS IDIOTES :

  LES MAÎTRESSES DE CB :

-la VÉNUS NOIRE, JEANNE DUVAL , la beauté exotique & sensuelle;satanique et dionysiaque
-MARIE D'AUBRUN, l'innocente perverse;
-MADAME SABATIER, LA PRÉSIDENTE, idéalisée pendant 5 années platoniques (avant une possession désastreuse).

  *À QUELLE ESTHÉTIQUE (quel mouvement) APPARTIENT CB?

-toujours commencer par dire que mettre une étiquette sur un génie honore l'étiquette mais emprisonne le génie..

-il a beaucoup tenu compte des poètes qui l'ont précédé et n'a jamais renié les beautés du "classicisme";il s'est vite démarqué du romantisme  tout en gardant le mot dans ses écrits esthétiques élogieux et en lui donnant un sens qui ne convient qu'à....lui;

-ce qui le distingue

      *c'est un refus de l'art pour l'art ( =le mouvement parnassien (théorie de TH  Gautier qu'il admira et auquel il dédia ses FDM) mais il est vrai qu'il a eu cette TENTATION en particulier pour certains cycles des FLEURS DU MAL (celui du poème LA BEAUTÉ ),

       *la passion de l'image et l'idée d'un ailleurs qu'il faut évoquer avec les mots, les figures, la musique pour créer une unité dont est incapable la vie humaine au quotidien.

=> Avec  CORRESPONDANCES et bien d'autres poèmes, il a préparé au mouvement symboliste avec Rimbaud et Mallarmé : mais aucun de ces 3 poètes ne sauraient se résumer à cette étiquette. Sachez que le courant symboliste connaîtra un MANIFESTE avec J Moréas en 1886.

cf.http://www.site-magister.com/symbolis.htm

Unique, inclassable il aura déterminé pourtant bien des mouvements ou courants.
Par J-M. R. - Publié dans : Poètes, images de poètes
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