Vendredi 5 décembre 2008 5 05 /12 /Déc /2008 06:59



SITUATION GLOBALE : à vous

............... particulière :vous résumerez évidemment.

Au cours de la 8ème journée, le N se rappelle soudain qu’il a oublié de parler de la gourde qui occupe une place importante dans la vie de J (il faut la comparer et l’opposer à la montre, la tabatière de l’automate M) : cependant on avait compris à l’auberge que le champagne réduisait son amertume et qu’il avait une gourde avec tisane. Après les amours de J, voilà la gourde de J : le corps et le plaisir sont au coeur de cette journée....(Les amours du M seront nettement moins joyeuses...)

Le N va alors se lancer dans une digression sur cette gourde après avoir médité la place qu’en art on peut réserver à l’obscène : il s’est appuyé sur de nombreux auteurs et surtout sur Montaigne 304. Il en manque un, le plus audacieux, le plus scandaleux encore à l’époque des Lumières mais un maître pour DD (et pas du tout pour Voltaire par exemple) : Rabelais. On remarquera que c’est le N qui défend la dive bouteille même si c’est en citant souvent J...Un N qui est bien là, dans ce cas, le masque de DD.

LECTURE

ENJEU : voir en quoi cet éloge  est un des textes les plus drôles et les plus provocateurs du livre.

  En quoi cet éloge est-il à la fois drôle et sacrilège à force de matérialisme?AYEZ TOUJOURS EN TÊTE MA DISTINCTION EN ROUGE EN III: LA GOURDE SYMBILOSE L'IVRESSE ET LE GÉNIE CRÉATEUR DES HOMMES.



ANNONCE DE VOTRE PLAN DE LECTURE ANALYTIQUE

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I-UN NARRATEUR BIEN OUBLIEUX :

 a) Voilà huit jours que nous "cheminons en compagnie de J" et voilà qu’on nous apprend enfin que J consulte souvent une gourde remplie du meilleur vin : LISEZ QUELQUES LIGNES AVANT NOTRE EXTRAIT :quand on voit la régularité des consultations, le nombre donc et l’objet de la consultation (énumération drôle 305 : que de sujets sérieux à côté d’autres plus futiles !) on se demande vraiment comment le N a pu le faire : oubli réel ? Désinvolture ?

      En réalité il l’a fait exprès au moins par contestation de la rhétorique du roman dominant à l'époque qui nous dit très tôt l’essentiel d’un personnage : ici il a fallu attendre. Le portrait de J se fait de façon discontinue...Position importante dans l’esthétique du roman et que les grands réalistes du XIXème ne pratiqueront pas (pensez à Balzac et au naturaliste Zola.Seul Stendhal...).

b) l’oubli n’est pas unique (en dehors du chapeau de J p 362): on apprend par la même occasion que J ( qui a déclaré p24 qu'il ne voulait pas savoir ce qu'il y a d'écrit sur le grand rouleau ...))est un spécialiste de la divination et qu’il a même écrit un “petit traité (encyclopédique) de toutes les divinations”et qu’il écrit sur chaque sanctuaire de la gourde 306 UNE SORTE DE MONOGRAPHIE. Pensez au chapitre 25 du TIERS-LIVRE et sa liste délirante de méthodes de prédictions.. Et qu’il a une préférence pour la divination selon Bacbuc. [On apprendra plus loin qu’il a oublié son traité 375].Un traité de divination par un homme qui dit s'inspirer de Spinoza qui a dit pique pendre à propos de la divination? Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

=> pour l’heure retenons les acquis de cette réparation d’oublis : J écrit, réfléchit à la politique, à la guerre. Sa compétence suppose une fréquentation systématique et  de quelques mots de son capitaine qui est censé avoir lu  Spinoza et  de la gourde, son contenu étant masqué par le nom du contenant : du vin (synecdoque).J boit beaucoup : on pouvait s'en douter mais pas à ce point et avec cette fréquence. [ Plus tard un point apparaîtra : J a un usage méthodique de la gourde 376 au point que les ponts et chaussées en auraient fait un excellent odomètre...]


=>ce qui retient évidemment c’est la “liberté” de notre roman par rapport aux autres, son goût de la contestation esthétique désinvolte, son humour, son sens de la parodie. Parfois sacrilège comme on verra bientôt.

Ce qui frappe pourtant plus sûrement c’est



II-un éloge paradoxal[éloge de l'ivresse]:LE DITHYRAMBE* DE LA GOURDE : comment le N procède-t-il?

*Poème lyrique en l'honneur de Dionysos, sans doute improvisé à l'origine par les buveurs en délire, chanté par un chœur d'hommes déguisés en satyres, et caractérisé par une verve, un enthousiasme exubérants et désordonnés .

a) avec un parallèle  historique frappant, flatteur(et comique): J a les mêmes pouvoirs qu'une devineresse (pythonisse) sacrée.[Je le dis après mais ayez en tête l'idée que Dionysos, dieu du vin =Baccchus remplaçait quelques mois Apollon à  Delphes...] Il a déjà été comparé à Socrate, le voilà sybille émérite.


  La gourde est à J ce que la ”plante“ mâchée (laurier) et les vapeurs méphitiques venues de la terre sont à la Pythie *(à laquelle l’Encyclopédie de DD a consacré deux articles) : les oracles de J sont du même niveau et de la même qualité que ceux de la Pythie !

Point comique :on comprend à la description de la Pythie (cotillons (qui est anachronique) et cul nu) que ses sensations plus que curieuses. On imagine dans quel état peut être J...

Point  comique et satirique:ils ont tous deux  des mouvements du corps en sens contraires (soulignez le comique de l’opposition bas en haut et haut en bas qui revient en fait au même) : en réalité DD (masqué sous le narrateur) fait l’éloge de produits nés de la Terre et c’est avec ironie que DD fait remarquer que J est tourné vers le ciel quand il boit : pour DD ce ciel est vide et c’est la vie sur Terre qu’il faut célébrer) et pour des causes différentes ils sont “ivres” tous deux. Ivres de savoir...si on veut!


Voilà donc Jacques aussi inspiré que la délirante Pythie ( droguée pour le dire vite): on devine quel doit être parfois son degré d'éthylisme...Jacques comparé à une prêtresse païenne..Il faudra y revenir dans l'étude de la provocation.


Vient se greffer alors un personnage fameux de Rabelais : Bacbuc, (au nom si comique dans l'explication de Rabelais )la pontife de tous les mystères (qui tient une place éminente dans le CINQUIÈME LIVRE:dans des temples merveilleux d’architecture, elle permet à Panurge d’entendre le grand mot de la dive Bouteille , Trinch  : le mot “le plus joyeux, le plus divin, le plus évident” dit Bacbuc avant de suggérer de lire le livre énorme qu’il faut jeter dans une fontaine pour le gloser *( pour ceux qui ont la paresse de prendre un dictionnaire=éclaircir, commenter un texte par une glose) et qui rend alors inspirés  Panurge et ses compagnons au point de leur faire dire des vers spontanément. DD ne peut désavouer un texte qui dit que le vin peut ”emplir l’ âme de toute vérité, tout savoir et philosophie”.

J a donc, comme le dit une belle métaphore, sa Pythie portative, comme Panurge il voyage avec de "l’eau métaphysique"(CINQUIÈME LIVRE) et il la consulte partout et tout le temps. On voit qu’il n’a pas besoin d’interprète à la différence de la pythonisse grecque....Que d'avantages! DD n'est évidemment pas sans savoir que Dionysos remplaçait Apollon à Delphes pendant quelques mois....

[pour vous aider lisez la page 437/8 de POCKET]

On mesure tout le "sérieux" des prophéties de J...Dans ce sens la gourde prophétique est un alibi pour boire tout son saoul....


b) dans cet éloge comment  procède-t-il encore? Avec un rappel des grands devins du vin (argument d’”autorité”) : à côté de traîtres à la cause de la dive bouteille (Platon dans le dialogue  Cratyle, J-J R dans sa lettre à d’Alembert, comme par hasard des spiritualistes*), une “secte” d’auteurs a prouvé l’importance de la bouteille et du vin (parmi les plus connus : Rabelais (curé de Meudon) évidemment qu’il vénère (même s’il marque un léger désaccord (lequel? Mais évidemment Rabelais n'a jamais fait dire pareille chose à Bacbuc...), La Fontaine, Molière (pour LE MÉDECIN MALGRÉ LUI)) et plus récemment

-La Fare, marquis (XVIIème, poète galant à la vie fertile en aventures amoureuses...)

- Chapelle  (libertin proche de Gassendi, théoricien (qui passait à tort pour) matérialiste du XVIIème et ami de Molière ;Dassoucy en parle beaucoup dans son roman...Grand amateur de débits de vin...)

-Chaulieu (1639-1720),poète libertin et licencieux, surnommé l’Anacréon* du Temple)

[ hors de notre extrait, en bas de 304 =J a écrit son texte avec un frontispice consacré à deux défenseurs de la gourde, deux grands pontifes, Anacréon (poète du VIème siécle avant J.-C.) & Rabelais]


- Panard, contemporain des Lumières (satiriste et fondateur d’un cabaret, le Caveau fréquenté par Helvétius, Rameau, le peintre Boucher etc),


-Vadé, créateur de la littérature poissarde* HIST. DE LA LITT. [À propos d'oeuvres de la seconde moitié du XVIIIes. aux sujets réalistes traités dans un style imitant le parler populaire.] et enfin


- l’épicier chansonnier Gallet  (bien savoir le blasphème qui est  sur la page d'en face 307),

=> retenons : de grands buveurs, des épicuriens mais pas au sens d'Épicure, bref des libertins, ce qui n'est pas innocent...[vous voyez que DD fait lui-même le lien avec le libertinage du 17]


c) il procède enfin à  une sorte de  dithyrambe carnavalesque (un tourbillon ludique et enivrant de références, de jeux de mots, de railleries, d’inversion des valeurs, des priorités etc.grande spécialité de Rabelais), digne de maître Alcofribas Nasier (anagramme de Rabelais) : certes la langue du N n’a pas les audaces de l’auteur de GARGANTUA mais il se permet tout de même "cul nu"(mais nous sommes loin des torche-culs de Gargantua..), un renvoi à l’Évangile( la Pentecôte), une citation détournée d’Aristote ( j’aime Platon mais j’aime mieux la vérité que Platon) ; il se permet aussi une allusion avec le traité de J aux merveilleux chapitres XXV et XXVI du TIERS LIVRE de Rabelais ( si nécessaire sachez que Her Trippa nomme toutes les méthodes de divination avec des mots grecs à chaque fois (par les ongles grillés, le noir de fumée, les cendres les feuilles, les entrailles humaines...etc) qui ne disent qu'un chose Panurge sera cocu... : dans notre extrait  tout est mêlé, tout est sens ou sans dessus dessous : les grands littérateurs et les chansonniers ou petits auteurs libertins (vus avant) ; la religion est assimilée à des manifestations peu spirituelles, on mêle aussi le sacré chrétien et le sacré païen, les lieux de culte sont des cabarets (La Pomme de Pin 306 , taverne où se rencontrait La Fontaine, Molière etc) : la Foire (si présente chez Rabelais) semble un modèle de vie et de création littéraire [on a même à la fin du passage une invocation païenne 307, parodie de la prière].

    Sous l’éloge de Rabelais se distingue un manifeste* littéraire. Pour la joie et contre le plat, l’académique, le compassé....JLF est après la mort de Gallet le dernier espoir d'une littérature de GAI SAVOIR*.Mais le chant bachique est forcément



III-UN DITHYRAMBE* MATÉRIALISTE provocateur, sacrilège (qui sent le fagot dirait J). La gourde cache et révèle.

a) le carnavalesque que nous évoquions sert le sacrilège de la page (principe même du carnaval) :

    -énumérez le vocabulaire religieux (vénération, hérétique, sanctuaire) appliqué au vin ...


    -surtout  le N "ose" mettre sur le même plan, le SAINT-ESPRIT et la gourde, la Pentecôte (langues de feu) et les apparitions de la dive bouteille dans un cabaret 306 [ plus bas, hors-extrait]. ; il rabaisse le dogme, le discours chrétien au niveau du superstitieux païen (Pythie).

b) la réflexion sacrilège est matérialiste  :Ces pages sont d’une grande audace.

-le païen croit en l’oracle : des éléments matériels (laurier et odeur) sont les adjuvants matériels des oracles de la Pythie : personne n’est choqué parmi les croyants chrétiens, c’était un fait païen ; mais quand on affirme que le miracle des langues de feu est une erreur, que ce feu n’était pas miraculeux et que c’était une gourde qui le contenait, que  l'ESPRIT-SAINT était  dans le vin, que  les apôtres étaient  donc ivres morts voilà qu’on  touche à l’ESPRIT SAINT... À une représentation haute, sacrée de l’Esprit....Les apôtres parlaient soudain plusieurs langues ? Propos de bien ivres....

-en réalité il explique matériellement (par une cause interne, tel corps, plus une cause externe, le vin et non par un phénomène spirituel, d’origine divine) le mécanisme du devin : il serait prêt à reprendre le jeu de mots (paronomase) devin divin, divin de vin. En réalité avec un grand rire digne de Rabelais, et sur un exemple secondaire, la gourde, DD explique et ridiculise la mythologie spiritualiste*. L’inspiration ne vient pas d’ailleurs, surtout pas d’en Haut..Pas de Dieu, sinon de Dionysos, dieu du vin... vin monté de la Terre bien concrète. J boit à la régalade (note 1) mais son geste ne prouve pas que tout tombe du ciel.Tout ce que produit un cerveau est le produit d'un corps.Et si quelque chose vient de l'extérieur c'est quelque chose de matériel.


[La gourde est une (1)astuce de J (boire sans remords) et

(2) un symbole fondamental pour DD : l’intuition du génie (scientifique, littéraire, politique) est dans le lien inédit qu’il fait entre des éléments jamais rapprochés et qu’il va unir pour créer, inventer, découvrir, transformer.
Le scientifique anticipe, il a une idée produite par son travail, il se lance dans une hypothèse folle, AVEC UN ENTHOUSISAME FURIEUX,on le croit saisi d’ivresse : la gourde alors est, à une autre échelle que celle de J, le symbole de son génie qui déborde de la normalité trop commune
].



c) enfin cet éloge réserve une surprise, une de plus : J passe son temps à s'appuyer sur Spinoza et à consulter la gourde. Mieux , hors texte on apprend que le spinoziste capitaine était bacbucien  Donc souvent ivre....et  visiblement son disciple connaît mieux la dive bouteille que L’ÉTHIQUE. L’apôtre de la sagesse, de la rationalité, Spinoza est à son tour pris dans le carnaval du texte..

Il n’avait sûrement pas tout lu Spinoza et même pas compris grand-chose : sauf à penser que la joie spinoziste passe par la gourde et non par l’intellection intuitive de Dieu ! Ce qui bouleverserait les commentaires sur Spinoza... . On reconnaît la dette des matérialistes comme DD à l'égard de Spinoza mais aussi chez DD une grande peur devant l'esprit de système(L'ÉTHIQUE étant la plus belle construction qui soit en philosophie).

cl : Retenons l’essentiel : cet éloge de la gourde est un élément de sagesse matérialiste ET ÉVIDEMMENT HÉDONISTE. :en tout cas cette journée est lourde de sens : aucune préoccupation de la mort, un carpe diem rappelé au début d’une 8ème étape (p 262 bas/haut 263) où se côtoient sexe et gourde....Le seul culte, celui de la joie charnelle..peu spinoziste et plutôt dionysiaque... C’est aussi un manifeste "culturel" : faisons en sorte que notre XVIIIème siècle retrouve allant, enthousiasme. Enfin c’est aussi un manifeste littéraire en faveur d’une pensée écrite dans l’excès, la jubilation, avec un salut au maître, Rabelais que ne goûte pas le XVIIIÈ à cause de sa grossièreté.

NOTE

(1) Boire à la régalade. Boire, la tête en arrière, en tenant le goulot du récipient légèrement éloigné des lèvres de façon à ce que le jet de boisson tombe directement dans le gosier.

ANNEXE :Spinoza bacbucien ? Reportons-nous au scolie du corollaire II de la proposition XLV du livre IV de L’ÉTHIQUE. Que lit-on ?

En résumant : il est des choses dont il faut user et auxquelles il faut prendre plaisir sans aller jusqu’à la nausée ; il faut manger et boire modérément comme il faut user des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres....Modérément. Bacbucien, Spinoza ? Pas vraiment.


Par J-M. R. - Publié dans : JACQUES LE FATALISTE
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