libertinage XVII et XVIII

Jeudi 4 juin 2009 4 04 /06 /2009 15:16


POUR NOS QUATRE AUTEURS :quelle est l'esthétique, à quel mouvement artistique appartiennent auteurs et textes?

-des Barreaux appartient au mouvement baroque mais ce texte n'en est pas la preuve formelle;son "ami" Théophile de Viau était un des grands baroques.

-Cyrano est un baroque incontestable et on peut parler de ses deux romans comme de romans philosophiques d'anticipation ;il préfigure le conte voltairien.

-d'Assoucy est difficile à définir en termes d'esthétique: il y a chez lui encore des éléments baroques* (la digression, la répétition, le ressassement, l'hyperbole) mais  son art relève comme il le voulait du burlesque* dans un roman qui soutient la comparaison avec les picaresques.

-Laclos est par la pensée un écrivain des Lumières, très admiratif de Rousseau ; son roman épistolaire s'inscrit dans le roman libertin ( Crébillon en ayant été avant lui le maître) doit beaucoup à la tragédie et l'auteur a été façonné par les grands classiques (Molière , Racine). On a parlé de roman algébrique..


Genre burlesque. [En France, aux environs des années 1640-1660] Parodie généralement en vers dont le propos était de travestir de manière comique a) soit le plus souvent une œuvre de style, noble, en prêtant aux héros des actions et des propos vulgaires et bas : Scarron a mis l'Énéide en vers burlesques (BESCH. 1845); b) soit, inversement et plus rarement, un sujet peu élevé (éloge du vol) en prêtant aux personnages des actions et des propos élevés et nobles (le terme exact est dans ce cas héroï-comique)




QUELS SONT LES GRANDS POÈTES LIBERTINS ET BAROQUES?

RETENEZ POUR LE BAROQUE littéraire qu'il est dominé par LA MÉTAPHORE,l'oxymore, l'antithèse, l'hyperbole,l'allégorie,

JEAN  de SPONDE (1557/1595), homme politique et poète religieux remarquable.

Étienne DURAND. LES MÉDITATIONS ( 1611)


THÉOPHILE DE VIAU : la première édition de ses œuvres est 1621quand il évoque l'homme perdu dans la nature, mené au gré de sa vanité et de ses passions et surtout dans sa pièce PYRAME ET THISBÉ.

Saint-Amant (1594/1661) est un grand baroque (virtuose) qui fréquenta les libertins mais n'aimait pas leur impiété.





POUVEZ-VOUS CITER UNE GRANDE PIÈCE BAROQUE ?

DEUX : PYRAME ET THYSBÉ de THÉOPHILE DE VIAU, L'ILLUSION COMIQUE de CORNEILLE .

À L'ÉTRANGER, LA VIE EST UN SONGE DE CALDERON et certaines pièces de SHAKESPEARE (si on veut) :








Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /2009 17:51
SIMPLE RAPPEL :

-Giordano Bruno est brûlé à Rome en 1601 pour avoir affirmer entre autres la pluralité et l'infinité des mondes.

-L'Église catholique condamne les thèses de Copernic en 1616; elle force Galilée à se taire en 1633;

-Vanini est brûlé et torturé en 1619;

-Théophile de Viau est arrêté en 1624 ( deux ans);

-même les œuvres de Descartes seront mises à l'index par la papauté dans les années 60...

Écrire, penser étaient des gestes très téméraires dans certains cas...


• savoir que les grands pourchasseurs de libertins au début du siècle furent GARASSE & Voisin ( VOIR L'AFFAIRE THÉOPHILE DE VIAU)




VANINI (1595/ 1619)

  *THÉOLOGIEN au départ, formé à Naples, il soutient des thèses qui le poussent à fuir en Angleterre où il devient anglican....mais il demande vite le pardon du pape. Il s'évade d'une prison de Londres, échoue dans son retour en Italie et s'installe à Paris. Il est le protégé  de Bassompierre, proche de Marie de Médicis et libertin déclaré.

 Il publie en quatre volumes des dialogues intirulés ADMIRABLES ARCANES DE LA NATURE : les 3 premiers sont consacrés à la science. Le quatrème fait problème : il attaque la religion des païens mais s'en prend aux miracles, aux apparitions, à la sorcellerie, bref ce ne sont pas les seuls païens qui sont attaqués....

 En réalité s'll fait parfois référence à Dieu mais pour lui seulle la Nature importe et il ira jusqu'à soutenir ... que le monde est éternel....!!!et que tous les vivants connaissent des mutations, y compris l'Homme ....Il a en fait une position matérialiste et dit clairement que toutes les religions sont des impostures.

Ses adversaires qui le liquidèrent (il était parti dans le sud-ouest, à Toulouse) le traitaient de prince des libertins et d'aigle des athées.Il sera victime de la réaction antilibertine des années 1619/1625.

Il fut arrêté à Toulouse (où il vivait sous un faux nom )pour blasphème et athéisme : on le traîna dans la ville sur un charriot, on le plaça devant la cathédrale pour lui couper la langue et le brûler avant de disperser ses cendres...On découvrit plus tard qu'il était Vanini.

Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /2009 17:36
Personnage étonnant qui était considéré comme un libertin érudit, qui eut une influence certaine sur Cyrano (qui le cite souvent dans ses deux romans en se référant à son épicurisme) et Molière. Il appartenait à un groupe nommé LA TÉTRADE  composé de Naudé, Patin , La Mothe le Vayer. Ses disciples suivaient ses cours au Collège de France.Il inspira certaines options "philosophiques" des fables de La Fontaine.

Théologien il restera toujours attaché au christianisme et à Dieu mais s'attaqua

- à Aristote, ce qui le fit mal voir des autorités religieuses (en 1624)

- à Descartes de façon virulente et un peu obsessionnelle (dans les années 1640),

et défendit paradoxalement Épicure dans une biographie élogieuse (1647) et dans des travaux (1649) où il arrivait à faire tenir le matérialisme de sage grec et la spiritualité chrétienne. Il est vrai que son Épicure est très loin du pourceau dont parle Sganarelle dans DJ.

Un penseur qui ne fut jamais condamné alors qu'il mêlait matérialisme et spiritualisme.
Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Jeudi 14 mai 2009 4 14 /05 /2009 07:19
Nous avons vu  en classe aussi un extrait de L'HISTOIRE COMIQUE DE FRANCION de Charles Sorel (publié en 1623 et avec des ajouts en 1633): un dialogue  du chapitre VII avec Raymond & Agathe (le chapitre VIII étant consacré à une orgie).

Dans ce dialogue Francion affirme haut et fort ses principes du libertinage de mœurs dénonçant le mariage et ses liens au nom de l'infinité des désirs et de la liberté de chacun dans une heureuse circulation des corps.

On y trouve bien des points communs avec la tirade du séducteur  de DJ ( avec la critique du faux honneur).

Nous avons aussi découvert une dimension politique évidente : par cette liberté naîtrait l'égalité de tous et l'abolition des classes  et de toute prééminence serait acquise.



•pour une question sournoise: vous n'avez pas lu l'œuvre. Dites-le évidemment.

Le roman est-il libertin? Avec un tel extrait et beaucoup d'autres, c'est évident. En particulier pour son rejet des superstitions et sa détestation du "vulgaire" (ignorance du peuple: cf Cyrano).

Pourtant les spécialistes estiment que le héros a souvent des accès de mélancolie et qu'il représente une forme déception pris qu'il est entre ses aspirations à la liberté et la déception de voir que les gens qui en bénéficient sont à ce point médiocres et grossiers comme il le dit de Raymond.

Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Dimanche 12 avril 2009 7 12 /04 /2009 08:20
 La forme des textes : comment exprimer un point de vue hétérodoxe ?

1- Le choix d’une certaine prudence éditoriale

Écrire mais ne pas publier : les États et empires de la lune écrit dans les années 1640-1650 n’ont pas été publiés du vivant de leur auteur mais de façon posthume par les soins de Le Bret qui les avait expurgés, corrigés, arrangés.

   >Dans un contexte TRÈS différent Laclos, avant de connaître un immense succès publie les LD  avec seulement ses initiales sur la page de garde.I l joue aussi (comme DD dans JLF) sur le thème des lettres retrouvées et fait précéder son recueil de deux  textes qui le préfacent, l’un d’un éditeur supposé et du rédacteur supposé lui aussi  (rédacteur au sens où il a lu, corrigé, annoté les lettres, purement fictives, je le rappelle).


  - écrire mais publier tardivement : c’est le choix de Jacques des Barreaux qui a choisi de publier un recueil de ses poèmes choisis en 1670, à plus de soixante-dix ans, quelques années avant sa mort.
- c’est ce qui fit d’Assoucy qui écrivit ses Aventures alors qu’il était fort âgé et qu'il les publia l’année même de sa mort.

2- Cacher la virulence du propos :

a- le propos polémique peut parfois rester ponctuel, isolé : c’est la tactique de d’Assoucy : cet éloge paradoxal du voleur est un cas particulier dans une œuvre qui rapporte les déconvenues picaresques du héros.

b- corriger une affirmation trop explosive,  pour la rendre plus anodine, ou pour en rendre le sens réel plus incertain : ainsi procède Jacques des Barreaux qui écrit :
Avoir l’esprit purgé de erreurs populaires


 mais ajoute aussitôt avec une certaine hypocrisie :

Porter tout le respect que l’on doit aux mystères


 ou encore


N’avoir aucun remords / vivre moralement

c- par le moyen de l’humour : les textes de Cyrano  et de d’Assoucy ne prennent pas la forme d’un essai, d’un dialogue philosophique. Ils se présentent comme des récits comiques, voire burlesques, des textes qu’ils ne faut pas prendre au sérieux,  des œuvres divertissantes, que le XVIIème siècle considérait comme dépourvues de noblesse.

d- pour mieux brouiller les pistes, faire tenir par un adversaire du héros un discours que l’auteur ne réprouve pas tout à fait : dans l’extrait des ÉTATS DE LA LUNE, les prêtres, ennemis du héros (duquel on ne peut s’empêcher de rapprocher Cyrano, puisqu’il s’exprime à la première personne) en viennent à distinguer Dieu et Nature, ce qui finalement correspond à la thèse de notre auteur qui pourrait bien se passer de Dieu.....  Pareillement,  c’est au voleur qui l’a détroussé, qui le ridiculise en le présentant comme un pilleur d’ouvrages que D’Assoucy fait tenir un discours polémique, qu’il partage au moins en partie.

e- par la suggestion : c’est au lecteur de dégager toutes les implications. Il se crée ainsi une connivence entre l’auteur et le lecteur. Seuls les esprits les plus attentifs, les plus réfléchis parviendront à comprendre véritablement le texte. Dans la perspective de Laclos, il faut comprendre combien Valmont dans sa lettre “blasphèmant” envers Tourvel dit involontairement sa fascination pour elle.

3-Les formes

   Les choix formels des auteurs sont influencés par deux causes :

*1* la nécessité de se protéger de l’accusation d’hérétisme (hérésie), et

*2* celle de développer des formes d’expression qui  ne doivent rien aux modèles de l’Université, de l’Ecole, de la pensée traditionnelle jugée servile et stérile. A l’instar de Théophile de Viau, ils revendiquent aussi une certaine liberté et innovation formelle («Elégie à une dame»).
 
a- Formes très différentes

- Ce ne sont pas les formes traditionnelles de la démonstration : pas de dissertation,  exercice d’école qui rappelle l’empire de la raison raisonnante, de la ratiocination que justement les libertins récusent. Montaigne a sans doute joué un très grand rôle dans la formation de nos libertins, amateurs de libertés formelles.

- un sonnet,  fait plutôt rare.
 
- des romans, Le États et empires du soleil, Les aventures burlesques de M. d'Assoucy, [le Roman comique de Francion (annexe? Nous n'aurons pas le temps de le voir). Ce sont tous des textes qui semblent  autobiographiques  : rédigés à la première personne, mettant en scène un personnage  qui doit beaucoup à son auteur et qui porte parfois même son nom. [L’Histoire comique de Francion est écrit à la troisième personne, mais  dans une  très longue partie du roman, le héros éponyme raconte son passé, ses aventures à un inconnu qu’il a rencontré à l’auberge.]

Nous avons aussi affaire  à des récits de voyage,  en France et en Italie (D’Assoucy), ou à un voyage spatial.

Dans ce cadre narratif s’insèrent des passages plus  argumentatifs, sous forme de discours : dénégation de l’humanité du bipède (Cyrano), apologie-réquisitoire dans le cas de d’Assoucy.

  Nous lisons également un extrait de roman épistolaire : ils seront nombreux  au XVIIIéme et en particulier dans le libertinage. Il faut songer à l’incroyable succès de CLARISSE HARLOWE 1748 de Richardson : nous aurons une mode de ce type de romans (une centaine) avec des réussites comme  Les Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R*** (1732) (Crébillon).

b- Des formes hybrides

Un sonnet mais éloigné des sujets et des caractéristiques traditionnelles du sonnet.

Un récit de voyage qui est aussi une "expérience " scientifique (Cyrano).

Des textes qui rappellent parfois les caractéristiques de la fable ou du conte : le texte de d’Assoucy comprend deux évocations très imagées, une première allégorie rapide du monde  vu comme une forêt, et l’image du plumage, qui résume elle aussi le fonctionnement de la société.
HORS DE NOTRE CORPUS MAIS TEXTE D’UN PASSSEUR entre 17è & 18ème, Fontenelle on voit avec LA DENT D’OR l’importance de l’anecdote qui sert d’exemple parfait.


c- Textes à double tranchant, animés par cette tension :

-dans le deuxième extrait des États et empires de la lune, Cyrano fait tenir aux prêtres dont il dénonce la violence et la prétention, un discours remettant en cause, comme il le fait ailleurs,  la place de l’homme dans l’univers. Héritage copernicien incontestable.

Le voleur qui ridiculise d’Assoucy soutient à la fois une thèse paradoxale et une critique de la société assez convaincante.

d- Textes  palimpsestes, qui multiplient  les niveaux de lecture :

- lecture scientifique, cosmologique, morale, religieuse, mythologique (Cyrano est un nouvel Icare, un homme oiseau), philosophique (avec la référence implicite à la définition de l’homme par Socrate, comme un oiseau sans plumes et qui a une âme).

- lecture morale (le vol est justifié), sociale (tout le monde vole), philosophique (avec les allusions à Hobbes).

-analyse psychique très fine chez Laclos : pourquoi écrire à Tourvel en passant par la présence d’Émilie et la lecture de Merteuil, pourquoi écrire (voir le cours) ? Magnifique analyse qui ne critique pas le libertinage de l’extérieur mais montre ses insurmontables contradictions.


    Ce sont des textes qui donnent du plaisir, parce qu’ils mêlent les tons, les  registres, les réflexions sérieuses voire graves s’énonçant de façon étonnante ou paradoxale, et  qui laissent un part importante à la liberté du lecteur, à ses capacités d’interprétation, qui supposent un effort herméneutique, et où l’auteur n’échappe pas à l’humour corrosif dont il use envers les autres. Ce sont des textes  stimulants qui invitent à la réflexion,  au doute créateur, et à l’exploration du monde.



ATTENTION : POUR UNE QUESTION VICIEUSE COMME CELLE-CI : QUEL GRAND PENSEUR A CHERCHÉ À RÉPONDRE ET À CONVAINCRE DES LIBERTINS ?

 => répondez Blaise Pascal dans ce qu’on nomme improprement LES PENSÉES, œuvre inachevée et fragmentaire qui devait s’appeler APOLOGIE DE LA LA RELIGION CHRÉTIENNE : UN FRAGMENT CÉLÈBRE intitulé INFINI-RIEN mais connu sous le nom de PARI de Pascal tente en effet de convaincre ses amis Méré et Damien Mitton de parier ( avec un calcul de probabilités) sur l’existence de Dieu dont on ne peut avoir aucune preuve .


••••••••••••••••••••••••••••••••

ANNEXE À DES BARREAUX : ce sonnet de VAUQUELIN DES YVETEAUX (POÈTE LIBERTIN) dont des Barreaux s'est visiblement inspiré.

Avoir peu de parents, moins de train(1) que de rente,
Et chercher en tout temps l'honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l'âme de procès (2) et de vices exempte ;

À rien d'ambitieux ne mettre son attente,
Voir ceux de sa maison en quelque autorité,
Mais sans besoin d'appui garder sa liberté,
De peur de s'engager à rien qui mécontente ;

Les jardins, les tableaux, la musique, les vers,
Une table fort libre et de peu de couverts,
Avoir bien plus d'amour pour soi que pour sa dame,

Être estimé du Prince, et le voir rarement,
Beaucoup d'honneur sans peine et peu d'enfants sans femme,
Font attendre à Paris la mort fort doucement.


(1)TRAIN DE MAISON, DE VIE.
(2)CONFLITS, AGITATIONS.



Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Samedi 14 mars 2009 6 14 /03 /2009 18:06
Vous l'avez en version papier.

             (1)Qu’est-ce que le phénomène  libertin ?


Introduction

 
Bien avoir en tête quelques distinctions  : il y a les libertins qui ne laissent pas de traces écrites (mais dans les mémoires, ô combien ! cf le Régent Philippe d'Orléans) et les libertins de plume que nous avons découverts.Des libertins écrivains et des libertins mis en scène par des auteurs (au XVIIIème) qui ne sont pas eux forcément libertins (Laclos). Il y a surtout deux siècles qui voient des modifications historiques.

A- Un phénomène difficile à cerner:

1- Les études sur le phénomène sont rares malgré les travaux anciens d'Antoine Adam et d'autres plus récente. Les seules éditions de Gassendi sont anglaises et sa pensée reste mal connues alors qu'onlui suppose des influences importantes sur Cyrano et Molière.

  D’un ouvrage critique  à l’autre les informations fluctuent : pour certains, Saint-Amant est un libertin,  pour d’autres seulement  un  poète licencieux. Même problème pour Fontenelle.

 On sait que les libertins formaient certains cercles de réflexions où l'on débattait souvent et où chacun gardait sa théorie (autour des frères Dupuy par exemple : on rencontrait Gassendi, Naudé, le Vayer)

2- L’ampleur du phénomène est difficile à évaluer :

a- Les libertins ne s’appelaient pas ainsi. Le mot n’apparaît d’ailleurs jamais dans nos textes. Les membres de ce mouvement de pensée se donnent le nom d’«esprits forts». Le mot libertin  a connu une évolution rapide :

      * au départ l'étymologie latine est très claire : libertinus = qui de servage (esclavage) a été mis en liberté (par son maître). Dans la langue juridique le libertin est l'enfant de l'esclave affranchi.

    *très vite (XVIème) le mot va prendre la dimension de menace pour l'autorité religieuse et politique. Ce mot va vite désigner des phénomènes très disparates, les illuminés, les hérétiques, même les protestants ou plus facilement les athées, les matérialistes mais aussi les dépravés, les amateurs de vin et de plaisirs, tous seront accusés de libertinage.

Il devient d'emblée péjoratif ; le libertinage est une accusation qui tombe parfois  facilement pour contraindre au silence un adversaire : dans Tartuffe, Orgon menace ainsi Cléante :

           Ce discours, mon frère sent le libertinage.

b- Et de nombreux témoignages sur les libertins proviennent de leurs adversaires, des apologistes de la religion chrétienne, qui écrivent dans la contexte de véritable guerre des esprits comme le père Garasse avec sa Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels, comme le père Beurrier, curé de la paroisse de Saint-Etienne-du-Mont de 1653 à 1675, mais ses Mémoires ont été écrits en 1681, alors qu’il était très âgé ou encore Mersenne, en 1623, qui publie les Questiones celeberinae in genesim, contre l’athéisme qui se répand à la ville et à la cour. Mersenne se met au service de Richelieu pour défendre la foi et diriger une croisade des «soldats de la vérité» contre l’athéisme et l’hérésie. Il voit jusqu’à 50 000 athées à Paris. Bref le démon libertin est légion, on le voit partout : fondamentalement (et souvent de façon inexacte) on confond libertinage, athéisme et matérialisme.

3- Leur pensée est difficile à connaître

a- Les libertins étaient contraints de se dissimuler ne publiaient pas tous leurs textes. L’attribution de certains poèmes à Jacques des Barreaux est encore discutée. Ils restaient prudents (pas toujours dans leur vie privée...), allusifs : le lecteur doit dégager les implications de certaines affirmations habilement distillées.

b- Ou encore ils avaient des attitudes contradictoires : dans certains textes, par exemple, La Mothe Le Vayer *dénonce la vanité des preuves de l’existence de Dieu. Dans un autre, il publie un Petit discours chrétien sur l’immortalité de l’âme.

Leur attitude n’est pas toujours en conformité avec leur vie : Des Barreaux se confesse chaque fois qu’il est malade. Cyrano aurait eu une mort chrétienne.

  Richelieu lui-même qui combat les libertins fait travailler auprès de lui un de ses représentants : La Mothe le Vayer qui fut précepteur du jeune et futur Louis XIV !!!!

4- Il existe des libertinages. Les libertins ont été très nombreux, mais tous n’ont pas écrit des ouvrages. Certains nous sont connus par leurs lettres ou par des témoignages.


B- Un phénomène  difficile à circonscrire exactement dans le temps

1- qui traverse tout le XVIIème siècle mais se développe considérablement dans la première moitié du XVIIème siècle, après les guerres de religion :

  -qui ont donné à réfléchir sur les méfaits de la Religion,  du dogmatisme.


  -qui ont été suivies d’une licence paisible ( cf Tallemant des Réaux*).


   - nous sommes à un  moment où l’Eglise tente de retrouver son pouvoir, épaulée en cela par  la monarchie de droit divin qui  se met en place : Louis XIII et Richelieu tentent de créer un État puissant. Le duc de Luynes et l’ordonnance de 1717 tentent de  rétablir une discipline morale.

  La réaction du roi a été parfois d’autant plus vive que c’est à la cour même que certains beaux esprits faisaient profession d’incrédulité. Les libertins sont des hommes qui ont goûté aux licences  joyeuses du début du siècle et qui rechignent  à revenir sous la tutelle étouffante d’une Église qui a montré ses limites.
   Les libertins sont aussi les héritiers des humanistes du XVIème siècle : la Renaissance a redécouvert les textes antiques,  ses philosophies, et développé une culture nourrie du paganisme.

SURTOUT les progrès de la science avec Copernic, Képler , Galilée et les échos qu'ils ont eux vont jouer un rôle éminent


2-le libertinage va connaître d'autres formes notamment avec le XVIIIème siècle qui verra les philosophes occuper une place majeure  dans le combat que menaient les libertins du 17ème.

  - un moment historique essentiel:  la Régence et ses  roués ( l'après Louis XIV est vécu comme une libération sans précédent) la débauche du Régent est à peine croyable mêlée à une entreprise de blasphèmes inédits à cette dimension.Tout est excès alors.

 Le ROUÉ =
1. Personne qui a subi le supplice de la roue.
2-HIST. Les roués. Compagnons de plaisir du régent Philippe d'Orléans; ceux qui eurent la même conduite à cette époque.

Le libertin est alors le scélérat par excellence. Sa gloire est dans la pratique de toutes les indignités: il saccage tout, ne respecte aucun lien. Cruel, cynique  il feint d'aimer pour se réserver le plaisir de rompre. Le cardinal Dubois, le plus frénétique, et le régent meurent de la vérole dans les années 1720. Louis XV vient au pouvoir pour prolonger les provocations, la débauche.Il aura passé sa vie en plaisirs : appelé le BIEN-AIMÉ, il meurt détesté et ...vérolé.

-peu à peu le phénomène libertin entre dans le roman par lettres ou le roman tout court. En littérature s'impose avec

    *CRÉBILLON fils (LES ÉGAREMENTS DU CŒUR ET DE L'ESPRIT(1736)),

    * DUCLOS,

    *LA MORLIÈRE (ANGOLA),

    *VOISENON (LE SULTAN MISAPOUF 1746),

    *
DIDEROT (LES BIJOUX INDISCRETS),

   *
FOUGERET DE MONBRON (MARGOT LA RAVAUDEUSE (1748),

   *DORAT (LES MALHEURS DE L'INCONSTANCE (1772)
,

   *DENON (POINT DE LENDEMAIN (1777),

un libertinage moins violent devenu mode de vie presque civil, policé. Laclos vient assez tard dans le siècle et montre la foideur des conquérants libertins mais aussi les limites de leur MÉTHODE  et de leur SYSTÈME. Valmont tombe amoureux (même si Laclos entetient l'ambiguïté jusqu'au bout) et l'orgueil les mènent à la mort ou à l'exil

[ entre nous, mais ce qui vient peut vous aider : quels personnages sont ou peuvent passer pour libertins dans JLF : l'amant de Pom', le frère de Jacques, le curé ou les prélats amants de la fille d'Aisnon, Hudson évidemment...]



=>AU XVIIÈME LE LIBERTIN ÉCRIT , COMBAT POUR SES IDÉES et se voit accusé des pires transgressions ou blasphèmes ; AU XVIIIÈME LA CONTESTATION PASSANT PAR LA PHILOSOPHIE, LE LIBERTIN EST EN VILLE, IL A UN MODE DE VIE DÉRÉGLÉE MAIS SURTOUT IL DEVIENT UN PERSONNAGE DE ROMAN. Romans qui seront tantôt extrêmement grossiers, tantôt décents, suggestifs, tout en litote. CRÉBILLON, DUCLOS, DENON , LACLOS SONT LES PLUS BELLES RÉUSSITES DU ROMAN DE LIBERTINAGE MONDAIN.
 
LE ROMAN LIBERTIN qui nous occupe n'a pour décor que le petit monde d'une aristocratie qui est désœuvrée et ne connaît aucun problème économique.Aucun bourgeois dans ces livres.

Le libertinage alors est un jeu où il faut être virtuose ( anecdote Prévan qui honore trois femmes dans la même nuit, séparément, à l'insu de toutes les trois et de leurs amants; virtuosité de Valmont avec Émilie comme pupitre), une conquête qui prend souvent la femme comme victime ( mais il y Merteuil), un refus de l'amour et du sentiment, du sentimentalisme. C'est un monde clos qui tourne sans cesse sur lui - même et fuit l'ennui dans le divertissement. L'inconstance est obligatoire dans ce monde et DD dans JLF ne dit iren d'autre ( le célèbre passage sur les serments): sauf que le fataliste J ne semble avor qu'un seul maour dans sa vie et paraît plus moral et constant que deux qui le critiquent.

Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Samedi 14 mars 2009 6 14 /03 /2009 16:12
  I -Qui sont les libertins?

1- Plutôt des hommes,

   *mais il est des femmes remarquables qui ont joué un rôle : Ninon de Lenclos par exemple, femme insoumise et galante, dont on écrivit plus tard au XVIIIÈme une correspondance apocryphe* pour rendre hommage à ses charmes et à son talent. On peut citer au 17è Madame Deshoulières, une belle épicurienne.

Une grande et noble exception : Catherine de Suède (1626-1689), reine à sept ans, elle développe une farouche insoumission à l’égard de toute contrainte. Elle pratique dix langues, se passionne pour les nouveautés scientifiques, fait venir livres nouveaux et savants comme Descartes. D’un tempérament inflexible, elle jure à chaque mot et affiche une souveraine désinvolture envers souverains et papes.


Au 18ème le personnage de fiction Merteuil domine en reprenant certaines des armes masculines (lettres 81).

-des femmes qui ne sont pas fictives : l'actrice Raucourt qui est saphique; on en trouvent bcp autour de Marie-Antoinette

  * nos auteurs: à vous.

  *  d'autres : un romancier comme Sorel (l'HISTOIRE COMIQUE DE FRANCION)
évoque par exemple une scène de débauche : avec force musique, boissons, et nourriture, et une grande liberté sexuelle.
    Francion, le héros, refuse la fidélité : il veut se laisser séduire par toutes les femmes, et le fait que certaines soient mariées n’a aucune importance. Au contraire, c’est un vrai  plaisir de faire des maris cornards.

 -deux auteurs que cite DD dans l'éloge de la Gourde : Chaulieu et Chapelle.

-les plus connus : Viau, Naudé, La Mothe le Vayer, Saint-Évremond (que Michel Onfray classe parmi les fidéistes*).On classe Fontenelle parmi eux dans la première partie de sa vie.

- Gassendi joue un rôle important encore mal étudié. On le classe dans les déistes.

-il y a un certain panthéisme chez Cyrano, même si le mot n'existe pas encore alors.

**pour les romanciers libertins du 18ème(qui ne sont pas forcément libertins) je vous renvoie à la première synthèse.
 

2- Origine sociale :

- Ils appartiennent  surtout à la bourgeoisie en voie d’anoblissement, surtout à la bourgeoisie de robe. Nombreux sont les magistrats ou enfants de magistrats.  Cyrano et d’Assoucy sont parisiens.

- professions  différentes :

    *poète :Théophile de Viau
    *musicien:Dassoucy,
    *militaire un temps :Cyrano
   *magistrats en fonction, ou ayant vendu leur charge comme Des Barreaux.
    *religieux : Gassendi* est un prêtre philologue;

     * dans la vie du 18ème on trouve un régent, de nombreux personnages religieux et même le roi Louis XV;dans les romans du XVIIIè, les héros sont le plus souvent des nobles désœuvrés qui n'ayant plus de guerres à mener les mènent contre les femme.



      

3- Quelques caractéristiques:

- ils sont cultivés : mais, paradoxalement, leur exigence de totale liberté dans l’usage de la raison critique se double d’une relation particulière à l’érudition, différente de celle qu’avait instaurée la Renaissance, dont le but était essentiellement la découverte, la restitution des textes, et, en général, de la culture antique. L’érudition des libertins est toujours polémique, elle a pour rôle de permettre de penser le monde et la place de l’homme dans le monde sans référence  à l’autorité et à l’orthodoxie religieuse. Elle renvoie aux Anciens (Épicure, Lucrèce) et à la culture humaniste de la Renaissance qui les relaie comme à la source d’une conception de l’homme, de sa  place dans le monde, de son rapport à Dieu, de l’éthique qui n’est pas celle de l’Eglise en un temps où elle régit les comportements, la pensée, les modes de vie et rythme la vie quotidienne. Mais surtout ils tiennent grand compte des avancées scientifiques (facile: à vous).

-ils sont souvent audacieux voire téméraires:

     -ils  pratiquent fréquemment  l’homosexualité (des B/Viau, Cyrano) qui était à la fois tolérée pour certains ( dans l'entourage de Louis XIII (lui étant exclu)) et pourchassée pour beaucoup d'autres;

- ils ont connu la prison (d'Assoucy, Théophile, Jacques des Barreaux)  mais certains comme La Mothe le Vayer ont prospéré à l’ombre du pouvoir. Les libertins devaient se faire discrets, et on leur reprochait moins leur libertinage que leur façon de publier le libertinage : il fallait éviter que le peuple prenne exemple sur eux.


II - Quelles sont les formes du libertinage ?

RAPPELER LA DISTINCTION CLASSIQUE : LIBERTINAGE DE MŒURS, SOCIAL et de PENSÉE (critique et érudite).

1- Un libertinage de mœurs :
 
  a)une libération du désir et des plaisirs (
cf Don Juan (cours))

  Ce libertinage est suggéré plutôt qu’évoqué dans le texte de Jacques des Barreaux qui recommande de s’étudier plus à bien jouir qu’à connaître. Le  libertinage posant le plaisir (des sens, du corps) comme primordial: ceci vaut pour les deux siècles (17 et 18ème). Vive la chair, de la gourmandise à la boisson en passant par la sensualité  : ce qu'un penseur comme Pascal appellera libido sentiendi ou concupiscence.
  
  C'est ce qui paraît dans la lettre de Valmont qui se plaît à faire sourire et à séduire en même temps des destinataires différentes autour d'une lettre où le corps est plus que présent. Le libertinage du 18è va vers toujours plus d'amoralité.


 

  C'est ce libertinage que célèbre encore J et DD avec la gourde : éloge de l'ivresse.
    C’est sur cet aspect du libertinage qu’insistaient particulièrement ses détracteurs du 17ème : «J’appelle Libertins nos ivrognets, moucherons de taverne, esprits insensibles à la piété, qui n’ont d’autre Dieu que leur ventre, qui sont enrôlés en cette maudite confrérie qui s’appelle la Confrérie des bouteilles.[…]» écrivait l'inévitable et intarissable père Garasse(BIEN SAVOIR SON RÔLE).

∆ attention : il y a deux épicurismes : le sobre, le discret, celui de Gassendi et le tapageur , celui de Cyrano et de DJ.

2- Un affranchissement social: le refus de tout assujettissement : morale et société étant forcément liées.

-a)que ce soit dans la sphère privée,

          - avec le refus du mariage (Des Barreaux) ou le refus même de la fidélité à une seule maîtresse : dans ce domaine le libertin veut jouir de toutes les femmes qu’il pourra rencontrer (DJ lui utilise le mariage comme un moyen, un piège et donc nie le mariage par la même) : cf Valmont (avec deux anciennes maîtresses écrivant à la future, Tourvel) ou Versac chez Crébillon)


              -Dj avec hypocrisie il est vrai (il s'en sert tout de même) s'en prend à l'autorité de son père dans une scène d'une grande violence (laquelle?).

 
- ou dans la sphère publique

           -éloignement de la cour (DB, citez le vers de son sonnet) : la cour est un milieu où tous sont soumis aux volontés d’un seul, où il faut d’abord paraître pour être (se montrer, venir fréquemment);mais DJ s'en sert grâce à son père (précisez) et  ce n'est pas du tout le cas des libertins des romans du 18ème : sans être à la Cour, ils ont leur Cour, leur cercle, et la marquise est obligée de se cacher sous la dévotion pour être libre.

             -refus de l’ambition (DB) de faire carrière (6/7) mais attention la Mothe le Vayer fut un proche du cardinal de Richelieu et s'occupa de l'éducation du futur Louis XIV.


b- que ce soit par rapport aux autorités, voire aux institutions

*judiciaire : refus d’être magistrat : des B.
    
*militaire :  D’Assoucy raille aussi consciencieusement la hiérarchie militaire en la présentant  comme un plumage institutionnalisé : le capitaine plume le soldat, le soldat plume le paysan, le goujat plume la poule.

*politique  :

           Citez  D’Assoucy qui s’en prend aux profiteurs, à ces hommes qui vivaient aux dépens de ceux qui ont moins qu’eux.

   Tous nos textes présentent des hommes qui  vivent seuls, le voleur,  Cyrano et ses expériences sélénites (avec un temps la présence d'un compagnon castillan), Des Barreaux et sa farouche solitude qui n’est agrémentée que par des amis ou des maîtresses. Au contraire les libertins du 18è aiment leur CERCLE.

3- Un affranchissement moral et intellectuel (en particulier les libertins érudits)

1- ce que refusent les libertins :parce qu'ils sont curieux de tout ce que la science produit (ce qui sera le cas de DD au 18ème)

a- la sotte multitude, les erreurs populaires (DB),  la crédulité de l’homme, «Comme s’il était rien de plus sot que la multitude ?» demande La Mothe Le Vayer.

 Qu’est-il reproché à la multitude ?De ne pas regarder le monde, les autres, les idées dans un libre examen, mais de se déterminer d’après le plus grand nombre : cette créance allait son chemin.Citez le texte de Cyrano :

                              Les prêtres en bridèrent si bien l’esprit des gens.


L’homme ignorant et docile prend pour vérité ce qu’il entend répéter, sans le vérifier par lui-même. Il se détermine de façon moutonnière. Il s’en remet à l’opinion du plus grand nombre ; il accepte d’expliquer le monde de façon irrationnelle, de voir du surnaturel et surtout la main du diable dans les circonstances de la vie qu’il ne comprend pas. Malgré quelques qualités, c'est ce que représente Sganarelle dans DJ( à vous ). Il faut pourtant reconnaître que Cyrano montre que les Séléniens allaient admettre les deux prisonniers lorsque les prêtres décidèrent de les en empêcher.
___en allant dans l'autre groupement, dites que le texte de Fontenelle, très discret, dit clairement que les erreurs viennent d'une absence d'esprit critique et scientifique. Entretenue par qui ? L'Église, entre autes.

Mais que l’on se s’y méprenne pas : cette sotte multitude n’est pas seulement celle du petit peuple : elle comprend donc aussi des religieux, des gens travaillant dans des «cabinets dorés»(La Mothe le Vayer); pensons à la satire des professeurs chez Fontenelle. 

Il y a donc deux ignorances : celle du peuple et celle des prétendus savants qui cachent leur sottise derrière de grands mots et des dogmes absurdes. Cette question est reprise autrement par les philosophes des Lumières tandis que les libertins de mœurs du genre Valmont se moquent éperdument du peuple et ne pense pas qu'il puisse avoir une réflexion...

b- La prétention humaine  :

 Pensez au refus de l’anthropocentrisme,  d’un homme qui se croit maître et possesseur de la création et des animaux (Cyrano 2). L’homme n’a pas une  origine divine, mais est, comme les animaux, un être naturel.  Pour ébranler ses certitudes, les libertins présentent l’homme comme un animal, et même comme le pire des animaux :
 
    -pensons à l’allégorie de la forêt chez d’Assoucy

    
Profondément cela passe par

   * un refus de la raison raisonnante, faussement rationnelle qui utilise la logique pour prouver l’infaillibilité de ses dogmes, de ses certitudes aveugles. Le discours des prêtres est exemplaire, qui multiplie d’un côté les termes logiques, mais  qui ne s’appuie que sur des arguments irrecevables en bonne logique, comme l’intentionnalité divine (Cyrano).

     *un refus du géocentrisme, de la place centrale de la terre dans le monde, remise en cause par Cyrano de Bergerac. Ce qui entraîne aussi l’idée que le monde serait infini et que d’autres mondes seraient habités, et que l’univers serait éternel, qu’il n’aurait pas été créé un jour par Dieu. Importance de Bruno qui le paya de sa vie.

c- refus de la cruauté des hommes envers leurs semblables  : cette dénonciation est particulièrement manifeste dans le texte de d’Assoucy mais on la perçoit aussi chez Cyrano.

=>De cette attitude intellectuelle procède leur sagesse, énoncée par Jacques des Barreaux :

il faut jouir de la vie;
le bonheur est le but de la sagesse.


"Renonçant à une conception héroïque de la vertu, ils mettent clairement l’accent sur le bonheur et la vie heureuse, selon la nature. Ce sont là des orientations qui ne feront que se développer jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. La rupture avec le modèle classique se fait au sein même du XVIIème siècle par l’intermédiaire d’une pensée libre qui met durablement en  crise toutes les orthodoxies et n’accepte que les règles qu’elle se donne, c’est-à-dire les règles que la raison lui donne."
       F. Charles-Daubert, Les libertins érudits au XVIIème siècle

Le libertin apparaît comme quelqu’un qui vit

      -de façon assez solitaire même s’il nourrit de solides et viriles amitiés intellectuelles ( à vous)


       -comme un expérimentateur, qui  pratique par soi-même et qui se moque d’abord de lui-même, qui commence sa raillerie des hommes en se raillant de lui-même : on le voit très bien chez D’Assoucy.


4- Un affranchissement religieux: sachez que les libertins érudits peuvent être très bien croyants (simplement ils examinent la Bible comme un texte historique avec ses contradictions), déistes ou au contraire athées.

Les libertins veulent libérer l’homme de ses peurs  et se présentent eux-mêmes comme des affranchis :

Ils luttent :

       *contre la croyance à l’enfer et aux châtiments (Jacques des Barreaux), attitude très épicurienne face à la mort;


        *contre la croyance à l’immortalité de l’âme : attitude suggérée par Jacques des Barreaux à la fin de son texte.

Ils critiquent :

         *les miracles (ce que leur reproche tellement Blaise Pascal dans LES PENSÉES qui cite des Barreaux)).

 Ils laissent entendre que la Bible est une fable ; ils en sapent l’autorité (Cyrano, dans un autre passage de son livre,  faisant allusion à un autre épisode de la Bible particulièrement sanglant). 


Ils vont jusqu'à dire Dieu est la nature, c’est ce que laisse entendre Cyrano  tant est absurde le discours des prêtres qui affirment que Dieu a laissé la construction du bipède à la nature ; Dieu créerait certains êtres, la Nature s’occuperait d’autres. Si l’on poursuit le fil de ce raisonnement, on peut se demander pourquoi  la nature, tangible, visible, créant certaines créatures, ne les créerait pas toutes. Ce sont les prêtres eux-mêmes qui  introduisent cette idée que le monde aurait au moins partiellement été créé par la nature ! Enfin l’absurdité qui consiste à présenter que Dieu, parfait, aurait voulu la création d’une créature aussi méprisable que le bipède  inciterait plutôt à penser que Dieu n’existe pas.

On approche des thèses souvent mal comprises de Spinoza qui sera , malgré lui?, l'inspirateur de tous les matérialistes du 18ème.

Dans le libertinage du XVIIIème la religion n'est que l'occasion de l'hypocrisie ( de Merteuil qui joue les dévotes)et du blasphème ((Valmont veut conquérir une dévote sincère, Tourvel).En passant Laclos se livre à une sévère critique de l'ignorance enseignée dans les couvents.


  "L’apport du libertinage érudit prend la forme d’une rupture définitive avec la conception théologique de l’homme, du monde et de Dieu. Il met l’accent sur tout ce qui est humain."

 Françoise Charles-Daubert, Les libertins érudits en France au XVIIème siècle.

Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Dimanche 22 février 2009 7 22 /02 /2009 18:08
INTRODUCTION:


     -sur Laclos: à vous (il a connu la France de la Royauté, celle de la Révolution (il fut jacobin) et celle de Napoléon...)

Date des LD (en bas de votre feuille).

Sachez  qu'il est un admirateur émerveillé de J-J, qu'il a écrit les LD comme étant l'inverse des liaisons heureuses qu'est à ses yeux LA NOUVELLE HÉLOÏSE et qu'il a rédigé trois textes majeurs sur la condition des femmes.

     -sur le passage (bien savoir qui est qui): vous résumerez mais sachez bien ce qui suit.

Vt, le grand libertin du roman a quitté le château de sa tante Rosemonde où il passe l'été pour obéir au vœu de Tv., la femme qu'il courtise. À Paris, il n’a pu rencontrer Mt (dont il veut enfin épouser le projet en se vengeant de Vol mère ) à laquelle il écrit et raconte une anecdote qui doit la faire rire....le mariage d'Émilie. En effet quelques jours auparavant, après l’Opéra, il va voir des filles (entretenues) du foyer, y est acclamé et rencontre Émilie, une de ses anciennes "maîtresses", qui doit "épouser" un Bourgmestre étranger : Vt décide de troubler les amours du gros homme (un peu comme Dom Juan avec la jeune femme qu’il veut enlever à son futur mari ( fin d’acte I)) et, avec la collaboration de la promise (Émilie), il l’enivre copieusement. Un classique de l’époque pour faire rire des dupes. Nous sommes alors (dans la partie de lettre que ne lisons pas) quasiment dans la farce. Il demeure alors  un peu loin de Paris, avec Émilie et prend la place du bourgmestre. Après le récit de ce mariage peu catholique,  il raconte à Merteuil le contexte très particulier d'une lettre qu'il lui envoie en lui demandant de l'expédier de Paris, après l'avoir lue, cette lettre destinée à celle qu'il veut conquérir, la présidente de Tv


[entre nous mais à bien savoir : 3 niveaux dans l’amour libertin
        -le corps qui doit être satisfait: Mt et Belleroche;
        -le sentiment, le cœur qu'il faut détruire;
        -la tête, l’esprit qui calcule tout.)]


LECTURE de l'extrait d'un roman épistolaire.

ENJEU:mesurer la prouesse d’écriture (l'ambiguïté, l'ambivalence de la lettre 48), sa fonction dans l’érotique libertine et son rôle dans l'analyse que fait Laclos des impensés du libertinage.

QUELLES SONT LES FONCTIONS DE LA  PROUESSE LITTÉRAIRE DU LIBERTIN?

VOTRE PLAN PEUT DEVENIR :
 1-LA PROUESSE : LE DISCOURS À PLUSIEURS ENTENTES (ICI LE 2)
2-FONCTION SOCIOLOGIQUE = LE 1 DE MON PLAN.
3-MON 3 EST INCHANGÉ.

ANNONCE DU PLAN de votre lecture ANALYTIQUE.

(1)DES LETTRES QUI PERMETTENT DE JETER UN REGARD rapide SUR LA VIE D’UN LIBERTIN :

   a) au centre de ce qu’il appelle le cercle, un tout petit nombre de personnes : Vt dit ailleurs dans le roman que 20 ou 30 femmes sont prêtes à se battre pour le défendre. Ici nous avons une courtisane (Émilie), une femme de haut prestige qui passe pour une sainte (Mt) et il est question de la famille DE Volanges (9/10). Des aristocrates mais plutôt de robe que d’épée : on ne voit jamais Versailles dans les LD.

    b) une vie que se passe en mondanités : on va au théâtre des Italiens, dans le reste du roman, on va souvent à l’Opéra ou à la "Comédie-Française"; on se rend visite, on donne des invitations (10). On s’écrit, on médit et on raconte des anecdotes pour faire rire. Ce que fait Vt dans les lignes qui précèdent notre extrait.

     c) l’activité“amoureuse” est au cœur des préoccupations: Vt vient de passer plusieurs jours avec Émilie; il donne un compte-rendu à la marquise (l’ex-maîtresse qu’il veut reconquérir), il veut faire naître un sentiment de jalousie chez le chevalier (Belleroche) qui est un amant athlète mais stupide; enfin il écrit à la pure Présidente de Tv.

Un point nous retiendra plus loin : on s’écrit beaucoup. 



2/UNE LETTRE À DOUBLE, TRIPLE (voire quadruple) ENTENTE : observons qu’en principe il n’est question que d’un Je, un moi omniprésent s'adressant à un vous obsédant.

      a) première entente, en principe la seule, celle de la destinanataire officielle et réelle, la Présidente de Tourvel (lettre 48): une lettre qui cherche à dire son amour avec un vocabulaire bien choisi etavec un raisonnement habile. Nous lirons cette lettre ici avec les yeux de Mme de Tourvel et ceux d'un lecteur connaissant bien Vt

L’énoncé global est très clair et déclaré depuis quelques jours : il l’aime de façon irrésistible et rien ne pourra l’empêcher de le dire..Cependant elle est mariée et dévote.

    •une lettre au vocabulaire significatif (relevant de la persuasion)

                *une lettre d’amour et surtout de passion comme l’indique le lexique :

-on note à deux reprises le recours à la personnification de l’Amour (avec une majuscule qui le rehausse, le sacralise) devenu presque une puissance concrète à laquelle on ne peut que céder.

-on relève surtout des mots éloquents :

        -ardeur dévorante, puissance irrésistible; il n’a plus d’empire sur lui (7/8); trouble 11. Volupté, plaisir, ivresse, transports sont attribués au bonheur de lui écrire.

         - on a droit  au serment d'amour =L 26/27

         - il insiste à la fois sur son âme  (il associera toujours, dans la suite du roman, pour elle (de façon tactique) l’âme (elle est dévote) et la volupté - il sait à merveille jouer de cette ambiguïté)sur ses émotions (ce qui l'agite), il met en exergue une sensualité limitée à l'acte d'écrire L 23 et sq) et compense le tout  par un vocabulaire religieux qui ne peut que plaire à Tv la croyante (on le voit aussi se permettre une sacralisation de l’aimée avec cet autel...)][Si on vous ennuie dites qu'en français le vocabulaire religieux, mystique surtout (évoquez sainte Thérèse d'Avila), n'est jamais loin du lexique amoureux : transport, volupté (ou extase) sont utilisés dans les deux domaines. Valmont joue magnifiquement de cette étonnate ambiguïté.]
 
         -il souligne donc beaucoup sa passion :il est comme possédé et comme le dit le mot passion, il pâtit, il souffre : il parle de tourment (15=torture), de désespoir(19).

il raisonne aussi de façon discrète et sur plusieurs plans:

        - il se plaint pour attirer sa pitié, le point faible de Tv : il est agité comme cette nuit orageuse (1) où il n’a pas fermé l’œil et verse parfois dans l’anéantissement de ses facultés (3/4): il passe d’une extrême à l’autre. Elle  a des rigueurs (18), est insensible et elle le livre au désespoir.


         -en même temps il dialogue (quoi! 10) sur un point qui fait débat entre eux depuis longtemps :le bonheur, GRANDE QUESTION AU 18ÈME SIÈCLE.

               • d’un côté il y a la position de la Présidente qui veut une vie sereine, tranquille, presque d’un stoïcisme chrétien (L 13/4) qu’elle défend depuis le début de leur rencontre; elle veut s’interdire la passion dont les troubles apparaissent dans cette lettre de Vt;

                • de l’autre, la sienne qui pense qu’il faut qu’une passion soit ACTIVE : il produit un oxymore édifiant (pâtir mais en agissant) pour dire qu’il convient de saisir un bonheur qui épouse la vie et non se replie sur la mort L 13/14 (rappel DJ, tirade du séducteur)



=>Amoureux sensible, adorateur troublé...qui se console en écrivant. Et joue de la tentation d’une passion active et donc partagée. Passion pure, il va de soi...Telle est l’image que reçoit Tv : pure hypocrisie, prouesse rhétorique d’un libertin.

  *comme il se doit Vt demande, mieux, il SUPPLIE, (prie ardemment = dimension religieuse au départ), de temps en temps, en demandant son pardon(27) pour son empressement. Hypocrisie que nous allons mieux comprendre.

      b) examinons désormais la lettre écrite avec L’ENTENTE D’ÉMILIE ET DE MERTEUIL: en effet il ne faut pas oublier que Vt a écrit cette lettre en présence d’Émilie et l'a fait lire et envoyer par Merteuil.

  Sous le vocabulaire de la passion se cache une autre lettre au sens bien différent que seuls les initiés peuvent comprendre et dont seuls ils peuvent goûter l’ironie et la perfidie. Avec Tv il dialogue; avec Émilie, il décrit les circonstances, la scène...à deux niveaux ! Merteuil ne voit rien mais peut facilement imaginer....


     Il suffit de traduire terme à terme les étapes de sa lettre pour saisir qu’il joue sur la double entente: [faites un choix si on vous demande d'aller vite]


___nuit orageuse : orage métaphorique,/ sensuel aussi bien...

___pas fermé l’œil : pour Tv, il faut comprendre que Vt a veillé toute la nuit par angoisse amoureuse /  pour nous par exploit physique..

___ardeur dévorante ...../ pour le corps d’Émilie ;

___anéantissement de toutes mes facultés= vous avez compris ;

___puissance irrésistible de l’amour = désir purement physique dans le cas d’Émilie.


___magnifique ambiguïté de “ j’ai peine à conserver assez d’empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées ; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre sans être obligé de l’interrompre. Quoi ! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble (non pas de l’âme platonique ou chrétienne mais bien physique) que j’éprouve en ce moment ? J’ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien (elle ne peut deviner de quoi il s'agit), vous n’y seriez pas entièrement insensible"...Belle ironie : anticipation & pari aussi sur la sensibilité de Tourvel.

___très sarcastique évocation de la table pupitre : un autel sacré, le corps d’ÉMILIE, une partie, ce qui pourrait aider à localiser exactement le pupitre (passons) ;

___le désordre de mes sens .../pas vraiment à cause  de l'acte d'écriture

___il la quitte pour dissiper une ivresse...( non de l'âme comme il lui écrira) :allusion salace..

BLANC ÉROTIQUE

___Je reviens à vous madame. En effet. À vous: pour écrire encore dans des conditions tellement particulières.

Nous avons donc ici, en même temps, une écriture qui évoque une passion en termes recevables, plus que décents et qui décrit, très vite pour Émilie, ce qui se passe en le scripteur, la montée du désir : l’écriture servant le désir qui se sert de l’écriture : de façon circulaire.


=>Un tel envoi  écrit significativement au présent nous permet de mieux saisir

III-LES FONCTIONS DE CETTE LETTRE (et des autres dans le roman)


    •a•POUR VALMONT, QU’EST-CE QU’ÉCRIRE PAREILLE LETTRE ?Il est aussi un peu son propre destinataire.

-passer un bon moment, faire sourire deux femmes au détriment d’une troisième. Un geste classique pour un libertin.

-c’est surtout prouver à soi-même et à Mt :

---->qu’il est toujours le grand Valmont, égal, au moins, à lui même.. Quelques semaines à la campagne n’ont pas entamé ses talents multiples..MT NE CESSE (et ne cessera ) DE LUI DIRE QU’IL N’EST PLUS DIGNE DE SA NOTORIÉTÉ..Il est ici l’auteur d’une prouesse et c’est la prouesse qui fait le libertin (cf Prévan avant son échec avec Mt (il séduit trois femmes à la fois et les honore séparément dans la même nuit) ; Vt avec la vicomtesse : il la reçoit dans sa chambre pendant que dorment non loin mari et amant ; Mt qui piège Prévan).


---->qu’il est capable de se venger, de se détacher de Tv en souillant les sentiments qui peuvent émouvoir la belle Dévote et en la ridiculisant aux yeux des autres femmes. Le corps dicte et rien d’autre. Il est toujours un libertin : actif avec son corps et homme d’esprit incapable de céder au sentimentalisme. Froid calculateur et concupiscent déchaîné.


---->sans le savoir (grandeur de Laclos que nous allons vérifier juste après ), qu’il se venge avec cette scène odieuse parce qu’il a besoin de se désenvoûter de la Présidente. Ce qui prouve, par l’absurde, sa dépendance. Merteuil ne réagira jamais à cette scène et cette lettre. Elle a probablement compris, devinant toujours les failles de son ex-amant.


    •b•QU’EST-CE QU’ÉCRIRE CETTE LETTRE POUR LACLOS dans la logique de son texte ?

Montrer:

* la prouesse incontestable de Vt, sa virtuosité (une lettre écrite en "faisant autre chose" et en pensant à deux  sens au moins inconciliables).

* sa satisfaction, sa vanité, son désir d’exhiber ses pouvoirs, MAIS AUSSI son obsession à rendre compte avec plaisir et diligence (et soumission) à Mt.


* l’aveuglement de Vt au cœur même d’une perversité qu’il croit souveraine. Il est menacé : il a trop besoin de se prouver, de railler, de salir par idéalisation inversée. Plus il provoque, plus il l'abaisse, plus il l'élève, à son insu.

Suggérer:

* un trait capital chez les libertins et, en tout cas chez les libertins qui nous occupent : la passion de l’écriture.

            Le libertin laclosien est un faussaire qui sait jouer de tous les registres et de tous les vocabulaires, de tous les styles. Comme on vient de voir. Le libertin parasite tous les systèmes et parodie facilement tous les registres.

             Rappelez que Mt a dit au début du roman qu’elle écrirait bien les Mémoires de Vt.

           =>  Vt et Mt écrivent, Vt plus que tout autre. Notre scène dit quelque chose de profond :

(1) écrire fait partie du plaisir de tête qui importe tellement à Mt et Vt mais on se demande si le plaisir de l’écrit ne comble pas plus encore le désir libertin.

 (2) écrire c’est un acte qui a lien à la sexualité, à l’inconscient, à la connaissance, à la méconnaissance. Écrire et désirer, désirer et écrire, tout est lié.


Il y a du jeu (le libertinage est au sens noble et profond un JEU - mortel parfois comme dans les LD), on rit bien dit Vt avant notre extrait mais Laclos nous prévient : toute lettre, même triomphale, est un masque, une tactique et un aveu (involontaire) qu’il faut entendre...Une lettre peut avoir plusieurs destinataires mais aussi peut échapper partiellement à ....son destinateur.

cl : Vt est fier de son jeu, de son exploit. Il va jusqu’à faire une plaisanterie destinée à Mert : n’allez pas mettre votre cachet ! Plus tard, elle lui dictera une lettre assassine dont il ne verra pas tout à fait la signature, "CE N’EST PAS MA FAUTE".*

    Il restera toujours une énigme Laclos, l’homme sage, "parfait mari" auquel on a envie de demander : qu’est-ce  (pour vous) qu’écrire un tel livre sur le dos d’un libertin et d’une libertine, un livre à lettres ouvertes ?

        Il nous reste aussi à nous demander quelle est notre situation de lecteur voyeur dans une telle lettre dont nous sommes aussi les (seuls, après tout) destinataires..


QUESTION VICIEUSE : LACLOS APPARTIENT-IL AUX LUMIÈRES ?


LACLOS OUI, MAIS DANS UN SENS PRÉCIS ET PARADOXAL
: IL EST UN DISCIPLE DE ROUSSEAU ( vous savez que JJ n'est pas un penseur strictement des Lumières dans leur vision émancipatrice de l'Homme par la seule raison ou la technique) DONT IL S'INSPIRE QUAND IL MÉDITE SUR LE SORT DES FEMMES DANS LA SOCIÉTÉ FRANçAISE. EN MÊME TEMPS, COMME JE L'AI ÉCRIT SOUVENT, IL FAIT UN ROMAN QUI EST L'ANTI-NOUVELLE HÉLOÏSE.


LE ROMAN  quant à lui montre en rationaliste les limites du calcul froid chez les libertins, leur illusion à croire vaincre toute illusion et leur insouciance sociale: ils vivent dans un cercle hors duquel il n'y a rien.Ce qu'un disciple de JJR ne peut admettre.



Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /2009 04:13
[PENSE-BÊTE -au cas où:d'Assoucy est difficile à définir en termes d'esthétique: il y a chez lui encore des éléments baroques* (la digression, la répétition, le ressassement, l'hyperbole) mais  son art relève comme il le voulait du burlesque* dans un roman qui soutient la comparaison avec les picaresques*.]
                   Charles Coypeau, Dassoucy

Présentation :allez vite en connaissant tout de même l'essentiel.

a- D’Assoucy est le fils d’un avocat lettré ; il apprit la musique, fut  un musicien en vogue à la cour et voyagea beaucoup en France et en Italie. Son libertinage lui valut des déboires : célèbre pour son amour de la bonne chère et des petits pages, il fut, bien qu’il ne se mêlât guère de philosophie, emprisonné à  Rome de 1667 à 1669 pour athéisme par l’Inquisition.

b- Les aventures burlesques du sieur d’Assoucy datent de 1676-77 ; c’est un texte double :


   •d’un côté, par son titre,  et par son héros éponyme, il se présente comme une œuvre autobiographique, écrite à la première personne. Ce qui accroît ce sentiment, c’est que le héros, comme d’Assoucy lui-même, est un musicien, et qu’il  connaît Molière, ce qui est aussi le cas de notre  auteur.


   •mais l’adjectif  burlesque corrige cette impression d’authenticité : le récit est d’abord un roman. Comme  dans la satire, le héros du livre est un personnage auquel arrivent toutes sortes de mésaventures comiques, souvent très triviales : on lui  vole son argent au jeu ;  il égare sa bourse en la cachant dans une ornière d’un chemin ; il est retenu malgré lui chez un seigneur, amphitryon généreux mais importun. Le héros, d’Assoucy est un personnage peureux, qui n’a jamais prise sur les événements,  et il faut le dire, souvent ridicule.

   •enfin le texte se lit comme un récit de voyage tumultueux.


c- Dans ce passage, le héros a été étrillé naïvement au jeu par un aigrefin habile, qui sera  arrêté par  d’autres, et qui justifie son métier ici.AJOUTEZ : la question de l'argent est obsédante dans le roman : il circule, on le vole, on le cache etc...D'A. semble l'avocat d'un groupe de penseurs hostiles à l'argent (il préfigure Rousseau et bien des utopistes).

•lecture

•ENJEU DE LA LECTURE ANALYTIQUE  :voir la portée politique et sociale  ?d'un texte qui n'est pas qu'un jeu savant reposant sur une grande maîtrise rhétorique.

COMMENT CET  ÉLOGE PARADOXAL PARVIENT-IL À CONVAINCRE ET PERSUADER?

•ANNONCE DE VOTRE PLAN :




I- Un  ÉLOGE PARADOXAL   À VERTU  POLÉMIQUE:
 
      dont l’objet et la forme vous font penser à quels autres textes vus cette année?DJ: tabac, éloge de l'inconstance en amour, éloge de l'hypocrisie.

1- Un éloge  du voleur :
Loin de regretter ses actes, le personnage les justifie et il célèbre même son activité, qu’il  présente de la façon la plus glorifiante qui  soit :


          a- Il emploie un langage très valorisant :

       
*d’un  point de vue social, «filou, brigand ou voleur» sont des «titres d’honneur» (l.3/4)

    

  *
d’un point de vue moral, il parle d’un métier «vertueux (l.12, l.  ), de son «mérite »(l.13),  et prétend qu’on y gagne sa vie «honnêtement» (l 9);


  *il possède même des secrets enviables pour beaucoup et soulignés hyperboliquement ( l 27).


           b- Il  souligne les difficultés de son métier et en détaille les mérites :non sans recourir beaucoup à l'hyperbole!


-   la durée, l'expérience acquise   : il y a employé «les plus beaux jours de sa vie» à l’apprendre (l.14/15)

=> le métier de voleur apparaît comme une sorte de sacerdoce  ; on y sacrifie sa vie. Il y a «blanchi sous le harnois*».


- l’effort : "sang & eau" L.14


- le danger :"risqué  mille et mille rencontres" L.21


- le savoir et le savoir-faire  : "un art que les plus grands esprits préfèrent aujourd'hui à toutes les sciences du monde"L.15/16


- plus encore, ce savoir lui donne des pouvoirs extraordinaires, quasi divins :les secrets qu'on a vus le font paraître  comme un démiurge sans équivalent: il a largement dépassé la pierre philosophale, pourtant tellement fascinante et tellement cherchée.


 Le métier de voleur  n’apparaît pas ici comme une basse œuvre,  mais comme un art (dimension technique),qui permet de maîtriser les clefs de l’univers, de le contrôler. C’est un homme de grande science qui a aussi un art de vivre....

c- Il utilise des métaphores qui l’ennoblissent davantage encore :
celle du chevalier, du paladin, qui combat «sous les étendards de maître Gonin».


2- En valorisant les voleurs, il rabaisse les puissants, quels qu'ils soient.

 Ce qui n’était jusque-là qu’un paradoxe comique prend une valeur très polémique.


 Tout le monde vole. VOILÀ SON POSTULAT. Le voleur n’est qu’un individu plus méritant que les autres et en même temps injustement traité.

a- Du texte se dégage une critique sociale et politique :

•la critique est d’abord personnelle   : vous n’êtes pas moins voleurs que moi (l.5/6); puis générale ( l'homme ) ; plus loin, il  dénonce «tant d’honnêtes gens».

•puis il s’en prend aux grands de ce monde qui sont  seulement les plus grands filous et ceux qui volent avec le moins de fatigue :  L. 15

=>Le texte est violemment critique ici : ce sont les grands qu'il pourfend et certainement les rois, qui vivent aux dépens du peuple.


D’Assoucy isole alors une fonction (le militaire) et suit alors la hiérarchie sociale dans un mouvement vertical : le capitaine, le soldat, le goujat (le goujat est un XVIIème siècle un valet d’armée). Il est significatif que ce soit l’armée qui soit moquée ici : la fonction militaire, très glorieuse au XVIIème siècle est ridiculisée ; le militaire devenant un forban ; la hiérarchie est inversée : chacun vole son second, celui qui est plus misérable que soi.

Les rois, les princes, les militaires, les cibles sont de choix. Ce voleur est un bon porte-voix.


b- plus généralement, c’est une critique  anthropologique qui se dégage de ce constat et de ce procès: «le monde n’est qu’une grande forêt, où les hommes, cent fois plus dangereux  que les bêtes farouches, s’entremangent comme les loups." Autrement dit dans l’état de nature prolongé.

=>la métaphore de l’animalité est parfaitement filée :forêt, bêtes, farouches.


D’Assoucy reprend le postulat de  Hobbes , à savoir que l’homme est un  loup pour l’homme(phrase de Plaute au départ), mais pour le philosophe anglais, les lois sociales régulent cette violence naturelle, alors que la société  est montrée ici comme une jungle , un état de nature qui laisse libre cours à la férocité.

Aux inversions déjà constatées, s’en ajoute une autre, celle de l’homme et de l’animal, le second apparaissant moins cruel que le premier (cent fois plus dangereux L.7).


Cette dénonciation de la cruauté de l’homme reprend à la fin du texte dans une apostrophe vigoureuse :"ô gens barbares et dénaturés, cruels anthropophages"...


    Le discours est donc ici profondément critique  : le voleur reprend le vocabulaire  religieux : il parle de pitié , de fraternité, mais il s’agit d’une fraternité dans le vol ! Il détourne de façon très audacieuse et provocante le discours moral et religieux.La morale serait du côté des voleurs et non des puissants qui volent autrement et plus gravement en s'abritant derrière une religion de façade.



   II-UN VOLEUR bon  RHÉTEUR AU DISCOURS TRÈS EFFICACE.


1- Le voleur sait  convaincre

a- par  son raisonnement implicite :

    1-  tous les hommes  étant des voleurs, 
    2- soyons  frères comme de bons chrétiens
    3- et  laissons les pauvres voleurs pratiquer leur art librement.
 

b- par son autre raisonnement implicite :il n’y a que les voleurs qui admettent le vol et le confessent et sont punis. Réglons autrement le monde.... Son exigence est modeste...Il veut vivre honnêtement de son labeur L.13/14. C'est peu.

En outre la quantité les sépare: les voleurs poursuivis sont moins nombreux que les "institutionnels".....


c-  par les nombreuses   comparaisons qui établissent des liens , des proportions

   -où?

-L.7 (plus); L.18= aussi ; qui valent mieux (L.27); L.28 aussi bien etc...

2- Mais il sait aussi parfaitement persuader :

a-
par la franchise de la reconnaissance de son statut, qui désarme l’interlocuteur et le lecteur: sa  bonhommie nous le rend sympathique : «Il est vrai monsieur, que vous m’avez pris sur le fait», et par sa confession  («je confesse que je suis un adroit» voleur).

b- par le brio de son élocution : c’est un voleur qui s’exprime comme un prince :

 Lisez une des nombreuses  périodes de ce texte ( voir par exemple les lignes à partir de 20 sq)

  Citons aussi  les apostrophes : monsieur,(L.1), interjection ô dans O gens barbares,  triple attaque de questions rhétoriques avec   QUOI  , questions oratoires qui forcent la réflexion, et prouvent que le raisonnement est imparable : «ne serez-vous pas contraints d’avouer», «vous semble-t-il raisonnable ?»

c- en jouant HABILEMENT du registre pathétique :

 le voleur nous attendrit sur son sort :

-vous m’avez traité avec trop d’inhumanité (l.9/10)
-quand il parle de ses souffrances  : blanchi sous le harnois.


d- en jouant du registre comique, créateur de connivence avec l'auditeur, lecteur:

*comique propre à l'éloge paradoxal,  au jeu de renversement ;


* comique de l’image des plumes à la fin:  image concrète, parlante,  rendue plus drôle par les répétitions (plumera revenant trois fois),  par la polyptote (plumer, plumera, plumerez) par la dérivation (plumer, plume, plumage), qui prépare l’image de l’anthropophagie, par l’évocation du droit de  plumage.


*comique dû au fait que le voleur s’en prend à la fin particulièrement au poète qui n’échappe pas à la critique universelle, qui apparaît même comme un des plus beaux plumeurs de la création : vous plumerez impunément tous les auteurs. D’Assoucy ne s’épargne pas dans ce texte : loin de se donner le beau rôle, il se montre en position inférieure : attaqué par  le voleur, réduit au silence par un discours d’une telle éloquence, il est le point de mire de l’attaque finale.

Surtout, on est frappé par l’acuité de la dernière question qui  nous met au miroir, qui établit  brutalement une stricte égalité, et qui, par sa brièveté cinglante, tranche avec les longues périodes oratoires qui précèdent. Un alexandrin  blanc destiné à faire taire.



 cl= Rarement paradoxe plus provocateur aura été soutenu avec tant de rationalité et tant de force de conviction. Dans un texte qui  se joue  de la situation d’élocution, le personnage du voleur soutient à la barbe de d’Assoucy personnage un  discours que d’Assoucy auteur n’est pas loin de partager.


Dans la suite de ses aventures D'A qui sait qu'entre Toulon et Nice il y a des voleurs, cache une partie de sa bourse et donne au brigand l'autre partie : ému ,le chef des voleurs lui laisse un peu de monnaie, afin de manger....


Avec beaucoup d’humour, l’auteur se place dans une position  d’infériorité et devient la risée  d’un voleur. Le  libertinage de d’Assoucy se manifeste dans  le jeu  de la double énonciation, dans la critique des autorités, dans le jeu d’inversion qui fait de l’homme un inférieur de l’animal et du vol une pratique honorable. D’Assoucy ne veut pas nous inviter à nous voler mutuellement mais il rappelle par ce jeu d’inversion que les voleurs ne sont pas seulement ceux que l’on arrête pour ce délit, que peu d’hommes ont les mains vraiment propres et que nous devrions moins  nous armer de cruauté envers ces larrons. Par le jeu de l’éloge paradoxal, il nous amène à voir d’un regard neuf notre société, nos valeurs, à nous regarder dans le miroir que nous tend le voleur.

Dans des conditions très différentes politiquement, Proudhon ne dira-t-il pas au XIXème que la propriété c'est le vol et le vol la propritété?



ANNEXE : LES SENS DU MOT BURLESQUE, adj. et subst.

1. [En parlant d'une œuvre, d'un style, d'une manière de parler] Qui développe des idées extravagantes à l'aide d'expressions bouffonnes, voire triviales, en vue de divertir.

Spécialement dans l'histoire de la  POÉSIE. Genre burlesque. [En France, aux environs des annes 1640-1660] Parodie généralement en vers dont le propos était de travestir de manière comique

a) soit le plus souvent une œuvre de style, noble, en prêtant aux héros des actions et des propos vulgaires et bas ;

 b) soit, inversement et plus rarement, un sujet peu élevé en prêtant aux personnages des actions et des propos élevés et nobles (le terme exact est dans ce cas héroï-comique).

Les propos de notre voleur semblent à première vue extravagants mais surtout il parle non comme un aigrefin mais comme un Grand..Burlesque se comprend bien ici.





Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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Samedi 17 janvier 2009 6 17 /01 /2009 04:18
  [ENTRE NOUS : SI VOUS NE SAVEZ RIEN DU BAROQUE NE PRONONCEZ PAS CE MOT : ICI CYRANO EST BAROQUE DANS LE PRINCIPE D'INVERSION, avec  LES MÉTAMORPHOSES QU'IL MET EN SCÈNE DANS SES ROMANS, PAR SON IMAGINATION, PAR SES JEUX DE MIROIR ( il y a deux paradis l'un sur la Lune, l'autre qui fut sur terre)  ETC.]


autres questions :

*en quoi est-ce un texte libertin ?
       -réponse : 1-d'un libertin baroque qui aime l'invention, l'imagination et surtout le procédé de l'inversion pour persuader. [ par ailleurs, son roman est baroque en ce sens qu'il est comme le défilé sur une scène de grands dialogues philosophiques ( avec le Castillan, le démon de Socrate, un jeune homme)];
                         2-d'un libertin critique et polémique qui veut nous faire réfléchir.= mon plan.
-en dehors de notre extrait dites que Cyrano s'appuie sur de nombreux philosophes dangereux à l'époque, grands inspirateurs de libertins : Épicure, Lucrèce; il critique violemment Aristote, si bien admis par la religion catholique, il renvoie souvent de façon complexe à Gassendi;au plan politique, il célèbre une sorte de démocratie parlementaire (discours de la pie), il dénonce la gérontocratie etc.

*comment s'y prend Cyrano pour nous persuader? Même plan..



•INTRODUCTION : à abréger avec finesse.GARDEZ DES ÉLÉMENTS POUR L'ENTRETIEN.

        • qui est Cyrano? Né en 1619 et mort en 1655, il n'est pas gascon ni de Bergerac : il s'appelle Savinien de Cyrano, fils de bourgeois parisiens qui achetèrent une maison dans un fief de la vallée de Chevreuse, près de Paris, nommé Bergerac.

[On ne sait où il fit ses études (Beauvais?) mais on sait qu'il s'ngagea dans le métier des armes dans une compagnie de gardes : il fut souvent blessé.

On ne sait plus s'il approcha le philosophe Gassendi (quelques spécialistes en sont certains) qui influenca (malgré lui parfois) les libertins.

Il alterna l'étude et le désordre tout en demeurant un bretteur redouté.

Sous la Fronde* il fut tour à tour contre et pour Mazarin.]

On retient de lui LE PÉDANT JOUÉ (1645) auquel Molière emprunta la scène de la galère  dans LES FOURBERIES DE SCAPIN)  ET LE ÉTATS ET EMPIRE DE LA LUNE  (achevé vers 1649) PUIS LES ÉTATS ET EMPIRES DU SOLEIL (1660). Sa tragédie LA MORT D'AGRIPPINE fit scandale(avec les tirades de SÉJANUS, prolétaire cynique et d'un amoralisme éloquent).

-il meurt des suites d'un accident et il est enterré très chrétiennement...[les spécialistes pensent qu'il était incrédule plus qu'athée et que son Dieu était d'une originalité vaguement proche du Dieu de Spinoza qu'il ne pouvait connaître.]
 
On publie parfois les deux romans ensemble sous le titre L'AUTRE MONDE.

                 
•SITUATION DE L'ŒUVRE ET DE L'EXTRAIT

        •rappelez que ce texte a été publié de façon posthume par les soins de son ami Lebret (en1657), qui a modifié le texte, l’a tronqué, édulcoré afin d’en limiter la portée subversive. Il faudra  attendre 1890 pour que l’on exhume la version originale !

  [abrégez=>]  Les Etats et empires de la lune se présentent comme un récit de voyage initiatique fait par un picaro* de l'espace,  cependant original puiqu’il s’agit d’un voyage spatial, qui vise moins notre instruction  que notre libération.  C’est un roman  inspiré de l'HOMME DANS LA LUNE d'un Anglais, Godwin traduit en 1648 (il est le Castillan du roman, philosophe lui aussi avec qui le héros s'entretient dans leur cage , la nuit)), où, en épicurien, Cyrano  veut nous arracher à nos préjugés  et  à nos peurs. Le personnage visite la lune  où il découvre d’abord le paradis, puis le peuple des Séléniens,  des quadrupèdes à visage humain, où se pratiquent deux langages (les grands s’expriment en musique ; le peuple par un trémoussement des membres), où l’on mange en humant les odeurs de nourriture, où les enfants dirigent les parents,  où les poèmes  sont la monnaie du pays (toujours la question de l'argent comme chez D'Assoucy) si bien que les personnes d’esprit y font toujours bonne chère.Le Castillan et le N sont d'abord  considérés comme des singes.


•LECTURE

•ENJEU:UNE FICTION : QUELS EN SONT LES MOYENS ET LES BUTS DE CET EXTRAIT DE  ROMAN PHILOSOPHIQUE?voir comment et pourquoi cette fiction cherche à battre en brêche les préjugés, nos préjugés.

•ANNONCE DU PLAN




I-UN MONDE QUI BOULEVERSE LES DONNÉES CONNUES :un appel plaisant à la réflexion.

Un motif va conduire le lecteur :l'inversion AUX EFFETS AMUSANTS MAIS SÉRIEUX APRÈS RÉFLEXION.

            •la fiction, la fantaisie nous offrent un détour par un monde inversé : deux hommes, supposés être le dernier et le plus  bel objet de la création se retrouvent en piteuse posture. On reconnaît vite le moyen et BUT DU TEXTE : en voyant les réactions des Séléniens, le lecteur doit se voir mieux. CdB médite déjà sur l'opposition nous /eux qui structurent souvent les sociétés humaines. Il nous faut apprendre à nous regarder comme étranger. Conséquence du renversement copernicien*. Nous ne sommes plus au centre.

Voyons ce motif de l'inversion: on en rencontre quelques formes:  


1- inversion terre / lune

a-  première découverte : la lune est habitée par les Séléniens, qui ont leurs prêtres et donc leur religion.

       La terre n’est pas le seul endroit du monde qui soit habité : il existe d’autres mondes. Il existe d’autres êtres qui “raisonnent” .Une telle découverte remet en cause les dogmes chrétiens : non seulement la terre n’est pas un centre fixe autour duquel tourne le soleil, mais en plus, d’autres formes d’existence se trouvent ailleurs. Une telle découverte ruine le géocentrisme, la cosmologie chrétienne, mais surtout décrédibilise le premier livre de la Bible et sa téléologie : la Genèse, dans lequel il est écrit que  Dieu a fait le monde pour l’homme. C’est pour avoir soutenu de pareilles idées que Giordano Bruno avait été  torturé et brûlé des années plus tôt (1601). L'homme n'est donc pas la fin (le but ni le dernier maillon : Diderot dira la même chose un siècle plus tard) de la Nature.

b- Deuxième découverte

    Le héros arrivé sur la lune  découvre que le globe terrestre y est considéré comme la lune. Pour les prêtres, le héros-narrateur (qui devait s'appeler à la fin du livre DYRCONA), provient «de la Lune» (l 9 donc la..terre). Cyrano de Bergerac  veut nous faire comprendre la relativité de nos opinions et les limites de toute vérité..

2- inversion homme / animal

  La lune est habitée par les Séléniens, un peuple de géants, qui marchent à quatre pattes et qui considèrent que ces spécimens à deux jambes ne sont pas des hommes. Nous assistons donc à une inversion  : ceux qui  sont  des animaux pour nous sont des hommes sur la lune ; tandis que le bipède humain y fait figure d’étrange animal.Tout d'abord des singes : puis quand le narrateur eut appris la langue des Séléniens on faillit l'appeler Homme : ce à quoi s'opposèrent les prêtres (cf le début du texte : cette croyance allait prendre racine : laquelle? Que le Castillan et le N était des hommes sauvages qui n'avaient pas eu la chance de posséder...quatres jambes)qui réprimèrent cette intuition du peuple...

a- nous assistons à la dévalorisation de l’homme présenté comme

-une brute l 15 : sens de brute?
-voire pire qu'une bête l 3
-pire qu'un monstre L 4

 -et en tout cas  désigné comme  si peu de chose  L16/17

tandis que les créatures à quatre jambes  y sont  présentées comme une «chose si précieuse» L11 et comme seuls humains !!!6/7

=>Le vocabulaire est significatif : «nous autres nous marchons à quatre pieds» (l.7) ; les bipèdes sont sur deux «pattes».  Le sort du bipède s’exprime aussi en termes péjoratifs :  l’"homme" , le terrien que les Séléniens prennent pour un lunaire ...a été dédaign[é]»(l.14), «abandonn[é]» (l.15)

b- le bipède est présenté  même comme inférieur aux animaux vivants sur la lune: il serait plus logique que «nos animaux domestiques» soient reconnus comme des hommes plutôt que ces étranges créatures à deux pattes (Critique de l’éthnocentrisme).

   Plus loin, les prêtres soutiennent l’idée que les oiseaux sont supérieurs  aux deux créatures parce qu’ils ont l’avantage des plumes.

L’homme terrestre arriverait donc tout en bas de la création animée, simple caprice de la Nature l15 .

c- Les prétendus "arguments" fournis par les prêtres sont nourris :

-Le bipède vient d’un autre  monde ( ce qui n' est un argument que pour eux)

- il est inférieur parce que la position sur  quatre piliers  est plus stable que la position sur deux pattes...

-il n’est pas rapide comme l’oiseau, ou le quadrupède  ; il est limité, et  tombe prisonnier des quadrupèdes plus véloces.

-la position de la tête indique une position de suppliant ( point très ironique : on sait que dans LES MÉTAMORPHOSES  Ovide (un païen) fait du regard tourné vers le haut un attribut majeur de l’humanité ; en outre se tourner vers le haut c’est pour un croyant se tourner vers Dieu mais eux, les quadrupèdes sont tellement nantis qu'il leur suffit de se tourner vers le sol sans jamais se plaindre: ils n'ont rien à demander, ils ont tout : autrement dit suggère CdB, le regard vers le divin dépend de notre constitution et de notre éducation..... Propos polémique.

Cyrano prend position ici dans deux débats :

(1) les Séléniens  chantent, ils ont leurs valeurs( en particulier celle du poème comme monnaie d'échange...); donc ce que nous prenons pour animal, le quadrupède ici, doit être respecté.

    Évidemment Cyrano de Bergerac ne prétend pas absolument que l’animal soit supérieur à l’homme. Simplement il prend position dans un débat très vif au XVIIème siècle sur le statut de l’animal. Il dénonce l’anthropocentrisme, la prétention de l’homme qui croit que le reste de la création n’existe que  pour lui,  et nous invite à plus d’humilité  et de respect envers les animaux.

(2)Mais l'enjeu du texte est ailleurs : nous, hommes agissons comme ces prêtres séléniens, nous  méprisons les animaux, pire nous méprisons ceux qui ne nous ressemblent pas, nous les classons comme inférieurs, nous utilisons des justifications confuses ou peu fondées (l'apparence corporelle) pour nous croire supérieurs.

 Le détour de cette fiction est de nous mettre dans la situation de l'Autre que l'Humain, de l'autre que le Blanc, que l'Européen, de tous les autres (dont l'animal) que nous traitons par le mépris et l'ignorance: ce monde inversé placé dans une fiction nous pousse à changer notre regard, à nous libérer des regards imposés (on a déjà à l'œuvre la technique du Persan de Montesquieu). Il tourne alors à la satire au service d'une dénonciation de ceux qui voilent notre regard . Passons alors à


II- Une critique des prêtres séléniens mais évidemment surtout français.Une universalité chrétienne bien bousculée:

a-et tout d'abord de leurs victimes  trop vite consentantes:

 Cyrano se livre à une double dénonciation : il fait une critique de ce qu’on appelait avec mépris le vulgaire au XVIIème siècle. Mais une critique nuancée. Il nous livre en même temps une réflexion sur les hommes de façon générale.


Dans un premier temps, avant notre extrait  le peuple des  Séléniens a eu un doute et s'est demandé si ces créatures bipèdes ne seraient pas finalement des hommes mais seulement sauvages. Il a fallu un long travail d'embrigadement "théologique" pour asservir le vulgaire comme on l'appelait au XVIIème.  Ce qui nous donne deux observations:

-1)le peuple est capable de justes intuitions;

-2) mais il est bridé (l32), étouffé. A la fin, à force d’entendre les discours des prêtres, les hommes finissent par se rallier à leur avis, les peuples se laissent facilement endoctriner par quelques individus. Ils peuvent juger par eux-mêmes mais on ne leur en laisse pas le temps et on ne leur en donne pas les moyens . Quitte à imposer un avis qui n'a pas de sens  :  «il fut arrêté que  je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes» : l’image est amusante car paradoxale. Un perroquet sans plumes ne ressemble pas à un perroquet, mais à un abominable résidu de poulet. 

   L’image a aussi, sous une invention amusante, une signification philosophique :  Platon  avait défini  l’homme comme un  bipède sans plume et qui avait une âme. Diogène pluma un coq et l'amena à l'école de Platon. "Voilà, dit-il, l'homme de Platon !" D'où l'ajout que fit Platon à sa définition : "et qui a des ongles plats".  Ici, il n’est plus question d’âme :  l’homme n’est plus qu’un perroquet (parce qu’il parle comme lui)  mais  privé de son beau plumage. Cyrano montre en passant et avec le rire combien toute définition est susceptible de critique et d'examen sérieux..

b- Le texte dénonce l’attitude des prêtres

(1)- Leur dogmatisme*
( Disposition d'esprit d'une personne à affirmer de façon péremptoire ou à  admettre comme vraies certaines idées sans discussion)

- ils s’opposent systématiquement à ce que pensent les autres , surtout le peuple jugé ignorant.

- ils présentent leur avis comme une certitude absolue qu’ils étayent au moyen d’un raisonnement nourri, multipliant causes ( “à cause qu’ils sont nés” /, “parce que “” car”)  et conséquences. La raison est détournée de sa fonction : elle devient un raisonnement, une logique fondée sur deux (faux)arguments:

- d’abord l’ethnocentrisme  (les bipèdes ne sont pas des hommes parce qu’ils sont étrangers) et, ensuite, l’intentionnalité,  la finalité:


a-de Dieu (citez) b-de la Nature(idem)(=anthropomorphisme)  plutôt que sur des faits observés, et vérifiés.

Car, dans leur orgueil , les prêtres prétendent lire, parler au nom de Dieu, connaître sa volonté («Dieu ne voulut pas»), ses sentiments («il eut peur»), ses intentions («il prit la peine de l’asseoir sur quatre piliers afin qu’il ne pût pas tomber»).

Ils parlent de Dieu  comme s’il s’était révélé à eux et était un familier, et comme s’il y avait eu une intentionnalité divine, comme si Dieu avait décidé de tout.

En même temps, ils donnent une idée très incohérente de Dieu : n’est-il pas absurde en effet que Dieu  qui méprise le bipède soit tout de même responsable de sa création puisqu’il l’a confiée  à la nature? S’il n’en voulait pas, pourquoi s’en embarrasser ? Implicitement c’est un argument souvent brandi par les athées qui appert ici :  comment le monde qui n’est pas parfait aurait pu être créé par Dieu qui est parfait ? N’est-ce pas que ce n’est pas Dieu qui l’a créé, et donc que Dieu n’existe pas ? (on peut dire que ce point était "réfuté" par des théologiens et par un génial contemporain de Cyrano, Pascal. Sans grand succès toutefois.)

    Plus curieux encore: ils établissent  une bizarre hiérarchie entre  Dieu et la Nature : ce dont Dieu n’a pas voulu, c’est la nature qui l’a construit : le bipède a été abandonné au caprice de la nature [point capital : Cyrano est persuadé que la nature, l'histoire de la vie sont dues au hasard] . Le monde aurait été donc créé en partie par Dieu, en partie par la nature. Ils ne s’aperçoivent pas que leur explication qui  justifie l’existence de créatures aussi mal faites que les hommes (comment Dieu parfait aurait-il créé des créateurs aussi monstrueuses) est boiteuse :  si  la Nature a créé une partie du monde, que ne l’a-t-elle créé tout entier ?

D’une manière générale, les prêtres savent tout sur tout : si les hommes sont debout  c’est pour supplier Dieu. Ils en sont convaincus sans avoir eu besoin  d’interroger les bipèdes pour en connaître les raisons.

c-la pique ultime de notre extrait :  les moins passionnés sont déjà très véhéments. Qu’en est-il des autres ?

Pour impressionner les autres Séléniens, ils leur font peur : c’est une impiété épouvantable L 2/3 ( hyperbole = qui doit épouvanter, terroriser) que de penser que les bipèdes sont des hommes.

Tous les jours ils endoctrinent le peuple.Derrière ces prêtres séléniens Cyrano vise aussi les moralistes, les philosophes chétiens...


  cl Dans notre  extrait   des Etats et empires de la lune, on retrouve la même dénonciation de la prétention humaine, de l’obscurantisme religieux. Mais la critique ici  cible les représentants du clergé, individus obtus, imbus de leur pouvoir, s’arrogeant une prétendue connaissance des volontés divines.  Le prêtre est  à la fois celui qui condense en lui les défauts humains que sont la prétention et le dogmatisme et qui exploite à merveille la naïveté de ses semblables.  La raison ne nous grandit pas ; elle n’est qu’un prétexte à ratiocination, à sophisme.  Le libertin est sans illusion sur l’homme mais s’amuse ici encore à inverser  nos valeurs pour mieux mettre en cause nos certitudes.

Dans le reste du voyage Dyrcona qui sera passé par la cage des oiseaux du roi et de la reine découvrira que le quadrupède à des belles initiatives : y a-t-il une guerre? Voir notre extrait donné en fin d'année ( équité , courte paille).

Il sera déclaré homme, finalement assez vite.Le Séléniens se débarassent mieux et plus vite de l'empire du clergé que les hommes, les terriens.

LE HÉROS À SON RETOUR SUR TERRE SERA MIS EN PRISON : les prêtres se méfient de lui, évidemment. Heureusement il s'envolera vers l'empire du soleil gouverné par les ...oiseaux mais pas les aigles...les colombes! Une pie lui fera découvrir l'importance d'une monarchie dont les représentants sont élus...Il a un siècle d'avance.

Nous aurons donc  appris sur nous avec les erreurs de certains Séléniens proches de nous en sottise (prêtres) et d'autres qui mettent en cause par des initiatives et par leur seule existence nos certitudes prétentieuses.

Un tel livre ouvre une voie royale au conte et au roman philosophiques du XVIIIéme : de qui ? À vous.



ANNEXE(1) :de façon très implicite, Cyrano veut nous convaincre sur certains points:

  (1)dans la recontre avec les Séléniens,Cyrano souhaite  montrer que ceux que nous prendrions pour des animaux parlent : ce qui signifie en clair qu'au plan philosophique qu'ils ont une ÂME, fait récusé par les théologiens et les philosophes souvent.ÂME mortelle comme celle ...des hommes.

   (2) l'homme est debout : nombre de philosophes (dont Aristote) ont affirmé que c'était la singularité de l'homme qui est "né" bipède. Pour Cyrano rien n'est moins sûr. Comme Vanini, Cyrano pense que l'homme fut quadrupède. Nouvelle attaque contre l'homme selon la Bible.


DÉTAIL/ANECDOTIQUE:Sachez que dans ses deux romans Cyrano a anticipé sur bien des réalisations techniques :il invente presque le montgolfière, le mégaphone, le magnétophone,la caravane ou le camping-car... une sorte de voiture magnétique.



Par J-M. R. - Publié dans : libertinage XVII et XVIII
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