Le romantisme (surtout allemand) a donné au Poète une tâche immense qui ressemblait beaucoup au Sacré (par
exemple la notion de voyance qui est déjà chez Hugo et après chez Rimbaud se trouve chez Novalis). Il y a un héritage du religieux chez le poète romantique ( qui n'ignore pas que les grands
textes religieux sont aussi de la poésie Bible, Coran,Rig-Véda en Inde) et cette conception va hanter des poètes qui ne sont pas romantiques au sens étroit.
Dans notre corpus nous trouvons des conceptions assez opposées sur cette question.
NOUS DÉCOUVRONS chez certains UNE DIMENSION MEDIUMNIQUE, SOUVERAINE, SACRIFICIELLE ET
DÉMIURGIQUE.
*mediumnique :Hugo dans UN JOUR,contemple le monde en une scène de bord d'océan : il entend une voix insituable qui lui parle et approuve
sa mission : le poète en rapporte les propos.
Il est donc clairement
1-l'intermédiaire entre le "Divin," le surnaturel ,et le reste des hommes
&
2-son interprète, son traducteur , celui qui doit dire aux hommes que dans la mer, le vent , dans la nature ,
partout, une âme cherche à se faire entendre. La communion humaine ne peut s'accomplir que par le poète qui est déjà chez lui prophète, voyant.Le poète est le truchement de l'Invisible et
de l'Inouï.On ajoutera avec les vers 11/12 qu'il fait venir au jour, à la conscience, des choses enfouies, ignorées. Vates, il est bien devin.Rappelez que cette pensée n'est pas neuve
chez lui et que dans des œuvres plus anciennes il avait écrit que le monde est une voix, un arrangement de voix, une polyphonie et avait affirmé "Sous l'être universel, vois l'éternel
symbole"Pour la dimension prophétique Hugo a toujours prétendu que "
"Le poète en des temps impies/vient préparer des temps meilleurs" ( proposition impensable chez Baudelaire).
* dimension souveraine :Baudelaire avec L'ALBATROS donne une
image de l'oiseau SOUVERAIN dans son domaine : il règne en toute liberté dans les airs, ne craint pas les gouffres amers , hante les tempêtes et se rit de l'archer. Liberté donc,
risque, audace, élégance qu'il faut comprendre allégoriquement : le poète est capable de tout dans son univers, il est roi de l'azur,donc du haut, du pur, prince des nuées, il prend lui aussi
des risques, traverse des tempêtes physiques morales, intellectuelles, physiques mais les vainc à conditions de ne pas tomber parmi les hommes.Dans le reste de son œuvre, il apparaîtra
comme
*en lectures complémentaires nous avons vu aussi un autre pouvoir : le
pouvoir sacrificiel qu'on a découvert dans LE PÉLICAN de Musset qui meurt pour les hommes et LE PIN DES LANDES de GAUTIER qui meurt du cœur pour donner de l'or aux
hommes.Dans la lettre du VOYANT on a un peu cette vision grandiose du poète qui fait toutes les expériences, connaît toutes les tortures, risque la folie pour apporter aux hommes le feu
de la Vie.
*enfin nous avons observé le pouvoir démiurgique(l'ambition
démiurgique)
[Démiurge
Un démiurge est une divinité créatrice et organisatrice du monde. Nom donné par
Platon (La Timée) au Dieu organisateur qui créa le monde à partir de la matière préexistante.]
démiurgisme du Poète avec Rimbaud :à partir d'éléments
délaissés, simples, rudimentaires il a tenté de trouver une langue universelle qui parlerait à tous de l'âme à l'âme. Il voulait être un ALCHIMISTE DU VERBE: il désirait une transmutation du
monde, de nos sensations à partir des lettres qui auraient été sons, images, parfums, couleurs etc...Il y a chez lui une recherche de l'origine, d'une parole créatrice, d'une parole pleine, une
parole de communcation dépassant le seul sens des mots mais engageant tous les sens...Il voulait
vraiment redonner au monde d'autres dimensions et aux hommes d'autres perceptions et sensations.
Cette obsession de la TOTALITÉ sera celle de nombreux poètes qui rêveront de clore l'univers dans un
Livre:
Citez Laforgue :
"FORMULEZ TOUT !EN FUGUES SANS FIN DIRE L'HOMME !"
Évoquez la folle ambition de Mallarmé qui rêva d'un LIVRE qui aurait exprimé l'essence du
monde.Il s'agissait de transformer la poésie en cérémonie quasiment religieuse.
DANS TOUS CES CAS LE POÈTE EST FORTEMENT IDÉALISÉ ET IL HÉRITE
DE BIEN DES POUVOIRS ARCHAIQUES , MAGIQUES QUE L'ÂGE DE LA RAISON ET DE LA TECHNIQUE BALAYAIT ET OUBLIAIT. C'est ainsi que Rimbaud parle dans sa lettre du Voyant d'un poète voleur de
feu.
Mais Corbière lui se contente de voleur d'étincelles...
_______________________
IL CONVIENT donc DE VOIR AUSSI LES DIFFICULTÉS,LESLIMITES,L'IMPOUVOIR,L'IMPUISSANCE DU POÈTE, dans une société
donnée, celle du XIXème et sans doute dans toute société.
On sait que la notion de POÈTES MAUDITS baptisée par Verlaine en l'honneur de Rimbaud, Corbière, Mallarmé en dans
les années 1880 est louable, généreuse mais n'est pas originale au fond: la malédiction pèse sur les poètes depuis le romantisme qui en avait déjà fait le constat.
Notre cours évoque deux cas assez différents :
-Baudelaire dans son ALBATROS, très précoce dans sa carrière
poétique nous montre que le poète est
-incompris
-méprisé,
-maltraité (citez les vers qui le disent)et nécessairement solitaire. Il vit parmi les hommes comme
dans un exil, notion et état que Baudelaire développera, de façon presque métaphysique (on a pu dire qu'il était très proche sur ce plan de Blaise Pascal), pour lui-même (parlez de
ANYWHERE OUT OF THE WORLD) et pour les blessés de la vie (LE CYGNE).Mais jusqu'au bout Baudelaire écrira, même pour appeler au VOYAGE dans la mort,pour y trouver du nouveau..
-avec Corbière le cas est plus délicat :il prend à rebours
le mythe du voleur de feu en se moquant d'un enfant qu'il fut et qu'il reste. Il dut se contenter d'étincelles éphémères (ses poèmes) dont personne ne fut durablement éclairé, surtout
celles qui lui déclarèrent de l'amour. Personne ne viendra l'honorer dans son caveau. Son art fut un échec mais on ne sait si la faute revient aux autres ou à lui-même ou les deux. Désespéré il
songe à sa mort, se parle, se retrouve seul mais dépasse la négativité, le nihilisme en créant une sublime ronde. L'albatros est hué, raillé par les autres; l'enfant (de) Corbière se torture
cruellement et son poème est comme un appel sans destinataire.
Chez Corbière c'est la vie aussi qui est jaune mais il a su en un recueil faire une œuvre remarquable qui fait de la critique, de la déconstruction de la poésie une œuvre poétique
exceptionnelle.Il a su garder un pouvoir au...poème.
-DÉLIRES II de Rimbaud est ambivalent quant à la question du pouvoir du poète :
-son retour autobiographique dit à la fois l'ambition qui fut
la sienne (alchimie du verbe - à vous avec le cours et le commentaire sur TROUVER LA LANGUE)et son abandon: parle-t-il d'échec ou de
dépassement? Il semble critique à l'égard de ses illusions mais
1-c'est oublier les poèmes extraordinaires qu'il a livrés et
2-c'est oublier que cette étape alchimique a permis de passer à celle des poèmes en prose qui seront les
ILLUMINATIONS.
(Puisque Rimbaud affirme avoir connu le risque de la folie , sachez que la folie a touché bien des poètes : le grand romantique allemand Hölderlin, Nerval
l'ont connue de façon tragique.)
Notre corpus est réduit et donc notre réflexion incomplète :
SI ON VOUS DEMANDE CE QU'EST DEVENU LE POÈTE français AU XXÈME( faites quelques promenades sur Google):(à
l'étranger citez Rilke, Benn, Mandelstam, Garcia LLorca, Neruda, les poètes de la BEAT GENERATION (Ginsberg)etc.)
dites
-que c'est le siècle où la poésie a explosé paradoxalement : on n'a jamais vu autant de
poètes et jamais aussi peu de lecteurs de poésie, en France.La popularité d'un Hugo n'a pas d'équivalent au XXème.
-que le pur travail formel est revenu à quelqu'un comme Valéry (CHARMES, LA JEUNE
PARQUE)
-que la dimension magique inspirée de Rimbaud a beaucoup guidé les surréalistes comme
Breton-
-que de nombreux poètes ont choisi l'engagement ARAGON, ÉLUARD);
-que la dimension incantatoire et presque philosophique revient à René Char;
-qu'un certain hermétisme a dominé ( Bonnefoy, Paul Celan) et que la poésie dite , récitée
souffre beaucoup en France en comparaison avec d'autres pays (USA,Allemagne, Russie) et que si le poète a encore une place dans la mythologie moderne il n'a plus le pouvoir et le prestige
d'un Hugo: il n'y a pas 100 000 personnes à l'enterrement d'un poète aujourd'hui. Mais la tombe de Baudelaire est toujours fleurie... .